Politique

L’essayiste, proche d’Emmanuel Macron, juge que les frasques du faux policier prennent des proportions démesurées. Il dénonce un feuilleton politico-médiatique qui fait le lit des populismes.

Le Figaro.fr - 24 juillet 2018 - Par Edouard Tétreau

Où sont les millions ? » Dans la chaleur de l’été 1893, le 9 août, Georges Clemenceau, injustement accusé de corruption dans le scandale de Panama par la classe politico-médiatique de l’époque, concluait son magnifique discours de Salerne par une mise à nu de ses finances et de son mode de vie, pour couper court à la cabale.

Alexandre Benalla, frappeur à ses heures perdues de femme sans défense et d’homme à terre, n’est pas Cornelius Herz, ce maître chanteur et corrupteur des « chéquards » de l’époque. Mais le déchaînement de violences verbales et d’accusations que ce gorille aussi casqué suscite depuis quelques jours contre le président Macron rappelle l’infamie de 1893. « Où sont les millions ? » ou plutôt : « Où sont les cadavres ? ».

Une hystérie collective s’est emparée des oppositions comme des journalistes et commentateurs depuis une semaine. L’Élysée aurait ses « barbouzes », sa « part d’ombre ». Aux armes, citoyens twittos : la Ve République serait en danger. Mais de quoi parle-t-on, au juste ? D’exactions mafieuses telles celles du Service d’action civique du RPF ? De suicides et assassinats non élucidés de ministres, premier ministre et conseiller élyséen ? De diamants d’empereurs centrafricains ? De bateaux torpillés sur ordre de cabinets noirs mitterrandiens ? Ou, plus près de nous, des mensonges d’État de M. Cahuzac, ou des passe-droits et fortunes de MM. Djouhri et Takieddine sous la présidence Sarkozy ?

L’affaire Benalla n’est pas l’affaire Ben Barka : c’est l’histoire minable d’une dérive personnelle. L’histoire, aussi, d’une trahison : celle du plus jeune président de la République française qui a donné sa chance et sa confiance à un enfant de ZUP (zone à urbaniser en priorité) parvenu trop vite à des responsabilités pour lesquelles il n’était pas formé.

Bien sûr, des erreurs ont été commises, et reconnues, par l’Élysée. Les dysfonctionnements d’une équipe éprouvée par deux années ininterrompues de campagne et de présidence appelleront à la rentrée un renouvellement des hommes comme des méthodes de gouvernement. On ne peut pas diriger un pays aussi complexe, violent et éruptif que la France, sans séparer régulièrement le bon grain de l’ivraie autour de soi et dans ses méthodes. Les ministres et conseillers loyaux et compétents de ceux qui se défaussent à la première bourrasque, ou qui fragilisent l’exécutif. De même, ce qui ressemble parfois à un parti unique d’automates et de dévots doit s’enrichir rapidement de vrais débats internes menés par ses éléments les plus solides, et de débats externes avec les autres partis de gouvernement. Sinon, le risque est grand de braquer une majorité silencieuse de Français en poussant les mauvais sujets, non prioritaires ; en négligeant les attentes légitimes et les vulnérabilités d’un pays éprouvé par l’accélération et la dureté du monde extérieur ; en projetant malencontreusement ce qui ressemble à une arrogance de caste au lieu de diffuser une confiance collective.

Changer les équipes, la méthode et certains comportements. Mais en gardant la même énergie et vision : celles d’un exécutif jeune, conscient qu’il a été élu pour éviterà la France de sombrer dans les diverses formes de national-communisme qui refont surface dans toute l’Europe aujourd’hui.

Or il semblerait que les piliers traditionnels du système politique et médiatique français ne partagent pas cet objectif de lutte contre les populismes. Dans les partis dits de gouvernement, comme chez ceux que l’on désignait comme des « médias de référence » au XXe siècle, en passant par les télévisions et radios d’information continue - avec une mention spéciale pour les chaînes du service public à refonder autrement plus vigoureusement que par les réformettes de Mme Nyssen - une dérive s’installe. Un mélange toxique de propagande, d’approximations, de non-vérifications des faits mêlés aux opinions, d’incapacité à prendre du recul sur l’événement. Le journalisme d’investigation se fait journalisme de délation, avec la nécessaire complicité de policiers bafouant le secret de l’enquête ou de l’instruction pour faire avancer leurs agendas parallèles. Le journalisme de combat est devenu journalisme d’invective : exit Henri Frenay et Albert Camus, place à Jean-Jacques Bourdin. Quant aux grandes gueules de l’opposition, celles qu’on appelait les « grandes voix » au XXe siècle, la radicalisation des comportements et des expressions fait rage : on exécute d’abord ; on écoute et on réfléchit ensuite.

Cette classe politique et médiatique est-elle consciente de scier la branche sur laquelle elle est assise ?

L’affaire Benalla, ce feu de garrigue dans un été caniculaire aride en actualités fortes, constitue une belle occasion de sursaut et de renouvellement de toutes nos pratiques démocratiques. À l’Élysée ; au Parlement ; dans LaREM comme dans les partis d’opposition ; dans les instructions judiciaires, les salles de rédaction comme les pratiques policières. Les défis qui attendent ce pays éprouvé, entre une probable prochaine crise financière, le déploiement de la « lèpre nationaliste » à l’est, du terrorisme islamiste au sud, et de l’effondrement du leadership anglo-saxon à l’ouest, exige de relever partout les standards de notre démocratie. Ce sera le vrai rendez-vous de la rentrée.

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