Portrait
Le cofondateur de Mistral AI détonne dans l’écosystème tech en défendant une intelligence artificielle européenne, éthique, transparente et économe.
Le Figaro - 21 septembre 2025 - Par Adrien Bez
Il a 33 ans, il est milliardaire et il est une épine dans le pied de la taxe Zucman. Son cas est l’exemple type de ces grandes fortunes aux patrimoines illiquides, incapables de s’acquitter de l’impôt plancher de 2% réclamé par la gauche. Mardi 16 septembre, au 20 Heures de France 2, le grand public a enfin pu associer un nom à ce mystérieux «cofondateur de Mistral AI», figure de proue des entrepreneurs en colère : Arthur Mensch.
Mais avec ce nom sont apparus un visage, un corps et une attitude. À l’écran, nulle trace d’un impitoyable gourou de la tech venu terrasser en direct et en t-shirt la dernière lubie socialiste. C’est plutôt un grand jeune homme au teint clair et aux cheveux bruns légèrement ébouriffés. C’est une chemise blanche, une cravate à carreaux et un costume bleu marine des manches duquel sortent deux longues mains gauchement posées à plat sur la table. C’est un petit sourire en coin, un ton sage, poli, presque timide. Arthur Mensch «ne pourra évidemment pas payer» la taxe Zucman mais, «au risque de décevoir les polémistes», il juge possible de «trouver des solutions qui répondent à ce besoin de justice fiscale […] et permettent néanmoins à la France de rester compétitive.».
Il a toujours clairement dit qu’il aimait Paris et qu’il avait envie d’y réussir. Il a un vrai ADN français et européen.
Gaël Varoquaux, grand spécialiste de l’IA et chercheur à l’Inria.
Ce «en même temps» n’est pas sans rappeler la méthode de l’un de ses plus grands soutiens : Emmanuel Macron. L’exécutif a supervisé de très près l’éclosion fulgurante d’Arthur Mensch et de sa start-up, Mistral AI, qui porte le nom d’un célèbre vent mais fait plutôt l’effet d’une rafale. En à peine deux ans et demi d’existence, l’entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle générative a levé près de trois milliards d’euros pour concurrencer les cadors américains OpenAI, Anthropic, Meta ou Google. Dernier tour de table en date : 1,7 milliard d’euros réunis mi-septembre, dont 1,3 milliard investi par ASML, ogre néerlandais de la fabrication des semi-conducteurs. Mistral AI est donc déjà un géant, tout à la fois présent et futur de la souveraineté européenne en matière d’IA.
De ce gros gâteau valorisé à près de 12 milliards d’euros qu’il a cofondé avec Guillaume Lample et Timothée Lacroix, deux anciens de chez Meta, Arthur Mensch détient «au moins 8%», selon Bloomberg. Une part suffisante pour être propulsé dans le club des 50 Français les plus riches du monde. Comment diable cet ingénieur de génie n’a-t-il pas déjà plié bagage pour rallier les États-Unis et la Silicon Valley ? «Il a toujours clairement dit qu’il aimait Paris et qu’il avait envie d’y réussir. Il a un vrai ADN français et européen», souligne Gaël Varoquaux, grand spécialiste de l’IA et chercheur à l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique) où il a co-encadré la thèse d’Arthur Mensch.
«Il aurait fait un excellent chercheur en IA»
Le patron de Mistral aime sincèrement la France. Il y voit d’abord «un vrai écosystème technologique en train de croître», et «des talents» diplômés de «très bonnes écoles». Il y voit un excellent mix énergétique pour son tout premier centre d’hébergement de données, à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne. Et si tout cela ne suffisait pas, Arthur Mensch aime à rappeler qu’il «doit beaucoup à la France» : «On a fait toutes nos études dans le système public français. On est ravi d’être ici.»
Oublions le mythe du geek sans emploi qui crie «Eurêka» dans son garage. Arthur Mensch est un pur produit de Paris-Saclay, au parcours académique d’exception. Né à Sèvres (Hauts-de-Seine), le jeune homme grandit dans l’Ouest parisien avant de migrer quelques kilomètres plus au sud pour cumuler l’École polytechnique, Telecom Paris et l’École normale supérieure. Il y cultive sa passion des mathématiques et de l’informatique. Sur son temps libre, le Francilien est «colleur» dans un lycée de Neuilly, où il fait passer des interros de maths aux élèves de prépa scientifique. Arthur Mensch fait aussi de la course à pied – il boucle le marathon de Paris en moins de 3h30 en 2018 – et du vélo, traçant la silhouette élancée qui le distingue aujourd’hui.
Il est très honnête scientifiquement. C’est une vraie différence avec d’autres entrepreneurs de l’IA. Certains vendent des choses qui n’existent pas, et parlent du futur comme si c’était le présent. Arthur, lui, est très pragmatique dans son discours.
