Europe

Vision. Macron, l’Allemagne, les élections dans son pays… L’ancien président du Conseil italien plaide pour une relance de l’Union européenne.

 

Le Point -22 février 2018 - Par Dominique Dunglas

Le Point : Quel jugement portez-vous sur la campagne électorale italienne ?

Mario Monti : Plus que jamais dans le passé, les partis ont multiplié les promesses folles. Paradoxalement, cela a un effet positif parce que cela a fait naître une réaction de la part des médias qui, pour la première fois, font du fact checking. L’opinion publique a pris conscience que les partis auront beaucoup de mal à faire ce qu’ils ont promis et que, s’ils le réalisaient vraiment, cela poserait de graves problèmes pour le pays.

Justement, l’Italie a une dette publique de 2 300 milliards d’euros, 132 % du PIB, et les programmes électoraux des trois coalitions coûteraient entre 50 et 150 milliards par an. Or, après les élections, Rome devra soumettre à Bruxelles un plan d’économies de 5 milliards.

Comme, après tant d’années de crise et grâce au quantitative easing de la BCE, nous sommes dans une phase de reprise, le climat est serein. Un climat en partie justifié et en partie artificiel. Mais la question est de comprendre pourquoi, malgré toutes ces promesses irresponsables, les marchés financiers ne spéculent pas contre l’Italie. Je vois quatre réponses, toutes liées à l’Europe. 1. Les marchés savent que le quantitative easing va continuer au moins pendant quelques mois et qu’il ne sera pas interrompu brusquement. 2. Les partis comme le Mouvement 5 étoiles et la Ligue qui étaient antieuropéens ou menaçaient de quitter l’euro ont abandonné ces positions. 3. Malgré la flexibilité accordée pour l’application du pacte de stabilité, le prochain gouvernement devra quand même se mesurer avec les règles européennes. 4. En 2016, après le Brexit, avec la crise de certaines banques italiennes et le référendum constitutionnel, la presse, surtout britannique, a commencé à agiter le « risque Italie » comme prochain grand problème pour l’Europe. Les marchés financiers ont spéculé contre l’Italie. Mais comme la crise des banques s’est révélée moins grave que prévu et que le gouvernement Gentiloni, qui a succédé à Renzi, s’est montré à la hauteur, les spéculateurs ont beaucoup perdu. Chat échaudé craint l’eau froide !

« Je souhaite à Emmanuel Macron de réussir dans sa tâche la plus compliquée : réformer la France. »

Qui pourrait diriger l’Italie alors que tous les sondages indiquent qu’aucune coalition n’aura une majorité ?

La règle est claire. Ce ne sont pas les électeurs qui choisissent le Premier ministre, c’est le président de la République et le Parlement. Quand, en 2011, Silvio Berlusconi n’a plus eu la majorité et que les partis ont préféré ne pas convoquer des élections dans cette phase difficile, le président Napolitano m’a nommé Premier ministre et le Parlement a voté la confiance au nouveau gouvernement. Même chose après les élections de 2013 où, malgré la « non-victoire » de la gauche, Enrico Letta puis Matteo Renzi et Paolo Gentiloni ont eu une majorité formée par des partis qui ne s’étaient pas présentés ensemble aux urnes. Mais désormais, dans de nombreux pays européens, c’est la même chose : en Espagne, en Belgique et maintenant même en Allemagne, où il a fallu cinq mois pour faire un « traité de coalition » dont on ne sait pas encore s’il sera approuvé. Un Parlement sans majorité n’est pas forcément un mal. Cela implique la formation d’une grande coalition que je pense davantage capable de faire des réformes impopulaires qu’une majorité unilatérale. En Italie, les alternances de majorités fortes entre Silvio Berlusconi et Romano Prodi n’ont pas permis de faire certaines réformes absolument nécessaires, comme celles des retraites ou une vraie lutte contre l’évasion fiscale. La résistance des oppositions l’a empêché. Alors que, pour éviter le sort de la Grèce, j’ai pu proposer aux deux partis qui me soutenaient, Forza Italia et le Parti démocrate, de faire un paquet de mesures impopulaires, certaines indigestes pour la gauche – la réforme des retraites – et certaines indigestes pour la droite – un impôt sur le capital et une taxe foncière.

Mario Monti 2

« Macroniste ». L’ancien commissaire européen (1995-2004) et ancien président du Conseil italien (2011-2013) Mario Monti connaît Emmanuel Macron depuis 2007, alors qu’ils siégaient tous deux dans la Commission Attali.

