Société civile
Chez les Claudel, les mauvaises études n’existent pas. Quelles sont les recettes qui permettent à une fratrie entière de réussir brillamment ses études ? Et surtout, quelle est la clé pour leur permettre d’être des adultes épanouis ?
Le Figaro - 7 décembre 2025 - Par Maguelonne de Gestas
Polytechnique ou Normale Sup’ ? Voilà le genre de dilemme cornélien que Benoît et Valérie Claudel* se devaient de résoudre pour l’une de leurs filles, reçue aux deux concours après une prépa scientifique à Ginette. Leurs enfants ont intégré, les uns après les autres, la crème de la crème des écoles françaises : 3 sortent de Polytechnique (dont deux filles, ce qui est rare), deux ont fait HEC, un est diplômé des Mines de Paris, et la suivante est médecin. Quant au cadet, il a suivi des études de droit à Assas, la meilleure faculté de droit en France. Chacun des huit enfants parle couramment au moins trois langues. Ils chantent ou savent tous jouer d’un instrument.
Quels sont les secrets d’éducation qui permettent à une fratrie entière de réussir brillamment ses études ? Et surtout, quelle est la clé pour leur permettre d’être des adultes épanouis ?
« Vous allez parler de toutes nos névroses ? », fait mine de s’inquiéter Claire, la cinquième de la famille. Cette trentenaire diplômée de Polytechnique, mariée et bientôt mère de 4 enfants, travaille dans une entreprise du CAC 40 : « Nous ne sommes pas des génies. On a travaillé dur pour en arriver là. Nous avions tous des prédispositions à l’école, mais on avait surtout une force de travail énorme. » Leur père est polytechnicien, et leur mère a une formation de professeur de mathématiques. Trop facile, diront les mauvaises langues. «En tant que professeur, c’était peut-être plus simple pour notre mère de nous transmettre l’amour de l’école. Mais le fait que notre père soit polytechnicien n’a absolument pas suffi à ce qu’on réussisse le concours. Là où nos parents ont eu un vrai rôle, c’est par l’exemple.»
Exigence et confiance
Les enfants voient leurs parents appliqués et travailleurs et s’inscrivent dans cette dynamique. Prof de maths dans les ZEP (zones d’éducation prioritaires) aujourd’hui à la retraite, leur mère n’a jamais cessé de travailler malgré ses huit maternités : « Mon grand-père m’a souvent demandé pourquoi je n’arrêtais de bosser alors que j’avais une famille nombreuse. Mais je ne pouvais pas réserver ma passion de l’éducation à mes enfants. » Quand ils étaient petits, Valérie Claudel installait sa tribu autour de la table de la salle à manger et préparait ses cours du lendemain pendant qu’ils faisaient leurs devoirs. « C’était un rythme très naturel, se souvient-elle. Dès qu’on rentrait de l’école, on se mettait tous au travail jusqu’au dîner. Je n’ai jamais été derrière eux. Je leur faisais confiance. » Une confiance d’autant plus facile à mettre en place que ses enfants aiment tous l’école. « Je tenais en revanche à un rituel, c’était l’apprentissage de la lecture quand ils étaient en CP. Tous les soirs, je lisais avec eux. C’était pour moi fondamental, car à partir du moment où l’enfant sait lire, c’est un super bagage pour la vie. J’observe que souvent, quand un élève a des difficultés en mathématiques, c’est parce qu’il déchiffre mal l’énoncé. Et pour les enfants, c’est toujours un moment privilégié avec leur maman. »
Ultra-organisée, la mère de famille structure les activités de sa famille avec des plannings accrochés sur le frigidaire. Les enfants doivent travailler leurs instruments de musique tous les jours. Afin de les responsabiliser, ils mettent une gommette de couleur pour évaluer la façon dont ils ont travaillé : vert si c’est excellent, orange pour « peut mieux faire » ou rouge si c’est médiocre. Ils ont droit à un jour de leur choix où ils ne jouent pas. « Chacun se gérait en autonomie, décrit Sibylle* l’aînée de la famille, elle aussi polytechnicienne et mère de trois enfants. Tout était dans un esprit de conscience et de responsabilisation. » La mère écrit les noms de chacun de ses enfants sur les marches des escaliers pour y poser les vêtements qui traînent, qu’ils doivent ensuite ranger dans leur chambre.
