Politique

Sécurité, immigration, travail, école… Le président de la Normandie détaille cinq mesures phares que devrait mettre en place la candidate.

Le Point - 2 septembre 2021 - Propos recueillis par Jérôme Béglé et Jacques Paugam

Être candidate à la primaire, c’est bien, mais obtenir des ralliements c’est mieux ! Valérie Pécresse s’est lancée dans la course aux soutiens afin de donner plus de poids à sa campagne. Premier gros poisson à tomber dans son escarcelle, Hervé Morin, président de la région Normandie et des centristes, explique au Point pourquoi il se range derrière sa consœur d’Île-de-France et les mesures urgentes qu’il faut prendre pour la France.

Le Point : Les candidats de la droite et le centre se bousculent pour participer à la primaire. Allez-vous vous joindre à eux ?

Hervé Morin : Non. Je veux me consacrer entièrement et pleinement à ma Normandie ces six prochaines années. Depuis 2016, nous lui avons donné un vrai élan dont les résultats économiques nous placent dans le peloton de tête des régions françaises, alors que nous étions auparavant traditionnellement dans les profondeurs du classement. Et cela a été clairement salué par les électeurs aux dernières régionales par une très large victoire dans une région politiquement difficile lorsque l’on se trouve sur l’échiquier politique à droite et au centre droit. En revanche, je m’engagerai à fond dans l’élection présidentielle, car je souhaite que mon pays fasse notamment une large place aux libertés locales et à l’autonomie des régions afin qu’il se libère du carcan du centralisme.

"Valérie Pécresse a, pour moi, toutes les qualités pour être chef de l’État."


Pécresse, Bertrand, Ciotti et les autres, avez-vous déjà fait votre choix ?

Ce n’est pas un mystère que Valérie Pécresse a, pour moi, toutes les qualités pour être chef de l’État.

Qu’est-ce qui différencie vraiment Valérie Pécresse d’Emmanuel Macron ?

Elle a le pragmatisme et le courage des femmes en politique, la pugnacité et l’endurance que requiert la fonction, et le souci de l’équilibre de la société française plus que jamais nécessaire dans un pays qu’Emmanuel Macron a profondément fracturé. Quand on est présidente de la région qui concentre le plus de difficultés en France, dans laquelle se trouvent les beaux quartiers mais aussi les quartiers populaires, quand on a les gens hyperfavorisés de la mondialisation heureuse et les défavorisés soumis à la violence quotidienne, le souci d’une politique qui s’adresse à tous les Français est la clé pour réussir. Elle n’a jamais oublié que le succès de la réforme et de la transformation impose de s’adresser à tous les Français. Ce dont souffre la politique aujourd’hui en France, c’est d’impuissance, et pour en sortir il faut le rassemblement. Sa majorité régionale dépasse largement sa famille politique. Ce qu’elle a fait au niveau de la région, je sais qu’elle le fera pour la France.

La primaire de la droite est-elle définitivement fermée à Xavier Bertrand ? La droite peut-elle se permettre d’avoir deux candidats ?

Tout d’abord, ce n’est pas la primaire de 2017 qui nous a fait perdre ! Ce sont les affaires de François Fillon. Au contraire, la primaire avait fait naître une dynamique autour d’un candidat qui n’aurait d’ailleurs probablement jamais été celui choisi par un parti politique. Quand personne ne s’impose naturellement, y a-t-il d’autres moyens que de faire appel à la démocratie ? Tout le monde doit y participer y compris Xavier Bertrand. Puisqu’il estime être le meilleur candidat, il devrait ne pas la craindre. S’il la refuse, il portera la lourde responsabilité de l’échec de la droite et du centre à la prochaine élection présidentielle. Et aujourd’hui personne ne peut se considérer comme le successeur du général de Gaulle…

Dans une interview au « Point », Valérie Pécresse se revendique « 2/3 Merkel, 1/3 Thatcher ». Deux figures libérales du conservatisme européen. Le centriste que vous êtes se retrouve-t-il dans cette formule ?

Oui je m’y retrouve pleinement. Quand on est libéral et centriste, comme moi, on veut l’autorité de l’État recentré sur ses missions régaliennes, qu’il exerce malheureusement très mal à force de vouloir intervenir dans tous les domaines. On veut le respect des libertés, qu’elles soient individuelles, locales ou économiques, et on veut une économie sociale de marché. Et c’est bien ce qu’incarne la synthèse Merkel-Thatcher qu’évoque Valérie Pécresse…

Existe-t-il vraiment un espace politique pour la droite entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen ?

