Politique
Convaincu que « notre modèle est à bout de souffle », l’ancien ministre de l’Économie publie un manifeste pour appeler au débat de fond avant le choix du candidat du bloc central à la présidentielle.
Le Parisien - 22 août 2026 -
Par Marion Mourgue et Thomas Soulié
Après 25 ans d’engagement politique et sept années passées à Bercy, Bruno Le Maire s’était officiellement retiré de tout mandat pour enseigner à l’université de Lausanne (Suisse), fonction qu’il vient de quitter. Désormais, l’ex-élu a décidé de se concentrer sur ses activités professionnelles (conseiller spécial pour ASML, un des leaders mondiaux de la production de semi-conducteurs) et de s’intéresser de près au débat politique présidentiel sur lequel il entend bien peser.
En publiant, ce dimanche, un « Manifeste pour une autre France » d’une soixantaine de pages que le Parisien - Aujourd’hui en France a pu consulter, l’ancien candidat à la primaire en 2016 n’a renoncé à aucune ambition. « Tout commence », dit-il, convaincu que les idées chocs qu’il défend — un nouveau modèle économique et politique — rencontreront un écho auprès des électeurs du bloc central, soucieux de construire une troisième voie entre LFI et le RN.
Vous publiez un « Manifeste pour une autre France ». C’est un programme de candidat…
Bruno LE MAIRE. Non, c’est un texte de conviction, après deux ans de réflexion en dehors du pouvoir. Mon diagnostic est simple : la France de 2026 n’en est pas là où elle devrait être. Je propose donc une autre France, aux antipodes de la nouvelle France communautarisée de Jean-Luc Mélenchon ou de la petite France de Marine Le Pen. Ce manifeste est un point de départ. Il est ouvert à tous : chacun doit pouvoir le discuter, le critiquer, le compléter. Mais il affirme une conviction absolue : notre modèle est à bout de souffle. Le moment est donc venu, comme en 1958, de le réinventer de fond en comble.
Une vision que vous défendrez à la présidentielle ?
Une vision nécessaire pour gagner collectivement en 2027. Nous ne pouvons pas gagner par défaut, nous gagnerons sur notre envie de porter une ambition nouvelle, claire et volontariste pour nos compatriotes — certainement pas en nous déchirant ou en jouant avec la peur des extrêmes. La peur n’est pas une vision pour la France. La fierté, oui ! Le meilleur est possible pour la France, à condition de tout repenser de A à Z. Ensuite viendra le temps du rassemblement autour du meilleur candidat. Ne nous enfermons pas, ouvrons le jeu. Tout commence.
« Nous devons tourner la page de cet État providence qui se ruine en aides sociales et en allocations. »
Concrètement, comment change-t-on tout ?
Nous devons avoir trois obsessions. La première : rétablir l’autorité de l’État partout, tout le temps et pour tous. La deuxième : garantir la prospérité par le travail et par la production. La troisième : défendre notre indépendance européenne face à la Chine et aux États-Unis, en allant vers une fédération d’États nations à six. Nous devons tourner la page de cet État providence qui se ruine en aides sociales et en allocations pour construire un État puissance, avec des marges de manœuvre financières solides, au service de politiques publiques claires : des urgences qui soignent vite et bien, des écoles qui instruisent, des tribunaux qui jugent rapidement, des armées qui nous protègent. Revenons aux bases. Partout, nous devons rétablir une chaîne de commandement unique, avec des chefs pleinement responsables. Tout ce qui dilue la responsabilité doit être éliminé, comme les agences et autres commissions inutiles.
Dans ce manifeste, vous parlez de « déclassement ». La France est-elle en état de mort cérébrale ?
Certainement pas ! C’est l’imagination politique qui est en état de mort cérébrale ! Jamais l’esprit français n’a été aussi vivant ! Mais la complexité de notre modèle actuel, la suradministration, les empilements de strates de décision, les zigzags politiques découragent tout le monde. Nous devons rompre avec une action publique qui court cent lièvres à la fois et choisir nos priorités. Chacun en tirera un bénéfice et la nation sa force.

Vous dressez toutefois un tableau très sombre du pays qui pourrait tomber, selon vous, dans les mains de la Banque centrale européenne (BCE) et se voir imposer un « régime au pain sec ». Ne dramatisez-vous pas ?
