Société civile

L’auteur de La quadrature des classes estime que les violences du samedi sont « un tournant »

 

L'Opinion.fr - 25 novembre 2018, par Ludovic Vigogne. Crédits Photo DR

Directeur du Programme Europe pour l’International Republican Institure, Thibault Muzergues est l’auteur de La quadrature des classes (éditions Le Bord de l’eau).

Qu’est-ce que les images ultraviolentes de samedi vont changer sur le mouvement des Gilets jaunes ?

Ces images, aussi choquantes soient-elles, ne sont pas surprenantes. Les Gilets jaunes s’inscrivent dans la droite ligne des jacqueries dont l’histoire de France est très friande. Il s’agit ici d’une révolte des « petits », souvent ruraux et périphériques, qui expriment leur colère de manière spontanée, donc désorganisée. En l’absence de centralisation ou d’encadrement syndical, ces mouvements ont de fortes chances de déraper, et c’est ce qui s’est passé samedi. Ces violences sont un tournant : côté Gilets jaunes, elles soulignent le besoin de centraliser le mouvement par le bas pour continuer à exister ; côté gouvernement, c’est une chance de s’afficher comme le parti de l’ordre, car ces images effrayent forcément la classe moyenne française.

Il s’agit d’une population qui se sent abandonnée par les pouvoirs publics, au point que le ressenti est parfois d’être devenu une minorité (sociale, s’entend) dans son propre pays

Les Gilets jaunes sont-ils un nouveau symptôme du populisme ?

Ils sont surtout un symptôme de l’abandon de toute une frange de la population de plus en plus marginalisée en Occident, que j’appelle la « nouvelle minorité » dans mon livre La quadrature des classes. Elle comprend l’ancienne classe ouvrière blanche qui se paupérise de plus en plus depuis les années 1980 et les premières délocalisations, mais aussi toute une frange de la petite classe moyenne de province (dans les vallées du Rhône et de la Garonne notamment) qui, faute d’avoir fait des études, a basculé dans une forme de précarité sociale après les années 1990.

Il s’agit d’une population qui se sent abandonnée par les pouvoirs publics, au point que le ressenti est parfois d’être devenu une minorité (sociale, s’entend) dans son propre pays.

Les Gilets jaunes sont-ils l’illustration d’une nouvelle lutte des classes ?

La « nouvelle minorité » n’est qu’une parmi quatre classes qui redéfinissent notre paysage politique. Ici, la principale ennemie de la « nouvelle minorité », c’est la « classe créative », à savoir les nouvelles élites de l’économie et de la connaissance qui ont recolonisé les centres-villes et souvent abandonné leurs voitures par souci d’écologie, mais aussi parce qu’elles ne leur servent plus à rien dans un environnement urbain vertical. Cette classe aisée fait passer la sauvegarde de l’environnement avant le pouvoir d’achat, et voit souvent les « ploucs » de la « nouvelle minorité » comme des pollueurs en puissance à éduquer. D’où un clash direct qui s’exprime aujourd’hui sur les plateaux télé entre les écolos bobos et les militants en gilet jaune. Il s’agit de deux visions du monde totalement opposées, mais aussi deux intérêts particuliers complètement contradictoires !

Quelles sont les deux autres classes dans votre système de « quadrature des classes » et quelles sont leurs attitudes vis-à-vis des Gilets jaunes ?

La « classe moyenne provinciale (ou suburbaine) » est elle aussi périphérique et elle déplore la hausse des prix des carburants, mais elle a aussi des principes moraux propres, et craint le désordre par-dessus tout. Elle est donc actuellement tiraillée entre son soutien à la cause des Gilets jaunes, et son rejet de l’action directe comme moyen d’expression du ras-le-bol fiscal. Quant aux « millenials », enfin, surdiplômés et élevés à l’écologie, ils sont peu concernés par cette controverse, puisqu’ils sont plus rares à posséder une voiture, voire le permis de conduire ! Leur attitude est donc opportuniste vis-à-vis du mouvement : leur réflexe immédiat serait de défendre l’écologie, mais on retrouve une tentation d’opérer une « convergence des luttes » dans certains groupes d’extrême gauche…

Partout où ceux que nous nommons les « populistes » ont gagné, au Brésil, aux Etats-Unis, en Pologne ou en Hongrie, c’est son ralliement à la cause de la classe ouvrière pour des raisons diverses qui fait basculer le pays

Où peut-on classer les Gilets jaunes sur l’échiquier politique ?

Beaucoup de Gilets jaunes sympathisent avec les idées du Rassemblement national, mais c’est d’abord parce que Marine Le Pen a adapté son discours à cette population pour en faire son socle électoral – c’est d’ailleurs le cas de l’extrême droite à peu près partout en Europe. Par définition, le mouvement découle d’une auto-organisation par le bas, principalement par le biais des réseaux sociaux, mais aussi dans les communautés. Il est donc social avant d’être politique, et comme dans tout ce genre de phénomènes, l’une des questions est de savoir si une force politique peut le récupérer à son avantage.

Quel peut-être alors son devenir ?

Tant que le mouvement restera décentralisé et se confondra en initiatives locales – aussi spectaculaires soient-elles –, il sera éphémère. Mais au-delà des questions d’organisations, il doit trouver des relais dans une opinion plus large. La « classe moyenne provinciale » sympathise avec les revendications premières du mouvement, mais n’adhère pas du tout à la méthode des blocages. Toute la question pour le gouvernement est de savoir s’il peut au moins ramener vers lui une partie de cette classe moyenne (notamment en invoquant la loi et l’ordre) pour s’assurer que les Gilets jaunes resteront isolés. L’exécutif ne peut pas lâcher trop de lest : la démission de Nicolas Hulot et surtout l’affaire Benalla ont fait beaucoup de tort à Emmanuel Macron dans l’opinion publique en général, mais surtout dans la « classe créative » qui représente son socle électoral. Il est donc cet automne en reconquête de cet électorat, ce qui explique d’ailleurs le virage à gauche dans beaucoup de ses discours. Le numéro d’équilibriste est donc d’autant plus périlleux que le Président ne dispose plus de beaucoup de relais à droite.

Quelles peuvent être ses prolongements électoraux ?

Nous sommes encore très loin des élections européennes et celles-ci se décident généralement dans les derniers jours de campagne, autant dire que beaucoup de choses peuvent se passer d’ici là. Mais à plus long terme, la mobilisation des Gilets jaunes, si elle se confirmait dans le temps, pourrait donner aux membres de la « nouvelle minorité » un nouveau sentiment d’appartenance qui peut se traduire par des mobilisations plus fortes et plus régulières lors des élections. La vraie question, cependant, se situe au niveau de la classe moyenne : partout où ceux que nous nommons les « populistes » ont gagné, au Brésil, aux Etats-Unis, en Pologne ou en Hongrie, c’est son ralliement à la cause de la classe ouvrière pour des raisons diverses qui fait basculer le pays. La priorité du gouvernement doit donc être de rassurer cette population, et à plus long terme de reconnecter la France d’en haut avec la « nouvelle minorité » pour la ramener vers des choix électoraux républicains.

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