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Dans les mois qui ont précédé la décision de M. Trump concernant l’accord nucléaire avec l’Iran, deux lignes se sont, de manière feutrée, opposées chez les Européens.

 

Intitut Montaigne - 9 mai 2018 - Par Michel Duclos

Dans les mois qui ont précédé la décision de M. Trump concernant l’accord nucléaire avec l’Iran, deux lignes se sont, de manière feutrée, opposées chez les Européens. Pour certains, dont les thèses avaient clairement l’oreille de Mme Mogherini, il convenait de se dresser frontalement contre les desseins de l’administration Trump. Il fallait donc mettre en place un plan B européen consistant en contre-mesures pour neutraliser autant que possible le retour éventuel des sanctions américaines. C’est une autre ligne qui a été suivie par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Les trois grandes diplomaties européennes se sont efforcées de convaincre la Maison Blanche de ne pas démanteler l’accord de Vienne. Pour cela elles ont été amenées, tout en défendant cet accord, à admettre la nécessité d’une négociation sur l’après JCPOA et à durcir leur attitude à l’égard des autres aspects de la politique de l’Iran tels que son programme balistique et son comportement régional.

On aurait pu penser que cette stratégie, à défaut de réussir complètement, permette au moins d’obtenir un retrait américain en quelque sorte atténué de l’accord, c’est-à-dire dans des conditions laissant place à une survie de celui-ci entre les autres parties signataires. Finalement, la décision annoncée le 8 mai – date symbolique pour la relation transatlantique – constitue un véritable camouflet pour les grands Européens. C’est l’option d’un retrait brutal et s’imposant dans ses conséquences aux autres parties qu’a retenue le président Trump. Cette attitude de rejet complet des efforts des plus proches alliés de l’Amérique justifie à elle seule une crise transatlantique assumée de la part des Européens.

"La décision de Donald Trump met en relief une différence de philosophie profonde en matière de sécurité internationale entre les deux rives de l’Atlantique"

Au-delà de la discorde affichée entre les grandes capitales européennes et Washington, deux raisons plus fondamentales doivent amener les Européens à reconsidérer en profondeur la relation transatlantique.

En premier lieu, la décision de Donald Trump met en relief une différence de philosophie profonde en matière de sécurité internationale entre les deux rives de l’Atlantique. En choisissant de sortir de l’accord alors que l’Iran respectait ses obligations et que les autres signataires souhaitaient son maintien, les Etats-Unis adoptent une nouvelle fois la voie de l’unilatéralisme. Un Etat peut toujours, certes, se retirer d’un accord, mais les Américains étaient tenus comme les autres de respecter la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies qui donnait force de loi à l’accord de Vienne. L’Amérique s’est donc mise en infraction par rapport à la légalité internationale. Cette situation n’est pas sans rappeler ce qui s’était produit en 2003 avec l’invasion de l’Irak.

Comme en 2003, l’unilatéralisme américain introduit un élément d’instabilité très important dans les relations internationales. Si un pays majeur comme les Etats-Unis ne respecte pas ses engagements, comment croire que les accords internationaux peuvent constituer une garantie de sécurité collective ? Ce qui doit le plus troubler les Européens c’est que, d’une certaine manière, la position prise par M. Trump sur le JCPOA justifie a posteriori l’annexion de la Crimée par la Russie : M. Trump manifeste un même irrespect pour un instrument multilatéral fondamental (l’accord de Vienne) que celui qu’avait marqué M. Poutine à l’égard de la Charte de Paris établissant l’ordre européen de l’après Guerre Froide.

"Il est difficile de ne pas voir que le retrait américain fait le jeu en Iran même des forces qui souhaitent l’affrontement dans la région et le durcissement du régime sur le plan interne"

Instabilité pour les relations internationales et donc insécurité accrue pour l’Europe : c’est la seconde raison majeure pour les Européens de marquer fortement leur désaccord avec l’Amérique de Trump. Le Président américain justifie sa décision par des risques que ferait peser pour le Proche-Orient, la possibilité pour l’Iran d’acquérir rapidement une arme atomique. On ne peut pas complètement écarter ce risque effectivement mais le JCPOA permettait précisément de le garder sous contrôle. Il est difficile de ne pas voir que le retrait américain fait le jeu en Iran même des forces qui souhaitent l’affrontement dans la région et le durcissement du régime sur le plan interne. On peut craindre même qu’il n’incite le régime iranien à reprendre des activités nucléaires qui, pour le moment au moins, ne faisaient plus partie de son agenda. En dénonçant l’accord, l’administration Trump va en outre bien entendu encourager les acteurs régionaux à une escalade dangereuse.

L’attitude américaine apparaît d’autant plus irresponsable qu’elle est couplée à une réticence manifeste à l’emploi de la force là où celui-ci serait nécessaire. Chez M. Trump, l’unilatéralisme de l’administration Bush est complété par le même néo-isolationnisme que l’on observait chez l’administration Obama. Ce qui devrait là aussi troubler les Européens, c’est qu’à peu près au même moment, Donald Trump préparait le démantèlement de l’accord nucléaire avec l’Iran et annonçait le retrait de ses forces du Nord-Est de la Syrie. On ne peut exclure pour autant de la part de l’administration Trump, à la manière jacksonienne, une embardée qui irait éventuellement dans le sens d’un excès d’intervention.

Au total, les récents développements confirment ce qu’avait annoncé Mme Merkel : le moment est venu pour les Européens de ne compter que sur eux-mêmes. La seule bonne nouvelle dans ce contexte est qu’à la différence de la crise de 2003, un certain degré d’unité entre les Européens apparaît cette fois possible.

Que faire ?

Il est important pour les Européens, pour toutes les raisons indiquées ci-dessus, de "marquer le coup" fortement vis à vis de l’Amérique de M. Trump – y compris en gardant à l’esprit que l’Amérique ne se résume évidemment pas à l’administration Trump. Il ne convient sans doute pas d’entretenir le débat sans fin sur le pour et le contre de l’accord de Vienne, ni même sur les politiques possibles à l’égard de l’Iran. L’accent devrait être mis du côté européen sur cette critique simple : un grand pays respecte ses engagements ;

S’agissant de l’accord lui-même, le président Rohani semble avoir adopté une attitude de maintien dans l’accord conditionné par un engagement des Européens à assurer la survie du volet économique du deal. Il est vraisemblable que les marges de manoeuvre des Européens sont plus limitées que ne feignent de le croire les Iraniens. L’Europe a cependant, pour sa propre crédibilité, une obligation de moyens, sinon de résultats ;

Cette double attitude de réprobation nette à l’égard de Washington et d’ouverture aux préoccupations iraniennes sur la mise en œuvre de l’accord est la seule chance pour les grandes diplomaties européennes de maintenir quelques fils qui permettent d’oeuvrer dans le sens d’un certain apaisement des tensions. Les alliés régionaux des occidentaux se félicitent pour l’instant de la posture franchement anti-iranienne de Trump. Il est vraisemblable cependant que ceux-ci mesurent les risques de retournement auxquels l’approche de l’administration Trump les expose eux aussi. Par ailleurs, il nous appartient de démontrer clairement que soutenir l’accord sur le nucléaire iranien ne signifie nullement pour les Européens avoir de la complaisance pour les aspects de la politique régionale iranienne auxquels il faut évidemment s’opposer ;

A plus long terme, la leçon fondamentale des décisions de M. Trump sur l’accord nucléaire iranien réside bien dans la nécessité pour l’Europe de se donner enfin les moyens d’une stratégie autonome, permettant de pallier les aléas qui affectent désormais la garantie de sécurité américaine.

 

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