Votre gouvernement occupait l’espace politique qui est aujourd’hui, en France, celui d’Emmanuel Macron. Cet espace a aujourd’hui disparu en Italie. Pourquoi ?

D’abord, je note que, malgré la Constitution présidentielle, jusqu’à l’arrivée de Macron, les gouvernements français n’ont pas brillé par leur capacité à faire des réformes. Et cela parce qu’il y avait au pouvoir le phénomène de pendule entre la gauche et la droite sans possibilité de grande coalition. Macron a compris qu’il y avait un espace entre les deux et il l’a occupé avec un énorme talent. Il a eu le courage de faire un programme explicitement européiste et basé sur les réformes structurales, parfois impopulaires. En Italie, à part le petit parti d’Emma Bonino, Piu Europa, les autres formations n’ont pas fait un choix clairement européen. Je le regrette, car un fort engagement en faveur de l’Europe n’est crédible que si le pays démontre sa capacité à se réformer lui-même. Le programme sur lequel Macron a gagné lui permet aujourd’hui de dire à ses concitoyens : « les réformes que je propose, vous les avez votées ». Les partis politiques italiens, même ceux qui ne remettent pas l’Europe en question, ont perdu cette grande occasion d’utiliser la campagne non pas comme une foire aux promesses, mais comme un engagement à faire des réformes avec un mandat populaire fort.

Redoutez-vous les résultats du scrutin du 4 mars ?

J’ai de fortes craintes. Le résultat est hautement imprévisible. La construction du gouvernement, qui sera entre les mains du président de la République, sera un processus laborieux et difficile. Nombreux sont ceux, en Europe, qui espèrent la formation d’une grande coalition entre le Parti démocrate et Forza Italia. Mais là commencent les problèmes. Forza Italia avec ou sans la Ligue du Nord ? Cela dépendra de la capacité du Parti démocrate et de Forza Italia à avoir une majorité sans la Ligue au Parlement. Une grande coalition est utile si elle permet de partager le coût politique des réformes. Mais elle peut aussi être utilisée d’une façon perverse si, dans la perspective des élections européennes qui suivront dans un an, les partis cherchent immédiatement à capitaliser des bénéfices politiques en distribuant des cadeaux. Même si cette coalition, Parti démocrate et Forza Italia, et peut-être la Ligue, faisait des réformes sérieuses et impopulaires au début de son mandat, je vois le risque que la Ligue se détache au bout de quelques mois et passe à l’opposition, avec le Mouvement 5 étoiles.

Une autre hypothèse qui circule est la coalition de toutes les forces populistes, Ligue, Fratelli d’Italia et Mouvement 5 étoiles, pour former un gouvernement au lendemain du 4 mars. Je n’y crois pas, car ces partis ont des origines et des cultures trop différentes les unes des autres. Mais ils pourraient un jour se fédérer contre l’Europe.

« Au regard de M5S ou de la Ligue, Berlusconi représente une forme de populisme débonnaire et affable. »

Comment un éventuel président du Conseil appartenant au Mouvement 5 étoiles serait-il accueilli par ses pairs pour son premier sommet européen ?

Les sommets européens ont déjà accueilli Alexis Tsipras et, sans grand enthousiasme, Viktor Orban. Il est juste qu’il en soit ainsi. Le processus d’intégration européenne ne doit pas avoir une idéologie, il doit être capable de coopérer avec les diverses forces exprimées par les démocraties nationales.

Comment peut-on expliquer, après la fin peu glorieuse de son gouvernement en 2011, le retour de Silvio Berlusconi au centre du jeu politique ?

Silvio Berlusconi a fait un maquillage rétrospectif en alimentant la théorie du complot international pour expliquer la chute de son gouvernement. Alors que la véritable raison de sa chute est simple : il n’avait plus la majorité pour faire la réforme des retraites qu’il avait promise à l’Europe et aux marchés. Mais la mémoire des citoyens est courte. Cela dit, Berlusconi a une personnalité extraordinaire, il sait convaincre et être sympathique, c’est un séducteur. Il promet encore, je pense avec innocence et conviction, de faire des choses qu’il s’était engagé à faire trois ou quatre fois et qu’il n’a jamais mises en œuvre. Et les gens y croient. Berlusconi est un populiste, mais, au regard du populisme du Mouvement 5 étoiles ou de la Ligue, il représente une forme de populisme débonnaire et affable. Je ne l’ai jamais diabolisé. Mais je crois que si quelqu’un a déjà eu des responsabilités de gouvernement, il faut le juger sur ses résultats.