Malheureusement non. Quel accident financier faudra-t-il pour que nous comprenions enfin que notre modèle est intenable ? Que la nouvelle donne démographique, la concurrence féroce de la Chine, la révolution technologique et le dérèglement climatique accéléré changent tout ? Entre 2017 et 2024, nous avons appliqué avec constance une politique économique lisible. Résultat : de nouvelles usines, un chômage en baisse, une attractivité retrouvée. Est-ce suffisant ? Certainement pas ! Le vieux modèle est mort, il faut en inventer un nouveau. Nous devons maintenant acter un choix stratégique : produire plus, produire mieux. Nous devons nous donner une ambition : faire de la France la grande nation scientifique et technologique en Europe au XXIe siècle. Avec plus de productivité, nous pouvons doubler de 1 à 2 % la croissance moyenne de la France, nous pouvons offrir de meilleurs salaires, nous pouvons relancer de grands projets : chaînes de production de semi-conducteurs, réacteurs nucléaires, barrages, lignes ferroviaires. Mais tout cela suppose que nous nous écartions rapidement du spectre de la crise financière. Les incertitudes politiques ont fait monter les taux à 4 %. La charge de la dette explose. À tout moment, les marchés peuvent réagir brutalement. Alors, la France ne sera plus libre.
« Jamais la situation financière n’a été aussi instable. »
La crise financière est donc imminente ?
Nous avons quelques mois, au plus, pour prendre les décisions nécessaires. L’abandon de la réforme des retraites et de toute économie sérieuse, le recours à nouveau aux impôts, que j’ai toujours refusé, et surtout l’instabilité politique, ont fait monter les taux d’intérêt à des niveaux extrêmement élevés. Ils augmentent également en Allemagne. Les États-Unis sont en posture délicate. Une crise globale des dettes souveraines est donc possible. Le moment est venu d’activer le frein d’urgence. Il faut tout le cynisme de Jean-Luc Mélenchon pour prétendre le contraire. « Foutre le feu » aux titres de dette, c’est tout simplement « foutre le feu » au pays. Sans doute est-ce son projet.
Cela passe par quelles mesures ?
Les seules mesures à effet immédiat sont la désindexation des pensions de retraite, des aides sociales et du barème de l’impôt sur le revenu. Les plus fragiles seraient exonérés de cette règle. Toutes les prestations pour les étrangers en situation irrégulières, parmi les plus généreuses en Europe, devraient être revues. Sur le long terme, nous avons besoin de trois décisions : une règle constitutionnelle sur la bonne tenue des comptes, une réforme des retraites avec un âge légal de départ à la retraite à 65 ans et une part de capitalisation, de la souplesse dans le recrutement des fonctionnaires. Enfin, qui comprendrait que les plus fortunés soient exonérés de tout effort pour retrouver notre souveraineté financière ? Un dispositif similaire à ce qui a été fait pour Notre-Dame pourrait être décidé, afin que les grandes fortunes contribuent directement à la rénovation des hôpitaux publics ou des universités.
Vous prônez également une hausse de la TVA, un déremboursement de certains médicaments, dont le Doliprane. Est-ce une cure d’austérité que vous voulez imposer ?
Je ne veux pas de purge, mais une cure de lucidité. Nous devons réinventer le financement de notre modèle social. Ceux qui travaillent payent tout, est-ce normal ? Non ! Je propose donc de basculer le financement de notre modèle du travail sur la consommation par une augmentation de 2 à 3 points du taux de TVA, une taxe sur les importations et sur les produits polluants, une taxation plus élevée des géants du numérique. En contrepartie, les charges salariales baisseront et le salaire net augmentera. Parallèlement, je trouverais juste que les partenaires sociaux trouvent un accord sur une augmentation immédiate du smic.

Est-ce un débat de campagne présidentielle ou Sébastien Lecornu doit-il prendre des mesures courageuses dès le prochain budget à l’automne ?
Le Premier ministre est lucide. Il a eu raison de souligner que le budget 2027 devait être un budget utile, avec des économies significatives.
Marine Le Pen vous a mis en cause dans l’explosion de la dette et des taux auxquels emprunte la France. Plaidez-vous coupable ? Vous avez été ministre de l’Économie pendant sept ans !
La raison principale de l’explosion de la dette, ce sont les retraites. Or qui a voté contre la réforme des retraites ? Le RN. Qui a exigé son retrait ? Le RN. Qui a proposé des centaines de milliards de dépenses supplémentaires à chaque budget depuis 2017 ? Qui attise l’instabilité politique avec la menace permanente d’une motion de censure ? Encore et toujours le RN. Que Marine Le Pen balaie devant sa porte. Je ne me défausse pas de mes responsabilités. Mais « je préfère régler le problème de fond de notre situation financière, plutôt que régler des comptes ». Le problème de la dette est un problème de modèle, pas de personne. La preuve : depuis deux ans que je suis parti, la dette a augmenté de 300 milliards, les taux de 1 point et jamais la situation financière n’a été aussi instable.
« Il n’y a plus d’autorité « de » l’État, parce qu’il n’y a plus d’autorité « dans » l’État. »
Concernant votre départ de Bercy en septembre 2024, vous écrivez : « Je gênais, on m’écarta ». N’est-ce pas un peu excessif ? En quoi avez-vous gêné ?
