Politique

Cerveau. Secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler est le métronome du pouvoir.

 

Le Point - 22 février 2018 - Par Emmanuel Berretta

Il est plus écouté qu’Edouard Philippe, plus redouté que Gérard Collomb, plus politique que Richard Ferrand : Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée, est la figure cachée de la Macronie. « Le vice-président, c’est lui ! » confirme-t-on à Bruxelles, où la France parle d’une double voix : l’officielle via Emmanuel Macron, l’officieuse via cet Alsacien de 45 ans, aux traits juvéniles et sérieux.

Eté 2014 : Emmanuel Macron est bombardé ministre de l’Economie et hésite, pour diriger son cabinet, entre « AK » et Bruno Bézard, un inspecteur des Finances déjà patron de la toute-puissante direction du Trésor. Kohler ne veut pas laisser passer cette chance. Il demande à Pierre Moscovici, son ancien patron à Bercy, d’appuyer sa candidature auprès de celui qui va devenir ministre de l’Economie. « J’ai eu Kohler quatre fois au téléphone ce week-end-là et Macron deux fois,se souvient “Mosco”.J’ai assez vite senti que Macron penchait pour Kohler. » Jean-Pierre Jouyet, à l’Elysée, presse aussi son ancien disciple de l’Inspection des finances de s’appuyer sur Kohler. Depuis maintenant plus de trois ans, le tandem Macron-Kohler ne se quitte pratiquement plus, échangeant idées et confidences jusque tard dans la nuit. Sans compter les fous rires. Kohler, qui passe pour un austère d’un abord glacial, dissimule en réalité le peps d’un homme plein d’esprit, « avec un petit air d’écureuil » (dixit l’une de ses collaboratrices), qui ne conçoit le travail que s’il est pimenté d’humour. « Il connaît assez les hommes pour les croquer en quelques traits d’esprit », confirme Emmanuel Moulin, l’un de ses plus vieux compagnons de route, aujourd’hui à la direction du cabinet de Bruno Le Maire à Bercy.

 

Au 6e étage de la grande maison des finances de la République, Kohler avait installé, du temps de « Mosco », une tradition : à 20 heures, il ouvrait une bouteille. C’était le moment de pause, avec la petite équipe qui travaillait plus étroitement à ses côtés, dont Julien Denormandie (devenu ministre), Anne-Michelle Bastéri (future épouse de Moscovici), Alexis Zajdenweber (aujourd’hui conseiller économie à l’Elysée)… « De temps en temps, il filait aux ventes à Drouot », se souvient l’un de ses collègues, qui lui connaît une passion pour le mobilier du XVIIIe siècle. « Je suis en effet très attaché à ce que l’ambiance de travail soit bonne,affirme l’intéressé. Garder le sens de l’humour est important : on passe tout de même dix-huit heures par jour à l’Elysée. »

Depuis maintenant plus de trois ans, le tandem Macron-Kohler ne se quitte pratiquement plus.

Les cheveux grisonnent, le sommeil s’émiette, la vie familiale se réduit à quelques heures le dimanche… Lui qui se dit « gros dormeur » force sa nature pour suivre le train d’enfer d’un Macron noctambule en se rattrapant comme il peut le week-end, qu’il consacre à ses trois enfants, deux filles adolescentes et un garçon de 10 ans dont il surveille les devoirs. « Je trouve qu’il y a encore beaucoup de devoirs à la maison. Je vais mettre une grosse pression sur Blanquer pour que les devoirs soient faits en classe », plaisante ce grand joueur de cartes, imbattable, paraît-il, à la canasta, au tarot, à la belote, au rami… « Au Liban, où nous étions allés renégocier la dette des Irakiens, après la chute de Saddam Hussein, j’ai le souvenir de soirées entières dans les bistrots de Beyrouth à jouer au backgammon,raconte Emmanuel Moulin. Il est également très fort au baby-foot. »

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Sacerdoce. Alexis Kohler et Bruno Le Maire à l’Elysée, après un entretien avec le président en janvier 2018.

En tactique politique, il ne se débrouille pas mal non plus… De l’observation intime des rouages gouvernementaux et administratifs sous le quinquennat Hollande, Alexis Kohler et Emmanuel Macron ont tiré un petit guide du « bien-gouverner » qu’ils ont aussitôt mis en pratique. Un mantra domine : éviter les couacs qui ont parasité l’ère Hollande. C’est précisément l’une des tâches d’Alexis Kohler : « Toujours veiller à ce que les ministres et le Premier ministre soient alignés avec le président. Je parle donc tous les jours avec le Premier ministre et les ministres. » Cette religion du « no couac » est telle que le moindre grain de sable dans cette mécanique bien huilée est très mal vécu. Dans cette obsession de la maîtrise, certains voudraient voir l’avènement d’une technocratie de Bercy qui aurait chassé la politique à l’ancienne. Un nouveau monde où l’« expert », incarnation épurée de l’intérêt général, aurait enfin eu raison du politique si fluctuant et désinvolte…

