Jean-Marc Daniel

Economie

Pour l’économiste*, Emmanuel Macron a trahi celui qui l’avait mis en place et plus encore la promesse libérale. Il a donc l’ardente obligation de réussir. Hélas, il ne s’est pas préparé au retournement du cycle économique.

 

L'Opinion - 4 septembre 2018 - Par Irène Inchaupsé.

Pourquoi écrivez-vous ce livre maintenant ?

C’est un cri d’alarme pour qu’Emmanuel Macron se ressaisisse ! Il n’a que quatre mois pour reprendre la main, le budget 2019 sera le moment de vérité. Après, ce sera trop tard, pour des raisons électorales et économiques : aucune réforme ne pourra être faite. Ce que le Président n’a pas intégré, c’est que le cycle économique, qui a joué plutôt en faveur de François Hollande, joue contre lui. En 2019, le cycle va s’inverser et il faudra trois ans pour que l’activité reparte. Il aurait fallu qu’il profite de la phase encore ascendante pour assainir tout de suite les finances publiques afin de pouvoir lâcher du lest au moment du retournement. Il ne l’a pas fait.

Vous le qualifiez de «traître». Qui ou quelles idées a-t-il trahi ?

Il y a trois niveaux dans sa traîtrise. D’abord, la trahison de celui qui l’a mis en place ; ensuite, la trahison du parcours qu’il a suivi auprès du Président, qui était un parcours de centre-gauche ; enfin, la trahison de la promesse « feuillante », vraiment libérale. Comme l’a écrit dans un très beau texte Edouard Philippe avant de devenir Premier ministre, celui qui ressemble à Emmanuel Macron, c’est le romain Macron, celui qui tue Tibère au profit de Caligula. On peut trahir, encore faut-il ensuite réussir. Il ne faut pas le comparer au Bonaparte, général audacieux du pont d’Arcole, mais au traître ingrat, qui met par un coup d’Etat fin au Directoire. Mais ensuite, il gagne à Marengo, achève la création de la Banque de France et met en place les préfets. La force de Bonaparte est d’avoir fait le tri entre ce qui était bon et mauvais sous le Directoire. Emmanuel Macron, lui, ne va pas très loin dans l’héritage de Manuel Valls. Les ordonnances travail de Muriel Pénicaud n’apportent pas grand-chose par rapport à la loi El Khomri et laissent des brèches grandes ouvertes qui permettent de contourner la réforme en générant des contentieux. Quant au domaine où il devrait aller le plus loin, le redressement des finances publiques, il ne fait rien. Alors que l’on s’attendait, après que la Cour des Comptes a déclaré insincère le dernier budget de François Hollande, qu’il y ait un grand changement ! Et rien, c’est très surprenant.

Surprenant ?

Oui, parce qu’au départ, nous avions un scénario idéal. Ce qui me rassurait, c’est qu’Emmanuel Macron, à l’aune de l’Histoire, avait à se faire pardonner sa traîtrise et donc devait réussir, mais aussi qu’il devait faire la preuve que certains de ses échecs ou insatisfactions pouvaient être corrigés par un parcours présidentiel. Il a été recalé à l’Ecole normale, un échec qu’il ne digère pas, et décrit son passage chez Rothschild comme inintéressant. « Son amour-propre et son amour de soi » comme dirait Rousseau le poussaient à réussir. Il avait un discours cohérent. Le ministre Macron était assez novateur, il devrait appeler plus souvent le Président Macron ! Lors de son discours de politique générale, Edouard Philippe explique que la dépense publique est une addiction, c’est la bonne expression car elle ne guérit pas la maladie qu’elle est censée soigner. Or rien n’est fait dans ce domaine, Emmanuel Macron n’est pas là où on l’attendait. Résultat, en mai 2018, on le retrouve Aix-la-Chapelle où il dit qu’il « faut dépasser le fétichisme des excédents budgétaire et commerciaux ». C’est fini. Il ne lui reste plus qu’un autre combat, celui contre la Hongrie de Viktor Orban et l’Italie de Matteo Salvini. Mais il s’agit d’un combat artificiel. Aujourd’hui, il n’a aucun bilan européen.

