Le maire du Havre et ancien Premier ministre Édouard Philippe prépare sa campagne à l’élection présidentielle de 2027. (Photo Ian Langsdon/AFP)

Présidentielle

Le maire du Havre a promis un projet présidentiel « massif ». Au fil des mois, celui-ci s’est peu à peu dévoilé, entre cure d’amaigrissement budgétaire, libéralisme affirmé et tour de vis sécuritaire

L'Opinion - 3 juillet 2026 - Par Christine Ollivier

 

Edouard Philippe l’a promis, en 2024 au moment d’officialiser sa candidature à la présidentielle : « ce que je proposerai sera massif ». Aujourd’hui, élus et journalistes s’impatientent. Quand le candidat Horizons dévoilera-t-il enfin ce fameux projet ? Son premier grand meeting, dimanche à Paris, ne donnera pas lieu à un grand soir programmatique, au risque de ne pas calmer les frustrations.

Pourtant, depuis près de deux ans, d’interviews en interventions devant des cercles de professionnels, le maire du Havre en a en réalité déjà beaucoup dit. Certes, certains coins du tableau sont encore flous. Bien sûr, le diable est dans les détails. Mais par petites touches, il esquisse le portrait de plus en plus net de ce que serait la France sous sa présidence. Une France « en ordre », plus libérale, plus sévère aussi.

Edouard Philippe le répète à qui veut l’entendre. Il veut d’abord mettre de « l’ordre, dans les comptes et dans la rue ». Lui président, il ramènera le déficit à 2 % du PIB en 2032. Sa France devra passer par une sévère cure d’amaigrissement. Et ce d’autant plus qu’il refuse de recourir à des hausses d’impôts ou de se contenter de « raboter » les dépenses publiques.

Discipline budgétaire et règle d’or

D’un naturel dépensier, elle devra se convertir à la discipline budgétaire, avec une règle d’or qui s’appliquera y compris au budget de la Sécu et sera soumise à référendum. Les Français, eux, n’auront d’autre choix que de travailler plus longtemps pour financer leur modèle social.

Edouard Philippe n’exclut pas de recourir à une hausse de la CSG sur les retraites, comme il l’avait déjà fait quand il était à Matignon, parce qu’il est favorable à un transfert de ressources des retraités vers les actifs. « Je préférerais qu’on associe, et peut-être plus encore, les retraités au financement de la protection sociale », et ce « en contrepartie (...) d’une augmentation de la rémunération pour ceux qui travaillent », expliquait-il en septembre 2025 sur LCI, à mots prudents.

Mais c’est surtout grâce à une réforme des retraites ambitieuse qu’il compte retrouver des marges de manœuvre financières. Demandera-t-il aux Français de travailler jusqu’à 67 ans ? Le Havrais refuse encore de lâcher un âge couperet. Peut-être d’ailleurs ne sera-t-il pas le même pour tous. Le candidat veut tenir compte de la pénibilité des métiers. Il est aussi décidé à engager la révolution de la retraite par capitalisation, « obligatoire et collective », pour compléter le système par répartition. Objectif : « 10 % à 15 % des pensions versées dans quinze ans », et la création d’un fonds souverain, qui permettra notamment d’investir massivement dans l’IA.

Sur le temps de travail, un maître mot : la souplesse

Mais « travailler plus longtemps », c’est aussi à ses yeux faire en sorte que les jeunes entrent plus tôt sur le marché du travail. Cela passe par un développement de l’apprentissage, la réforme menée à Matignon dont il se dit « le plus fier ». C’est également travailler plus longtemps « dans la semaine » ou « dans l’année ». En matière de temps de travail, le candidat défend la souplesse : laisser les entreprises libres de s’organiser, via des discussions avec leurs représentants syndicaux. Avec un leitmotiv : plus de liberté et de « confiance » dans les acteurs.

« Arrêtez d’emmerder les Français ! », tonnait l’ancien président Georges Pompidou. Edouard Philippe, lui, a une maxime qui résume sa vision : « Réglons les problèmes compliqués que seul l’Etat peut régler, et les Français vont inventer la vie qui va avec ».

La France d’Edouard Philippe est libérale. Et pas seulement parce qu’il est partisan d’une politique de l’offre et propose aux entreprises un « deal fiscal » : baisser de 50 milliards d’euros les impôts de production en échange d’une baisse équivalente des aides publiques aux entreprises.