Pour le père, la confiance accordée aux enfants est centrale dans l’éducation : « Mon rôle était de leur dire : “tout est possible, vous pouvez y arriver”, explique l’ingénieur tout juste retraité. Je cherchais à les pousser à sortir d’eux-mêmes, pour aller au bout de ce qu’ils pouvaient faire. Et je leur ai rapidement parlé comme à des adultes, même quand ils étaient petits, c’est-à-dire avec la dignité des grandes personnes. » Lorsqu’un de ses fils, aujourd’hui polytechnicien, éprouve en classe de 3e des difficultés en maths, il lui propose de l’aider à revoir ses exercices tous les jours à six heures du matin pendant une semaine. « Ça l’a beaucoup débloqué. Mais je pense qu’on aurait pu faire un atelier pâte à modeler, le résultat aurait été le même. Le fait qu’on travaille ensemble lui a redonné confiance en lui. »
Le regard plein d’estime des parents
Jamais ils ne font de reproches ou punissent leurs enfants lorsqu’ils présentent un mauvais bulletin. « Le regard des parents sur leur travail est très important, confie Valérie Claudel. L’école prend beaucoup de temps dans la vie d’un petit, c’est en s’intéressant à sa journée qu’on le valorise. Si leurs notes n’étaient pas bonnes et qu’ils avaient fait de leur mieux, on essayait de les accompagner pour qu’ils progressent. » Sybille, l’aînée, se souvient de son père la félicitant petite pour un bulletin « pas franchement brillant ». « Il m’a dit qu’il n’avait pas de si bonnes notes à mon âge. Ça paraît anodin mais leur confiance en nos capacités a beaucoup compté. »
Les Claudel ont vécu de nombreuses années à l’étranger avec leurs enfants. Europe, Asie, Amérique… Ils voyagent au gré des mutations du père ingénieur envoyé en expatriation par son entreprise. Un atout indéniable pour les enfants, scolarisés – par choix – dans les écoles locales. Pour les responsabiliser davantage et leur inculquer l’esprit d’aventure, ils partent seuls une année à l’étranger au milieu de leur collège. Une autre illustration du regard confiant que les parents posent sur leurs enfants. L’aînée Sibylle est envoyée à 14 ans dans un pensionnat en Angleterre, alors que ses parents vivent au Portugal : « Je me suis retrouvée dans la même chambre qu’une fille friande du cocktail “sexe, drogue et vodka”. Je l’ai dit à ma mère. Elle m’a répondu que je choisissais si je voulais rentrer ou rester. Elle n’a pas du tout angoissé, elle avait confiance en moi. Cette confiance nous poussait à s’en montrer dignes. »
Mettre leur excellence au service des autres
Les époux ont une vraie exigence de travail et de résultats envers leurs enfants. Ils les incitent à intégrer les meilleures écoles dans un but : gagner en liberté et servir. « On leur a répété qu’ils étaient là pour servir les autres, que ce soit leur famille ou la société. Qu’ils ne devaient pas seulement amasser de l’argent et se regarder le nombril. À ceux à qui on a beaucoup donné, on demandera beaucoup », explique Valérie Claudel.
C’est dans cette optique qu’ils les poussent à intégrer la prépa scientifique Ginette – cinq sur huit y ont préparé leur concours – dont la pédagogie jésuite est alignée avec leurs principes éducatifs. La devise « aimer et servir » pourrait être la leur. « Notre mère est quelqu’un de très généreux, disent ses deux filles. Elle est un modèle d’engagement, notamment auprès de ses élèves et de leur famille. Elle nous a poussés à transformer notre réussite en un don pour les autres. » Le scoutisme a aussi beaucoup compté pour la fratrie, une école de « leadership vertueux » où ils ont appris à renforcer leur sens du service et du collectif « pour viser toujours plus haut », explique Claire.
Quête de sens dans leur carrière
Si la famille est unie et se retrouve régulièrement pendant les vacances, une fracture s’est dessinée entre les premiers et les derniers – que dix-sept ans séparent – dans leur vision du travail. « Le modèle de réussite de certains membres de la famille centré sur l’ambition et la carrière n’est pas du tout le mien », expose Claire. Pendant que les aînés jonglent entre de très gros postes à responsabilités dans de prestigieuses entreprises et leur vie de famille, les plus jeunes cherchent à mettre du sens dans leur travail. «J’ai la chance d’avoir un beau diplôme en poche, je m’interroge maintenant comment le mettre au service de la cité ».
C’est cette même raison qui a poussé sa petite sœur Marion*, diplômée d’HEC, mariée et mère de famille, à renoncer à un travail très bien payé pour se reconvertir en médecin de campagne. « Elle a fait un choix de vie dépouillé et ne cherche pas à faire carrière, raconte sa mère. Marion est très marquée par la désertification des campagnes . Ce changement de vie est un moyen pour elle de servir.» La jeune femme, qui a commencé sa carrière dans un grand groupe français, désirait, en reprenant des études de médecine, mettre l’humain et le service au cœur de son métier. « Avec mon mari, on était très marqués par la crise environnementale, explique-t-elle. On aspirait à une vie plus sobre, avec plus de lien avec les gens, quel que soit leur milieu d’origine. C’est très difficile à Paris. Et l’on voulait accorder une place centrale à notre famille. »
Claire et Marion incarnent cette quête de sens propre à leur génération de trentenaires, avide de trouver un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle. « Peut-être qu’on leur a trop inculqué, à notre insu, le besoin du mérite, du travail et de l’exigence, s’interroge leur père. Et certains de nos enfants se retrouvent à 35 ans sur un chemin qu’ils n’ont pas choisi ».
Mais par ces valeurs, les Claudel ont permis à leurs enfants d’accéder à des études prestigieuses qui leur ouvrent toutes les portes professionnelles. Ils leur ont ainsi offert la liberté de choisir un métier qui correspond le mieux à leurs aspirations. « Nos parents ont eu à cœur que nous transformions notre réussite en un don de soi, pour que l’on devienne des adultes responsables et engagés, souligne Claire. J’essaie à mon tour de transmettre cela à mes enfants ».
* Les noms ont été modifiés
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