Y aurait-il pire cauchemar que de présenter aux Français une présidentielle qui se résumerait en une alternative à Emmanuel Macron portée par Marine Le Pen à droite et Jean-Luc Mélenchon à gauche ?

"Le redressement du pays passera d’abord par l’école."


Éducation nationale, crise de l’autorité, insécurité, séparatisme, pensez-vous vraiment que Valérie Pécresse soit armée pour relever ces défis ?

Le redressement du pays passera d’abord par l’école. Tout part de là car la réussite de chaque Français, le sentiment du non-déclassement des familles, la lutte contre le séparatisme, la remise en marche de l’ascenseur social, la conscience citoyenne, tout cela passe par l’école. Le premier contact d’un jeune Français avec la République, c’est lorsqu’il franchit la porte de l’école maternelle. Au lendemain du 4 Septembre, les fondateurs de la IIIe République ne s’y étaient pas pris autrement.

Valérie Pécresse a su faire une réforme qu’on disait impossible : l’autonomie des universités. Personne ne l’a remise en question. Au contraire, tout le monde a voulu l’approfondir. Elle est donc fondée à tenir un discours ayant l’école pour priorité. Le redressement de cette dernière passe par la reconnaissance des enseignants (les professeurs doivent retrouver, dans l’imaginaire collectif, la place qui était la leur dans les années 1950). Dans un pays où le chômage se résorbe, le niveau de recrutement de certains enseignants est inacceptable et il passe donc aussi par une revalorisation financière majeure.

Le classement Pisa devrait également nous amener à réagir puisqu’il met en lumière, au-delà de la médiocrité des résultats, un véritable scandale. Notre système est excellent pour les meilleurs issus pour la plupart de milieux favorisés et extrêmement défaillant pour les plus défavorisés. C’est tout de même un comble que l’école soit facteur d’accroissement des inégalités pour un pays aussi égalitariste ! Il faut enfin un modèle permettant l’expérimentation de l’autonomie des établissements pour libérer les initiatives de la communauté éducative. S’il y avait un secteur où le quoi qu’il en coûte devait s’appliquer, ce serait celui de l’éducation.

"Il faut comme en Allemagne laisser la main aux régions et bâtir un modèle qui favorise le capitalisme familial."


Comment éviter que, année après année, nous ne perdions notre vitalité industrielle ?

Je suis dans une région où le PIB industriel représente 21 % du PIB global, soit le double de la situation nationale. Cela représente 30 à 35 % de l’emploi dans certains départements. Quand un petit village de Normandie est bien aménagé, avec de beaux commerces, n’en cherchez pas la raison ! Elle est toujours la même ! C’est qu’il y a une usine pas loin. C’est le facteur déterminant en matière d’aménagement du territoire. J’ai aussi appris à travers mon expérience régionale que la loi de Schumpeter de la destruction/création est en partie fausse. J’ai sauvé près de 500 entreprises en Normandie parce qu’un soutien réactif et sans démagogie aucune permet, bien souvent, de donner un nouvel avenir à une entreprise dont on disait qu’elle était condamnée. Nous rentrons dans le capital d’entreprises, nous accompagnons leur développement avec des instruments financiers très innovants. Au bout du compte, la Normandie recrée de l’emploi industriel.

Il faut comme en Allemagne laisser la main aux régions et bâtir un modèle qui favorise le capitalisme familial. De l’autre, il faut clairement mettre des barrières aux frontières à chaque fois que des pays exportent des produits sans respecter nos règles et nos contraintes, notamment environnementales.

L’environnement semble être l’angle mort de la droite. Faut-il investir cette question ou la laisser aux écologistes ?

Les écologistes ont une vision désespérante de l’environnement, fondée sur un modèle de décroissance que l’immense majorité des Français rejette. Tout le monde n’a pas vocation à devenir fonctionnaire ou à travailler dans les énergies renouvelables ! Par exemple, ce que nous sommes en train de bâtir sur la vallée de la Seine, avec Valérie Pécresse, pour développer un pôle d’excellence industrielle autour de l’hydrogène, montre bien qu’il y a d’autres moyens d’aborder cette question que par la seule punition. Nous défendons aussi l’un et l’autre l’énergie nucléaire, qui est indispensable au XXIsiècle pour lutter contre le réchauffement climatique, un vaste plan de reconquête ferroviaire ainsi que le développement du transport fluvial sur la Seine. Nous sommes donc totalement légitimes sur ces questions.