« Nous, nous sommes de passage. A Bercy, eux, ils savent qu’ils sont éternels… » avait lâché François Hollande devant son dernier carré de fidèles, à la fin de son quinquennat. Une sentence qui fait écho – la mégalomanie en moins – à celle de François Mitterrand : « Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura que des financiers et des comptables. » François Hollande songeait-il à ce petit réseau de « Bercymen » – au premier rang desquels Alexis Kohler – qu’Emmanuel Macron, son ancien conseiller, avait su tisser tout au long du quinquennat autour de ses convictions sociales-libérales, de son énergie et de son ambition grandissante ? Beaucoup chez les hollandistes amers voient dans cette élection la réussite finale d’un « collectif de l’ombre » qui aurait les allures d’un « putsch technocratique » d’inspiration rocardienne au sein même de la socialie. Comme si, par générations interposées, s’était rejoué l’antagonisme entre l’avocat catholique Mitterrand et l’énarque protestant Rocard et que ce dernier, via Macron, avait fini par régler son compte au premier, à titre de revanche posthume…

« AK » et « Emmanuel » n’ont pas compté leurs heures pour servir François Hollande et ont fini par détester non pas l’homme, mais ce président pusillanime qui restait sourd à leur soif de réformes vigoureuses. On ne sait exactement quand, on ne sait pas davantage où, mais, un jour, ces deux hommes ont compris, bien avant les commentateurs, que François Hollande ne serait pas en mesure de se représenter et ont scellé un pacte secret pour réussir le plus incroyable des hold-up de la Ve République : chiper le sceptre élyséen et imposer à la France une nouvelle génération de dirigeants, la leur. Avec Hollande, ils ont beaucoup appris. De ses erreurs, surtout.

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Binôme. Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie, avec « AK », alors directeur de cabinet, en 2015.

« Il y a très longtemps qu’une équipe aussi jeune n’avait été autant préparée à l’exercice du pouvoir,estime Rémy Rioux, l’ancien directeur de cabinet d’Arnaud Montebourg à Bercy.C’est comme s’ils avaient éteint la lumière un vendredi soir et seraient revenus au bureau le lundi matin en retrouvant le dossier qu’ils avaient laissé sur le coin de la table. Ils possèdent non seulement la connaissance des dossiers, mais aussi celle des hommes. Ils savent qui est fiable, qui ne l’est pas. » Alexis Kohler en a fait son principal défi : ne pas se tromper sur les nominations. « C’est la tâche la plus délicate depuis dix mois », confie le super-DRH de l’Elysée.

Rocardien. Quant à l’emprise supposée de Bercy sur l’Etat, Kohler préfère en sourire : « Vous auriez mis tout Bercy dans cette maison (l’Elysée), vous n’auriez pas obtenu un budget comme celui-ci. Typiquement, Bercy prônait un coup de rabot sur la culture, ce que nous avons refusé. Les hypothèses de croissance de Bercy étaient plus pessimistes. Nous ne les avons pas suivies, car les coupes budgétaires auraient été injustifiées et bien supérieures aux 16 milliards d’euros que nous avons fait voter. Pour autant, je ne participe pas au “Bercy bashing”parce que je considère que chacun est dans son rôle. Si Bercy se mettait à être dépensier et les ministères techniques à avoir la main sur le frein, franchement, ça ne marcherait pas. Cela romprait l’équilibre. »

« Il y a très longtemps qu’une équipe aussi jeune n’avait été autant préparée à l’exercice du pouvoir. » Rémy Rioux

L’autre reproche du « vieux monde » affleure : Macron et ses proches n’ont jamais été des élus de terrain. Dans le viseur, Macron, bien sûr, mais aussi son plus proche conseiller, Kohler. Cet énarque sorti de la même promo Averroès que les deux anciennes ministres de la Culture Fleur Pellerin et Audrey Azoulay serait-il moins politique que ses anciens camarades ? Quand on gratte un peu, la politique n’est pourtant jamais très loin. Alexis Kohler en attrape le virus au lycée. Il n’était certes pas du genre à monter sur les barricades – trop studieux et mesuré pour les AG de l’Unef –, mais, à Sciences po, il anime durant quelques mois le club rocardien Opinions, fondé en 1986 par Jean-Noël Tronc (l’actuel patron de la Sacem). Les ambitions présidentielles de Rocard ont péri et ses orphelins de la « deuxième gauche » s’éparpillent, les uns rejoignant le RPR (Edouard Philippe, Emmanuel Moulin), les autres restant ancrés à gauche, plus ou moins actifs. Bien des années plus tard, Alexis Kohler se sent toujours « de gauche » quand son ami Moulin lui propose de rejoindre, pour le remplacer, le cabinet de la ministre Christine Lagarde. Kohler refuse. Il se considère incompatible avec le sarkozysme identitaire, « alors que, sur le plan économique, les clivages étaient déjà effacés », estime Moulin.