Ce qui gênait, c’était ma détermination à rétablir les comptes et à mettre en œuvre mon plan de redressement des comptes. La dissolution a emporté ce plan. Maintenant, nous sommes au pied du mur.
Justement, après sept ans passés à la tête de Bercy, êtes-vous le mieux placé pour changer le système ?
Pour changer de modèle, il faut le connaître dans ses moindres rouages et dans toutes ses ruses.
Sur la sécurité, vous affirmez : « Le monopole de la violence légitime est en train d’échapper des mains de l’État. L’État se meurt. » La police et la justice ne valent-elles plus rien ?
Certainement pas. La police et la justice sont deux grandes maisons, avec des fonctionnaires de qualité exceptionnelle. Mais là aussi, la désorganisation, les lenteurs, la complexité des procédures, les retards technologiques découragent les plus motivés. Regardons 2026. Nous venons de vivre trois traumatismes nationaux : Lyhanna a été assassinée par un violeur dont les agissements avaient été signalés ; des incendies massifs ont dévasté des villages et la forêt en Gironde ; un hacker est entré comme dans un moulin dans la forteresse de Bercy. Que disent nos compatriotes ? « Nous ne sommes plus protégés par la puissance publique. » Un État fort ne se disperse pas, il se modernise sans cesse, il rationalise son organisation, il concentre ses efforts sur les menaces de sécurité les plus immédiates.
Vous avez été le patron de Bercy pendant sept ans. C’était un moulin…
Quel ministre peut dire que son administration est en sécurité totale ? Les nouvelles technologies galopent, nous marchons à petits pas. Dans ce domaine encore, nous allons devoir réviser nos certitudes pour disposer des outils de dissuasion numérique nécessaires. Il est urgent d’opérer une réorganisation complète de l’État. Il n’y a plus d’autorité « de » l’État, parce qu’il n’y a plus d’autorité « dans » l’État.
« Des institutions plus simples, plus lisibles et plus efficaces feront une économie plus performante et une nation plus apaisée. »
Faut-il en passer par une refonte aussi des institutions ?
Oui. Des institutions plus simples, plus lisibles et plus efficaces feront une économie plus performante et une nation plus apaisée. Une organisation territoriale simplifiée, avec trois échelons seulement — État, régions et bloc communal — permettra de mieux définir les responsabilités de chacun. Et localement, fusionnons les départements avec les régions ! Nous devons bâtir une nouvelle Ve République.
Pas de VIe République ?
Au contraire ! Il faut revenir aux sources de la Ve, pour renouveler notre démocratie. La première source de la Ve République, c’est le peuple : il doit donc pouvoir recourir de sa propre initiative au référendum, au niveau national comme au niveau local, et ses champs d’action doivent être élargis. Le Parlement doit se concentrer sur le contrôle, plutôt que sur le vote des lois. Les amendements budgétaires doivent être strictement limités. Aucune censure du gouvernement ne doit être possible sans que le Parlement ne dégage au préalable une nouvelle majorité, donc un gouvernement alternatif. Nous avons besoin de stabilité, pas de pagaille permanente. Le 49.3 doit être supprimé. Seul le budget pourra obéir à une procédure exceptionnelle.

Et du côté de l’exécutif ?
Le président de la République décide la politique de la nation, le Premier ministre la met en œuvre, dix ministres exécutent.
Vous écrivez que le RN prépare la « capitulation générale » et que « le projet LFI est la destruction immédiate de la Nation ». En cas de second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, voteriez-vous blanc ?
Jamais je ne voterai ni pour Marine Le Pen, ni pour Jean-Luc Mélenchon. Un moindre mal est toujours un mal. La France insoumise, cela signifie la confiscation des biens, la haine des juifs, le communautarisme. Le Rassemblement national, cela veut dire la remise en cause des libertés publiques, une République en morceaux, le masque de notre histoire sombre. Nous ne sommes pas condamnés à ce second tour. En 2027, pour la première fois depuis 1958, trois blocs politiques vont s’affronter qui ne partagent ni les mêmes valeurs, ni la même vision de la société. De ce point de vue, 2027 est une élection essentielle. Mettons-nous à la hauteur.
Vous n’êtes pas convaincu par Édouard Philippe, Gabriel Attal ou Bruno Retailleau…
Tous ont des qualités éminentes. Mais si un leader avec une vision claire s’était imposé, il n’y aurait pas autant de candidats.
Mais reste-t-il encore du temps pour désigner le le candidat de la troisième voie ?
La précipitation est mauvaise conseillère. Le vrai défi est de déclencher dans les mois qui viennent cette envie autour de notre vision de la France, qui entraînera avec nous une majorité de nos compatriotes. Alors, un ou une leader se dégagera. La gravité du moment forcera l’unité. Et nous gagnerons.
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