Vous, le chantre de la décentralisation, vous vous ralliez à la présidente de la région capitale. Vous avez ravalé votre girondisme…

Valérie Pécresse porte un projet pour un pays profondément décentralisé reposant sur le communalisme et l’autonomie régionale. Si elle ne le portait pas, je ne serais pas avec elle.

Une présidente de région qui accède à l’Élysée, ce serait une première. Et un bon signal pour les régions ?

C’est le temps des femmes ! Je préfère la solidité et le pragmatisme d’Angela Merkel aux envolées lyriques d’Emmanuel Macron. C’est peut-être moins dans notre tradition politique mais c’est plus efficace ! Emmanuel Macron a fait un magnifique discours sur l’Europe dans une mise en scène quasi hollywoodienne au pied de l’Acropole et, au bout du compte, qu’en reste-t-il ?

Quelles doivent-être les cinq premières décisions que la présidente Pécresse devrait prendre ?

L’enjeu de la prochaine présidentielle est d’élire quelqu’un capable de porter le projet de la société après Covid, une société apaisée qui réconcilierait l’intérêt personnel et l’intérêt général, une société qui conjuguerait sereinement responsabilités individuelles et responsabilités collectives. Bref, une société moins égoïste, plus humaniste mais aussi plus intransigeante sur le respect de nos valeurs.

Il y a dans le projet de Valérie Pécresse une méthode que j’ai toujours attendue. Des textes et des projets de loi préparés avant l’élection pour qu’ils puissent être adoptés et mis en œuvre immédiatement. Il faut, comme en 1986, un Parlement qui travaille jour et nuit pendant six mois et qui en a les moyens parce que, peu ou prou, les textes n’ont plus qu’à passer en Conseil d’État et en conseil des Ministres. L’élection présidentielle et son côté cathartique l’impose.

Les cinq premières mesures pourraient donc être :

  • Refaire fonctionner le couple police-justice pour que la peine et la sanction soient immédiates et effectives.
  • Écrire un droit de l’immigration qui rend possible l’expulsion rapide des étrangers en situation irrégulière.
  • Engager une profonde décentralisation reposant sur le principe de subsidiarité et régionaliser le système de santé.
  • Encourager le travail en rémunérant mieux les bas salaires et en rendant plus rigoureux le régime d’assurance chômage. Il n’est pas supportable que l’économie française soit de plus en plus freinée par l’insuffisance de main-d’œuvre alors qu’il reste encore des poches de chômage élevées.
  • Revaloriser le statut des enseignants.
"Entraîner et mener le pays vers la réforme n’est pas chose facile."


Valérie Pécresse est-elle une chiraquienne, obsédée par la conquête du pouvoir mais plus tiède dans son exercice ?

Gouverner la France, c’est compliqué ! Quand 1 Français sur 6 vote à chaque élection pour l’extrême gauche, c’est-à-dire pour la suppression de l’économie de marché, et quand 1 sur 5 vote pour l’extrême droite, c’est-à-dire la déconstruction de notre modèle, entraîner et mener le pays vers la réforme n’est pas chose facile. Il faut donc en permanence avoir conscience des ressorts profonds de la société française, notamment son souci d’égalité. C’est un pays qui depuis des siècles en appelle à l’État tout en cultivant à l’infini ses différences… N’oublions jamais les leçons de Montesquieu : la meilleure loi, nous disait-il, est celle qu’un peuple peut supporter. Je retiens d’ailleurs de Jacques Chirac que la compréhension de la politique impose de sortir de l’incantation et de construire un projet qui ne fracture pas la société française à l’infini.

Valérie Pécresse et vous avez été ministres de Nicolas Sarkozy, qu’avez-vous retenu de vos années au pouvoir ensemble ?

Que l’intérêt général était sa marque de fabrique et qu’elle était bonne camarade contrairement à d’autres…

"La démocratie participative est plus que jamais d’actualité."


Comment doit-on exercer le pouvoir en 2022 ?

L’intuition de Ségolène Royal sur la démocratie participative est plus que jamais d’actualité. Les Français ne supportent plus les systèmes descendants dans lesquels quelques-uns décident pour eux. C’est tout l’enjeu d’ailleurs du développement des libertés locales.

Face à Emmanuel Macron, Valérie Pécresse apparaît comme la candidate la plus consensuelle. Est-ce un risque pour la primaire ?

Je fais confiance à ceux qui voteront à la primaire pour faire émerger une candidate capable de l’emporter lors de la présidentielle.