Edouard Philippe. - Sipa Press

Présidentielle

Réélu confortablement maire du Havre, Edouard Philippe s’est installé dans le fauteuil de favori de la présidentielle. Mais l'échec de son mentor Alain Juppé à la primaire de 2016 a montré que la route présidentielle était incertaine et semée d’embûches

L'Opinion - 31 mars 2026 - Par Christine Ollivier

A treize mois de l'élection présidentielle, Edouard Philippe apparaît comme le mieux placé pour se qualifier au second tour face au candidat du RN, Jordan Bardella, et le seul en mesure, pour l’heure, de le battre, selon un sondage Elabe pour BFMTV et La Tribune dimanche.

Edouard Philippe n’aime pas qu’on le compare à Alain Juppé. Ceux qui invoquent le souvenir de son mentor sont généralement mal intentionnés : il s’agit surtout de le renvoyer à l’échec retentissant de l’ex-Premier ministre à la primaire de 2016. Son ami, Gilles Boyer, apprécie encore moins la comparaison : c’est lui qui tenait à l’époque les rênes de cette bataille perdue. « Ça n’a rien à voir : l’élection était différente, la période était différente », tranche le député européen Horizons.

De fait, il est périlleux de comparer une primaire interne se déroulant à une époque où l’accession de la droite à l’Elysée semblait acquise, et une campagne présidentielle qui s’amorce dans un paysage politique bouleversé par la tornade Emmanuel Macron. Et pourtant, parce qu’Edouard Philippe a grandi en politique dans l’ombre de celui qu’il appelait alors « patron », et qu’il a été son porte-parole en 2016, le Havrais a été en partie forgé par cet échec. Le hante-t-il aujourd’hui, au moment de décider de sa stratégie pour 2027 ?

1-Une campagne (trop) longue

A treize mois du scrutin, Edouard Philippe est peu pressé de descendre dans l’arène. Pourtant, tout comme Alain Juppé, il a fait le choix de se déclarer très tôt, deux ans et demi avant l’échéance. Son mentor, lui, s’était lancé en août 2014, deux ans et trois mois avant la primaire. Mais son interminable duel avec Nicolas Sarkozy a fini par lasser. Verdict de Gilles Boyer dans le livre qu’il a consacré à l’autopsie de cette défaite (Rase campagne, JC Lattès) : « C’est long deux ans, tellement long que l’électorat d’Alain Juppé a cherché une alternative à Alain Juppé aussi ».

Est-ce pour ne pas tomber dans le même piège qu’Edouard Philippe temporise ? Depuis septembre 2024, il n’a osé que de rares incursions dans le débat public. Il s’évite ainsi d’être zappé avant même d’avoir démarré, tout en réussissant à ne pas se faire oublier pour autant. « Edouard Philippe, c’est un miracle politique. Il ne parle jamais, il est hors du gouvernement depuis six ans et il est encore en tête du bloc central », s’en étonne encore un proche.

2- Se tromper d’adversaire

Il y a dix ans, « on était obnubilés par Sarkozy », se souvient Gilles Boyer. Alain Juppé avait construit sa stratégie en fonction de l‘ancien Président, considéré comme son unique adversaire. Nicolas Sarkozy clivait ? Il allait donc rassurer et rassembler. « François Fillon ne faisait pas du tout partie de l’équation, se souvient l’ex-ministre, Dominique Bussereau. On ne l’a pas vu arriver ». Le maire de Bordeaux a au contraire pris soin de le ménager : il comptait sur son soutien pour le second tour.

Morale de l’histoire : en politique, le danger n’est pas toujours où on l’attend. C’est un des rares avantages d’un paysage politique éclaté : les proches d’Edouard Philippe savent déjà qu’il peut venir de partout. Ils surveillent leur droite, évidemment, et les candidats qui leur disputent l’espace de l’ex-UMP. Mais il faut aussi se garder à gauche. « On redoute la construction d’une force politique crédible de centre gauche », confie ainsi un membre de l’équipe du Havrais.

3-Se fier aux sondages

« Les sondages, c’est une plaie », tranche Gilles Boyer. L’ex-directeur de campagne sait qu’ils ne sont plus seulement des instruments de mesure de l‘opinion. Ils sont aussi devenus des déterminants du vote pour des électeurs de plus en plus stratèges. Avec Edouard Philippe, il a surtout appris à la dure qu’ils trompaient énormément. Pendant deux ans, ils ont dit à Alain Juppé qu’il était le meilleur. « On a cru que c’était des sondages d’adhésion, alors qu’ils ne montraient que le rejet de Nicolas Sarkozy », analyse aujourd’hui l’ancien porte-parole du candidat, Benoist Apparu.

Quand les électeurs découvrent François Fillon à l’occasion des débats télévisés, la chute est brutale. Le challenger passe de moins de 15 % d’intentions de vote à 45 % en l’espace de trois semaines. Un mouvement d’une telle rapidité n’est guère possible que dans une primaire, où l’électeur peut très vite changer d’avis entre des candidats tous issus de sa famille politique.