Ne lui faites-vous donc crédit de rien ?

Je lui rends justice sur la fiscalité du capital et l’instauration d’une « flat tax ». Là, il a fait ce qu’il fallait. Mais hélas, Emmanuel Macron ne peut pas se défaire de son côté centralisateur. En janvier 2018 se tient le Grand rendez-vous de l’investissement productif. La députée LREM Amélie de Montchalin explique à ce moment-là que l’Etat a fait ce qu’il fallait en matière de fiscalité pour les entreprises et que celles-ci doivent désormais prendre le relais. Le lendemain, Jean Pisany-Ferry annonce un grand plan d’investissement… public de 57 milliards d’euros ! C’est absurde, cette somme-là, il aurait fallu l’allouer à un allègement de charges pour les entreprises. Etre Feuillant comme l’était Le Chapelier, c’est-à-dire libéral, c’est considérer qu’il n’y a que deux niveaux : l’Etat et les individus, le local. Macron ne fait pas confiance à l’individu, il est très centralisateur. L’affaire du prélèvement à la source est révélatrice. On lui dit que c’est prêt, il ne le croit pas, ne fait pas confiance. Il a une incapacité à identifier les hiérarchies et les rôles : celui de l’Etat, c’est de baisser les impôts, celui des entreprises, c’est de créer de la croissance.

Et la réforme de la SNCF ?

Il fallait privatiser, comme Margaret Thatcher a privatisé les charbonnages, parce qu’elle avait compris que le métier de mineur allait disparaître. Elle a ainsi permis à l’économie britannique de mener à bien sa « transformation ». Demain, beaucoup de trains rouleront sans doute sans conducteur ! Il faut que la SCNF, société privée, puisse embaucher qui elle veut pour faire face à ces changements. Ce n’est pas infamant pour un cheminot de travailler pour une entreprise privée, on va juste lui demander de faire son travail : c’est la compétence qui protège, pas le statut. En touchant à la SCNF, Macron savait qu’il avait face à lui des gens qui feraient grève. Alors, plutôt qu’une demi-mesure, il aurait fallu prendre une grande mesure.

Que devrait-il faire aujourd’hui ?

Prendre des mesures drastiques, très vite. C’est-à-dire baisser de 5 % les salaires des fonctionnaires, ce qui permettrait d’économiser 10 milliards d’euros, et donc de réduire le solde primaire à zéro. Ensuite, baisser l’IS à 25 %. Rendre le licenciement plus facile, qu’il soit possible de se séparer de quelqu’un en 48 heures, avec une indemnisation du chômage à 70 % du salaire sur 14 mois. Supprimer tous les emplois aidés. Peut-être que ce qui intéressait au fond Emmanuel Macron, c’était davantage la conquête du pouvoir que l’envie de l’exercer. Bientôt, il va nous dire qu’on ne le méritait pas, que c’est lui qui est déçu de nous. Quand Keynes rencontre Clemenceau et David Lloyd George à la conférence de la paix de 1919, ils discutent. Et Keynes en conclut que Clemenceau avait une illusion, la France, et une désillusion, les Français.

Pourquoi n’y arrive-t-on pas en France ?

Parce que nous n’avons pas de contrainte extérieure ! La BCE rachète notre dette tranquillement en se basant sur les agences de notation. La grande escroquerie, c’est que celles-ci donnent une bonne note… si la BCE rachète. La seule façon pour nous faire bouger, c’est que les pays vertueux demandent à la BCE d’arrêter de racheter la dette des pays qui dépasse les 3 % de déficit budgétaire. En attendant, si Emmanuel Macron ne réagit pas vite, il nous mène dans le mur. Et pendant trois ans et demi, nous allons entendre François Hollande nous expliquer ce qu’est la social-démocratie et comment certains l’ont trahie. Affreux.

*Jean-Marc Daniel est professeur à l’ESCP Europe, il vient de publier Macron, la valse folle de Jupiter (Editions de l’Archipel)

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