Renaud Girard

International

C’est un sujet très technique mais c’est aussi un enjeu stratégique majeur. Lors de sa rencontre de ce mardi 24 avril 2018 avec Donald Trump à la Maison-Blanche, Emmanuel Macron devra déployer des trésors de persuasion pour sauver la grande œuvre diplomatique de l’Administration Obama, à savoir l’accord nucléaire avec l’Iran.

 

Le Figaro 24 avril 2018 - Par Renaud GIRARD

Il fut négocié pendant des années, sous l’impulsion de l’Union européenne (UE), avec les représentants de Téhéran, conjointement par les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, et signé à Vienne le 14 juillet 2015. Le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) oblige les Iraniens à suspendre, jusqu’en 2025, leurs activités d’enrichissement d’uranium et de fabrication de plutonium, en échange d’une suspension des sanctions commerciales qui ont été décrétées contre eux par l’ONU, l’UE et les États-Unis, en raison de leur programme nucléaire. L’idée était très simple : la communauté internationale permettait à la Perse de revenir à ce qu’elle était dans les années 1970, à savoir une grande puissance commerciale, en échange de son renoncement à devenir une puissance nucléaire. Le problème est que, pendant sa campagne électorale, Donald Trump s’est engagé à casser cet « horrible deal ».

Les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique de Vienne (AIEA) ont noté dans tous leurs rapports que l’Iran satisfaisait parfaitement aux obligations qu’il avait contractées au titre du JCPOA. Le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) de 1968 est donc bel et bien aujourd’hui appliqué au Moyen-Orient, dont tous les pays sont signataires (hormis Israël, qui a construit secrètement l’arme atomique au début des années 1960, grâce à la France).

Mais, en Iran, les bénéfices commerciaux du JCPOA se font attendre, au grand dam du président réformateur Rohani, qui a mis tout son poids politique dans la balance pour imposer l’accord nucléaire aux « durs » du régime.

Toutes les entreprises européennes rêvent de faire des affaires avec l’Iran, dont les quatre-vingts millions d’habitants jouissent d’un haut niveau d’instruction. Mais elles ne trouvent aucune grande banque pour financer leurs exportations ou leurs investissements. Les grands établissements financiers du Vieux Continent sont en effet traumatisés par ce qui est arrivé à la BNP, qui fut condamnée, le 1er mai 2015, à payer neuf milliards de dollars d’amende à la justice américaine, pour avoir financé des exportations de pétrole iranien libellées en dollars (légales en vertu du droit français ou européen, mais illégales en vertu du droit américain). Cette gigantesque amende n’avait curieusement pas déclenché de réaction de la part de la Commission européenne - laquelle aurait très bien pu, par exemple, condamner la banque américaine Goldman Sachs à une amende au moins équivalente, pour avoir aidé un pays membre de l’UE à maquiller ses comptes publics.

Comme elles ne peuvent pas se permettre de risquer d’être bannies du marché américain, les grandes banques européennes prennent la précaution, avant toute opération en Iran, de demander une autorisation particulière au Trésor américain… lequel refuse toujours de se prononcer à l’avance ! À cet inconfort financier s’ajoute un lourd climat d’incertitude politique. Sollicité par le président, le Congrès des États-Unis a refusé d’endosser la responsabilité d’une destruction du JCPOA. Car immenses en seraient les éventuelles conséquences : reprise de l’enrichissement d’uranium par le régime des mollahs ; bombardement par les Israéliens des installations nucléaires iraniennes ; ralliement de l’axe chiite autour de Téhéran (Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa) ; embrasement du Moyen-Orient.

L’Iran n’a pas tort quand il dit que les Occidentaux ne respectent que la force et sont ingrats à l’égard de l’élève qui fait soudain le choix de se soumettre à leurs règles. La Corée du Nord a violé le TNP, puis s’en est retirée, puis a procédé à des expériences nucléaires et balistiques contraires aux résolutions de l’ONU : l’Amérique la cajole aujourd’hui, préparant un sommet Trump-Kim pour le mois de juin 2018. L’Iran a renoncé au terrorisme depuis la fin du siècle dernier, et à son programme nucléaire depuis 2015, mais il est toujours traité en paria par Washington.

Macron à lui seul ne pourra obtenir que cesse la prétention des États-Unis à appliquer leurs lois au monde entier. Pour libérer les Européens de cette emprise juridique américaine, il faudrait un bras de fer, dont l’actuelle Commission de Bruxelles n’est pas capable. Mais, en s’engageant à obtenir des Iraniens un amendement du JCPOA prolongeant indéfiniment les dates de suspension de leurs activités nucléaires, le président français pourrait très bien réussir à ramener les États-Unis à la raison, c’est-à-dire à la fin d’une brouille de quarante ans avec un pays dont les élites professionnelles ne songent qu’à communier avec la culture américaine.

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