Il imagine une France débarrassée de son carcan de normes et de règles, et veut pour cela « transformer radicalement des pans entiers de l’action publique ». Il est trop tard à ses yeux pour « simplifier ». Il s’agit bien de « supprimer » – des réglementations, des opérateurs, des agences – par ordonnance. Pourquoi pas privatiser France Travail ?

D’autres s’y sont cassé les dents ? Il propose d’innover avec un « gel » des réglementations, notamment dans le bâtiment. « On peut très bien dire: “Ecoutez, cette législation pendant cinq ans ne s’applique pas, on revient à celle d’avant ou on la supprime”, propose-t-il. Vous ne mettez pas en danger la République et vous pouvez redonner un coup de neuf incroyable à des secteurs qui sont essentiels ».

De l’école au lycée, le chef d’établissement doit devenir le « patron »

Fils de profs, Edouard Philippe veut aussi plus de liberté dans l’éducation, une de ses priorités revendiquées. De l’école au lycée, le chef d’établissement doit devenir le « patron », avec « la liberté et les moyens de la liberté » pour organiser les classes ou les rythmes scolaires. Mieux payés et plus libres, les enseignants verront en contrepartie leurs résultats évalués.

Liberté également pour les collectivités locales. Il s’agit de « faire en sorte que beaucoup plus de décisions soient prises localement ». L’Etat, lui, devra se concentrer sur « ce qui relève purement de ses responsabilités » : justice, défense, diplomatie, sécurité.

Plus libre, la France d’Edouard Philippe sera aussi plus sévère. Face à l’insécurité, le Havrais ne mâche pas ses mots : les Français « se disent que notre société subit une forme d’ensauvagement. Ils ont malheureusement raison ». Et oui, « une partie de la violence qui s’exprime dans notre société est liée à l’immigration ».

Dès lors, la France d’Edouard Philippe sera prompte à punir, avec un « enfermement immédiat des délinquants, y compris pour des peines très brèves, dès la première infraction ». Pour les plus graves, les peines planchers seront rétablies. Car « il faut que la sanction redevienne certaine, lisible et rapide ».

Ressusciter les « juges de paix » supprimés en 1959

Pour cela, il veut supprimer le juge d’application des peines, construire des prisons et recruter davantage de magistrats. Parce que la justice doit aussi être plus proche du citoyen, le candidat Horizons propose de recréer les « juges de paix » supprimés en 1959, qui étaient élus au suffrage universel pour régler les procès mineurs, et souhaite donner aux maires le pouvoir de prononcer des amendes. Contre le narcotrafic, il entend recourir à un « état d’urgence » permettant de mettre en œuvre des moyens « dérogatoires au droit commun », comme des perquisitions administratives.

La France selon Philippe ne se barricade pas contre les immigrés. Il défend une immigration de travail « choisie et contrôlée ». Mais elle combat « l’immigration du fait accompli », revient sur les accords de 1968 avec l’Algérie et rétablit la double peine. Pour faciliter les expulsions, elle envisage l’ouverture de « hubs de retours » dans des pays extra-européens.

C’est une France de propriétaires, dont il veut renforcer les droits, en accélérant les procédures judiciaires et en « sécurisant la récupération de logements ». Il faut « arrêter de les punir fiscalement », plaidait-il en 2025 devant le congrès de la Fédération Nationale de l’Immobilier (FNAIM), en faisant son mea culpa sur l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), instauré quand il était Premier ministre.

La France d’Edouard Philippe ne réduit pas ses dépenses de santé parce qu’elle est vieillissante, mais elle investit dans la prévention, se vaccine et développe la télémédecine. Elle est nucléaire, mais pas seulement : elle développe toutes les énergies décarbonées. Elle n’est pas décroissante, et mise sur les ingénieurs plutôt que sur les juristes pour affronter le changement climatique. Elle n’interdit pas le voile dans l’espace public, ne légalise pas le cannabis. Et elle fait davantage de bébés grâce à une aide dès le premier enfant. Reste encore à savoir si le rêve philippiste résistera au réel : de la campagne, d’abord, puis de l’exercice du pouvoir, le cas échéant.