L’engagement politique estudiantin du jeune Kohler s’estompe pour laisser place à un sacerdoce : le service de l’Etat. Au point de déconseiller à ses amis fonctionnaires de pantoufler dans le privé (ce que lui-même fera, finalement, durant quelques mois au sein du transporteur maritime MSC)… C’est au sein de la toute-puissante direction du Trésor que l’actuel secrétaire général de l’Elysée accomplit l’essentiel de sa carrière en sortant de l’Essec, puis de l’Ena. Sans bruit, dans les interminables couloirs feutrés de la forteresse, il supervise longtemps les budgets de l’audiovisuel public et le secteur des transports sous la houlette de Rémy Rioux. Il passe par l’Agence des participations de l’Etat, par le Club de Paris (un club informel de créanciers publics) sous la direction d’Emmanuel Moulin et la présidence de Jean-Pierre Jouyet. Il effectue sa mobilité au FMI où son épouse, Sylvie Schirm, le suit à Washington entre février 2005 et octobre 2008. A son retour, impossible pour le couple de louer un appartement à Paris sans d’abord prouver aux propriétaires qu’il a des revenus suffisants… C’est Emmanuel Moulin qui obtient de l’administration la preuve écrite que Kohler est vraiment un haut fonctionnaire. Un comble ! Le goût pour le service de l’Etat lui a été transmis par son père, Charles, lui-même longtemps haut fonctionnaire au Conseil de l’Europe, à Strasbourg. Chez les Kohler, une famille connue en Alsace, l’Europe n’est pas une idée lointaine, un « machin » normatif qu’il faudrait endurer faute de mieux. Elle est vécue au jour le jour comme le gage indispensable de la concorde au sein même de la parentèle. Dans cette famille, on se partage entre les deux rives du Rhin. Les deux nationalités, française et allemande, s’y côtoient et les couples mixtes ne sont pas rares. La forte conviction européenne d’Alexis Kohler fait aussi partie des liens puissants qui le soudent à Emmanuel Macron.

Le goût pour le service de l’Etat lui a été transmis par son père, lui-même haut fonctionnaire au Conseil de l’Europe.

Pendant le quinquennat de François Hollande, un dossier ultradélicat va les rapprocher plus qu’un autre : le sauvetage du groupe Peugeot. Ils sont trois à la manœuvre, Pierre Moscovici, ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, en surplomb à l’Elysée, et Kohler, qui mène les négociations avec les trois branches de la famille Peugeot. L’affaire est loin d’être simple, puisqu’il s’agit de mettre fin à une épopée industrielle bicentenaire d’un capitalisme familial qui a toujours refusé de se diluer. La branche « Thierry Peugeot » dirige l’entreprise automobile à la présidence du conseil de surveillance, la branche « Robert » préside le holding, et la branche « Jean-Philippe » gère les actifs de la famille. « Thierry était le plus attaché au capitalisme familial, Robert le plus formé à la finance,explique Moscovici.Alexis a été assez diplomate pour déplacer la direction du groupe de la branche Thierry à la branche Robert en faisant en sorte que la branche Jean-Philippe suive. Pour réussir cette opération, il fallait des qualités financières, juridiques, diplomatiques et humaines. Alexis possède les quatre, en plus d’un sang-froid remarquable. » François Hollande et Jean-Marc Ayrault sont complètement hors du coup.

« Feu sous la glace ». Si Emmanuel Macron dit d’Alexis Kohler qu’il est « plus intelligent » que lui, c’est notamment en raison de ce coup de maître. « Alexis à l’extérieur, la face publique, c’est celle d’un Alsacien. Mais chez lui, il y a du feu sous la glace, de la vivacité d’esprit,analyse Moscovici. C’est le côté oriental de sa mère, d’origine turco-égyptienne. » « Quand Jouyet, à l’Elysée, planait au-dessus des dossiers, Alexis, lui, était très précis,observe Emmanuel Moulin.Il est beaucoup dans la réflexion, avec des idées assez arrêtées et pas conformistes. Comme secrétaire général de l’Elysée, je le situerais davantage dans la lignée d’un Xavier Musca[son équivalent sous la présidence Sarkozy, NDLR]que d’un Jouyet. Pendant la campagne, il a été très utile à Macron pour défricher de nombreux dossiers. »

« Comme manager,analyse Kohler, je veille à ce que les conseillers viennent me voir, non pas pour faire remonter un problème – on sait qu’il y a des problèmes –, mais pour faire remonter une solution ou du moins une recommandation. Un problème doit trouver une solution. Donc, un conseiller qui décrirait un problème sans proposer de solution ou sans apporter de recommandation ne sert à rien. » Et pour les ministres, en sera-t-il de même ? Doivent-ils craindre le regard acéré d’un Kohler, l’œil et le foudre de Jupiter ? Pour l’instant, ceux qui sont partis l’ont fait d’eux-mêmes..

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