Julien Mairal, chercheur à l’Inria
«Après Polytechnique, Arthur a voulu faire une thèse en IA, ou plutôt en “machine learning” comme on l’appelait à l’époque. Ce n’était pas courant, mais il avait compris que c’était un domaine important», raconte Bertrand Thirion, son directeur de thèse à l’Inria. Le chercheur décrit un jeune homme «extrêmement brillant», un «bulldozer» qui «pouvait un peu tout faire» mais «ne faisait jamais le malin». Son sujet de doctorat porte sur le traitement de données appliqué aux neurosciences. «C’était une thèse exceptionnelle, sans doute la plus belle de mon équipe de doctorants», glisse Bertrand Thirion.
L’entrepreneur de génie perçait-il déjà sous le costume ? «Pas du tout ! s’exclame Gaël Varoquaux. Il voulait vraiment faire de la recherche et a d’ailleurs candidaté deux fois au CNRS. La première fois, il n’a pas été pris, il était franchement déçu. Un an plus tard, c’était bon. Mais entre-temps, il a reçu une offre de Google , où le salaire n’était pas le même... Il a vraiment hésité. Il se demandait s’il allait vraiment pouvoir faire de la bonne recherche chez Google (rires).» Bertrand Thirion confirme : «Il aurait fait un excellent chercheur en IA».
Un «idéal» : l’open source
Arthur Mensch choisit finalement Google et son laboratoire de recherche fondamentale en IA, DeepMind, en novembre 2020. Là, toujours à Paris, le jeune homme poursuit ses travaux sur l’apprentissage automatique, les grands modèles de langage, et participe à des publications qui font date. Il est aux premières loges pour assister à l’éclosion, en 2022, du phénomène ChatGPT d’OpenAI. Chez Google, c’est l’effervescence : il faut rattraper ce retard. L’équipe d’Arthur Mensch passe de 10 à 70 employés en quelques mois. Mais le tout jeune trentenaire claque la porte et se lance dans l’aventure Mistral AI. «Je ne voulais pas développer une technologie opaque au sein des GAFAM», se justifie-t-il plus tard au Wall Street Journal. «Il est très honnête scientifiquement, confie le chercheur Julien Mairal, qui l’a épaulé à l’Inria. C’est une vraie différence avec d’autres entrepreneurs de l’IA. Certains vendent des choses qui n’existent pas, et parlent du futur comme si c’était le présent. Arthur, lui, est très pragmatique dans son discours.»
Contrairement aux «boîtes noires» indéchiffrables vendues par les Américains, Arthur Mensch cultive la transparence et l’«open source», c’est-à-dire que la plupart des modèles de Mistral sont en libre accès. Déjà, à l’école, «il partageait toujours publiquement le résultat de ses expériences pour faire en sorte de faire avancer la communauté. C’est son idéal», assure Bertrand Thirion. Son entourage salue aussi un grand sens du collectif, pilier de sa réussite. Mensch prend toujours le soin de bien rappeler qu’il «n’est pas tout seul», qu’il y a trois cofondateurs derrière Mistral et qu’il passe son temps à recruter des gens «plus forts» que lui.
Qu’est-ce qui se passe si deux ou trois entreprises américaines contrôlent complètement la manière dont on accède à l’information, et ont une influence majeure sur la manière dont les gens pensent dans le monde ?
Arthur Mensch
Père d’une petite fille depuis le début de l’année 2024, l’entrepreneur vedette milite également pour une IA plus sobre, plus économe en énergie, plus sûre. Et pour sa vitrine grand public Le Chat, il a noué un partenariat avec l’Agence France Presse (AFP). Son but ? «Augmenter la factualité des réponses» du Chat, et ainsi se démarquer de ChatGPT ou Grok, le chatbot controversé d’Elon Musk.
Mais attention, cette vision éthique de l’IA ne fait pas pour autant d’Arthur Mensch un bisounours. Dans cette bataille mondiale féroce, les produits de Mistral AI bousculent crûment les Américains avec une efficacité et un rapport prix-performance imbattables. Le tout jeune milliardaire assume de vouloir bâtir un champion européen à vocation mondiale, un anti-Big Tech, un «pilier technologique» pour l’économie française, comme LVMH, Kering ou Hermès le sont pour le luxe.
Et il ne ménage pas ceux qui lui mettraient des bâtons dans les roues, à commencer par Bruxelles et son texte de réglementation de l’IA, l’AI Act, qu’il a plusieurs fois accusé d’être «contre-productif pour l’écosystème européen». Il faut dire que l’enjeu est de taille. «Le vrai danger avec l’intelligence artificielle, c’est qu’elle est en train de devenir le portail de l’information de demain, prévenait le dirigeant la semaine dernière sur le plateau de Quotidien. Qu’est-ce qui se passe si deux ou trois entreprises américaines contrôlent complètement la manière dont on accède à l’information, et ont une influence majeure sur la manière dont les gens pensent dans le monde ?»
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