Après l’attentat raciste de Macerata, la campagne électorale s’est focalisée sur l’émergence d’une xénophobie qui revendique des racines fascistes. Auriez-vous imaginé cela possible ?

Non, mais je ne considère pas que c’est un phénomène italien. Je ne m’attendais pas au retour en Europe de certaines extrêmes droites et surtout au retour de l’antisémitisme. Je trouve ça terrifiant.

Brexit, crise des migrants, crise des banques, populisme anti-européen : l’Union est en crise. Le leadership d’Emmanuel Macron peut-il la relancer ?

Pour l’Europe, l’arrivée, ou plutôt l’irruption, de Macron est une carte formidable. Pour sa vision de l’intégration européenne, mais aussi pour la capacité qu’il a immédiatement démontrée de s’affirmer comme leader sur la scène mondiale, à un moment où l’Europe est plus seule que dans le passé en raison de ce qui se passe à Londres et à Washington et alors que la carrière politique de l’extraordinaire chancelière Merkel n’est plus dans une phase ascendante. L’Union avait besoin d’une voix forte sur les thèmes universaux. Je lui souhaite de réussir dans sa tâche la plus compliquée : réformer la France. Pour lui, l’axe crucial n’est plus gauche-droite, mais l’axe vertical : réformes profondes du pays et faire avancer l’Europe. C’est la vision que j’ai essayé de développer en Italie en 2011-2013.

Quelles sont les priorités pour faire redémarrer l’Europe ?

Rétablir la confiance mutuelle qui a disparu entre Nord et Sud et, désormais, aussi entre Est et Ouest. Dans le domaine de la « gouvernance » économique, l’Allemagne et les pays du Nord n’ont plus confiance en ceux du Sud, y compris la France, parce que ces derniers ne respectent pas les règles ou avec de telles doses de flexibilité que ces règles en perdent leurs raisons d’être. De leur côté, les pays du Sud, y compris la France, objectent justement que les règles du pacte de stabilité n’ont pas de véritables justifications économiques. Je pense qu’il faut modifier la règle en reconnaissant leur dignité aux investissements publics, à condition qu’ils ne soient pas des dépenses improductives, pour favoriser la croissance des pays du Sud. Mais une fois cela réalisé, il faut supprimer l’usine à gaz de la flexibilité qui donne à l’Allemagne l’impression que les règles ne sont pas observées. Quant au budget, le premier document de la Commission sur les perspectives financières multiannuelles vient d’être publié. C’est une occasion pour décider de ce que sera l’Europe à l’avenir : ses priorités et ses ressources. Le précédent document septennal de perspectives financières date de 2013 et j’étais à la table du Conseil européen qui a décidé des mesures qui prendront fin en 2020. A l’époque, il n’y avait ni le Brexit, ni Trump, ni les attaques terroristes en Europe, ni l’immigration de masse. C’était un autre monde. Pour l’Europe, deux faits nouveaux sont déjà intervenus. Dans son discours de la Sorbonne, Macron s’est déclaré favorable à un changement de la Politique agricole commune. Et l’Allemagne, dans son accord de coalition, a reconnu que tout le monde a à gagner à l’intégration européenne, pas seulement ceux qui reçoivent davantage de ressources financières de l’Union que ce qu’ils versent. Berlin est prêt à payer davantage. Ce sont deux facteurs très importants, une vision plus moderne du bilan européen.

Vous avez infligé une amende de 500 millions d’euros à Microsoft. Les géants du monde digital se comportent-ils comme des pirates ?

Ç’a été une décision très importante qui, pour la première fois, outre l’amende, a ordonné aux entreprises de la Silicon Valley de changer leur business model. L’économie de marché dans une société démocratique fonctionne s’il y a une grande liberté d’entreprise, mais il faut des règles claires sur la concurrence et que des autorités indépendantes et fortes les fassent respecter. Aujourd’hui, il faudrait des initiatives coordonnées pour éviter que ces géants, qui font par ailleurs des choses précieuses pour l’humanité, acquièrent des positions de pouvoir énorme et en abusent. Il faut une modernisation des règles antitrust. L’Europe est bien placée pour faire ces règles qui œuvrent pour la défense des consommateurs et de la liberté et non contre des entreprises au prétexte qu’elles seraient grandes ou américaines. L’actuel commissaire Margrethe Vestager fait un travail formidable dont je suis très fier

Espace Participants

Notre Lettre d'Information

Abonnez-vous et recevez gratuitement la Lettre Ambition France.
Civ.

Acteurs Société Civile