Mais Edouard Philippe ne cache pas aujourd’hui le peu de cas qu’il fait des études d’opinion. Chez lui, c’est davantage qu’une coquetterie. Au soir du premier tour des municipales au Havre, ils leur réservent d’ailleurs ses premiers mots, grinçants : « Les élections ne sont pas les sondages. En démocratie, ce sont les électeurs qui décident ».

4- S’installer dans le statut de favori

Comme Edouard Balladur avant lui, Alain Juppé a été victime de la malédiction du favori. Cela l’a transformé en cible pour tous ses adversaires. Mais l’effet psychologique de ce statut est plus dangereux encore. Même pour « le meilleur d’entre nous », il est tentant de baisser sa garde. « Si vous voulez économiser deux euros, faites en sorte que je fasse 51 % au premier tour… ce qui n’est pas impossible », fanfaronnait ainsi Alain Juppé en août 2016.

Des sondages flatteurs poussent aussi à ne pas prendre de risques, pour conserver son avantage. Se croyant en fin de campagne, Alain Juppé avait ainsi joué la sécurité lors des débats entre les candidats à la primaire. Il n’avait pas compris qu’en réalité la véritable bataille débutait.

Favori à son tour, Edouard Philippe saura-t-il prendre néanmoins des risques ? A droite, beaucoup en doutent. Il en a pourtant pris un énorme quand il a incité Emmanuel Macron à démissionner en octobre. Aujourd’hui, il peut se féliciter d’avoir pris ses distances avec le Président sortant quand il entend Bruno Retailleau entamer à son encontre un procès en macronisme. Mais à l’époque, la facture a été salée dans les enquêtes d’opinion.

5-Sous-estimer la part d’irrationnel

« Dans cette campagne, nous avons géré le rationnel de main de maître, et nous nous sommes perdus dans l’irrationnel, qui, comme chacun sait, l’emporte souvent », écrit Gilles Boyer dans Rase campagne. Il fait alors référence au surnom d’Ali Juppé, dont a été affublé son candidat. Son erreur : avoir évoqué la possibilité d’« accommodements raisonnables » en matière de laïcité dans Le Figaro. L’interview datait de 2015 mais Nicolas Sarkozy l’a exhumée, tout comme a resurgi un article daté de 2014 écrit par l’ancien Premier ministre sur « l’identité heureuse ».

Alain Juppé est accusé de complaisance avec l’islamisme. L’extrême droite fait courir la rumeur qu’il prépare la construction d’une mosquée pharaonique à Bordeaux. Ses équipes démentent, la fake news court. « On l’a peut-être balayée d’un revers de main un peu trop facilement », regrette Benoist Apparu. Les fake news n’en étaient alors qu’à leurs balbutiements, rappelle Gilles Boyer: sur ce terrain, « on a essuyé les plâtres ».

6-Faire une campagne de second tour avant le premier

Le candidat LR, Bruno Retailleau, en est convaincu. S’il a toutes ses chances dans cette campagne présidentielle, c’est parce qu’Edouard Philippe est bien trop modéré dans une époque qui réclame de la « radicalité ». Les proches du Havrais reconnaissent aisément que leur champion sera le candidat du camp des raisonnables. Question de tempérament. C’est ce qui lui permettra d’ailleurs, sur le papier, de rassembler plus aisément au second tour.

Reste encore à franchir le premier. Ce piège-là est parfaitement identifié par Edouard Philippe. « Juppé était la valeur refuge, le candidat préféré de la gauche, rappelle un de ses proches. Il ne faut jamais être le candidat préféré de ses adversaires ». Les électeurs LR avaient alors préféré la radicalité du projet d’un François Fillon.

Conclusion du même: « Il faut avoir une stratégie de premier tour ». Déjà, des Républicains Philippe-compatibles réclament des preuves : « Il faut vraiment qu’il rassure la droite, prévient une élue de droite, en mentionnant la question du voile. Tout le monde se souvient de Juppé et des accommodements raisonnables... »

7-Céder à un ami encombrant

Il est des soutiens qui vous tuent plus sûrement que tous vos adversaires. Cela a été le cas de François Bayrou en 2016. Quand le président du MoDem décide d’apporter son soutien à Alain Juppé, Nicolas Sarkozy saute sur l’occasion. Il sait que le centriste est un repoussoir pour les sympathisants LR.

En 2027, l’ami encombrant pourrait s’appeler Emmanuel Macron. Une bonne partie de l’électorat de droite le rejette. Glacial ces derniers mois, le climat s’est pourtant réchauffé entre Edouard Philippe et lui depuis les municipales. Le dialogue a repris. Mais si d’aventure le président sortant lui apportait son soutien, il pourrait bien être son François Bayrou.