Tribune

Les questions migratoires sont l'enjeu crucial de ce début de siècle. L'historien François Kersaudy en examine les causes et les implications.

 

Le Point - 7 mars 2018 - Par françois Kersaudy

Il serait peut-être temps de porter un regard dépassionné sur la question de l'immigration. « Vaste programme ! » aurait dit un général célèbre – si vaste même qu'il y faudra plusieurs épisodes… Avant toute chose, un état des lieux s'impose, ce qui nous permettra déjà de cerner l'ampleur du problème.

Le salut hors d'Afrique

Commençons par le continent le plus proche : l'Afrique. 55 pays et 1,25 milliard d'individus aujourd'hui, qui seront 2,5 milliards en 2050. Actuellement, 40 % de cette population a moins de 15 ans, et 66 % aura toujours moins de 30 ans en 2050. Depuis l'indépendance, les Africains ont une longue histoire de migration interne : les campagnes nourrissant insuffisamment des familles pléthoriques, elles se sont portées massivement vers les villes, mais, faute d'industries dignes de ce nom, la plupart n'ont pas trouvé d'emploi et se sont reportées vers les pays voisins, comme la Côte d'Ivoire ou l'Afrique du Sud. Hélas ! La saturation et l'instabilité politique ont fini par produire des phénomènes de rejet, de chasse à l'homme et même de guerre civile, de sorte qu'il a fallu chercher d'autres horizons.

L'Europe comme terminus

D'après une enquête de l'institut Gallup conduite en 2016, 42 % des Africains âgés de 15 à 24 ans déclaraient vouloir émigrer, et il est clair qu'ils regardent désormais en dehors du continent africain. De fait, les conflits ethniques, les « guerres d'écorcheurs », le réchauffement climatique, la ruine de l'industrie et de l'agriculture locales du fait de l'importation massive de produits étrangers à bon marché, le chômage qui en résulte, la corruption généralisée, la natalité incontrôlée, l'épuisement des ressources naturelles, les grandes endémies et le manque de toute perspective d'avenir incitent puissamment à l'exil.

À ces masses qui veulent améliorer leurs conditions de vie, la télévision et l'Internet ont fait découvrir les mirages de contrées lointaines : l'Amérique, la Chine et l'Europe. Bien sûr, les États-Unis sont vus comme le pays de tous les espoirs, mais les places y sont rares à la loterie des green cards et, dans les ports comme dans les aéroports américains, les services de l'immigration refoulent impitoyablement les clandestins ; d'un autre côté, en choisissant de tenter l'entrée par la voie mexicaine, ils courent le risque de se faire repérer bien avant la frontière californienne – et pas uniquement en raison d'une insuffisante connaissance de l'espagnol. La Chine et la Russie ont bien attiré des pionniers africains, mais leurs expériences ont rapidement instruit les membres de la famille restés au pays : à l'université Patrice-Lumumba de Moscou comme à « Chocolate City » de Canton, l'homme africain apprend très vite ce que sont le racisme authentique et l'arbitraire prédateur. Dès lors, il ne reste plus que l'Europe pour alimenter les fantasmes – et les départs…

De l'Europe à la France

La richesse apparemment illimitée de la vieille Europe, la largeur devenue toute relative de la Méditerranée et – aussi curieux que cela puisse paraître – les séries télévisées américaines, tout concourt à faire du continent européen un nouvel eldorado. Toutefois, la rumeur, les réseaux de passeurs et le téléphone – qui n'est plus arabe mais satellitaire – fournissent sans cesse des informations nouvelles et incitent les jeunes Africains à faire un premier tri : l'Europe de l'Est et les États baltes se sont fermés pour de bon ; les îles britanniques sont à peu près inaccessibles ; le Portugal n'est qu'un « pays de transition » ; l'Allemagne, après un accès de générosité démesuré en 2015, s'est mise à contenir et à refouler ; la Norvège a fermé ses frontières et n'hésite pas à expulser les migrants illégaux ; le Danemark lui-même a considérablement durci son droit d'asile et tient à le faire savoir ; la Suède, avec une affluence record de réfugiés en provenance des Balkans et du Moyen-Orient, n'offre plus guère de débouchés ; l'Autriche plafonne et applique très strictement le droit d'asile politique ; la Suisse régule et impose des quotas ; l'Italie, restée en première ligne, est saturée et paie discrètement des truands libyens pour contenir la vague migratoire qui menace de la submerger ; l'Espagne, avec un taux de chômage record – surtout chez les jeunes –, a considérablement réduit sa tolérance à l'égard des immigrés clandestins. Il reste la France…

Les maillons faibles…

Comment expliquer la prédilection des jeunes Africains pour la France ? Avant toute chose, il faut le leur demander. Voici quelques réponses parmi beaucoup d'autres : « En France, ils ne contrôlent plus rien. Tu peux même aller insulter le président et tabasser les policiers » ; « Chez les Français, si t'es malin, tu [te] débrouilles toujours » ; « En France, tu dis que t'es mineur, et même quand ils ne te croient pas, ils sont obligés de te garder » ; « La France, c'est le mieux. […] Tu fais six enfants et on te donne l'argent toute ta vie » ; « Les Français, c'est les plus cons ; tu les traites de racistes, ils commencent à s'engueuler entre eux et ils te laissent rester. »

Tout cela n'est guère flatteur pour notre orgueil national, et provoquera sans doute un concert d'indignation surjouée. Mais, en regardant les choses objectivement, on conviendra que la France présente bien des éléments attractifs pour le candidat à l'immigration : la langue française, qui est parlée par environ 120 millions d'Africains ; la présence dans l'Hexagone d'une forte communauté d'origine africaine, accumulée par vagues depuis quarante ans et déjà forte d'au moins 7,3 millions d'âmes – Maghrébins et Sud-Sahariens confondus ; la distribution souvent aveugle et incontrôlée d'une assistance pécuniaire sans contrepartie ; le regroupement familial extensif et pratiquement illimité ; les possibilités de fraudes vertigineuses et très peu sanctionnées ; la judiciarisation à outrance de l'accueil des immigrés, avec pour conséquence un taux de reconduite infime pour les déboutés du droit d'asile ; des cours de justice tatillonnes et débordées, qui font passer le formalisme juridique avant l'intérêt supérieur de l'État ; les régularisations massives périodiques, qui constituent autant d'encouragements à un séjour illégal indéfini ; l'application sourcilleuse des directives européennes, même lorsqu'elles sont manifestement contraires à l'intérêt national…

… Et tous les autres

Une culpabilité savamment entretenue à l'égard de notre passé colonial, doublée d'une vulnérabilité certaine aux postures victimaires ; la crainte de nommer clairement les choses, par imitation servile du politiquement correct américain dans sa forme primitive ; la persistance d'un travail au noir qui prospère grâce à des employeurs peu scrupuleux ; la tolérance vis-à-vis de pratiques d'un autre âge, telles que l'excision, la polygamie, la répudiation et l'enfermement des femmes ; une très forte composante de démagogie politique, poussant aux étalages de générosité narcissique en vue d'échéances électorales ou de campagnes d'autopromotion ; un égalitarisme en trompe-l'œil, aboutissant dans les cas extrêmes à donner aux étrangers, même en situation irrégulière, davantage de droits qu'aux citoyens français ; une peur des accusations de racisme et d'islamophobie, qui fait dire à la fois tout et le contraire de tout ; une couverture maladie universelle, encourageant puissamment le tourisme médical ; une aspiration diffuse des Français à rejeter leur identité nationale pour se fondre dans une sorte de citoyenneté universelle fantasmée ; des orphelins du communisme hautement médiatisés, qui comptent sur les « damnés de la terre » pour remplacer les prolétaires ayant renoncé au Grand Soir ; des médias qui fonctionnent à l'émotion, desservant une opinion publique au cœur dur mais à la tripe sensible ; la mentalité confusément anarchisante du Français moyen, qui est rétif à toute réglementation – même quand elle est édictée dans son intérêt ; l'action inlassable de milliers d'associations religieuses, humanitaires, idéologiques, subversives ou mafieuses visant à introduire toujours plus d'étrangers en France, sans véritable souci de leur devenir ultérieur.

Des chiffres impitoyables

Le fait est qu'une telle conjonction d'éléments favorables ne se retrouve nulle part ailleurs en Europe, et elle explique que la France reste une destination privilégiée pour les 42 % de candidats à l'émigration parmi les 64 % d'Africains de moins de 25 ans – soit 336 millions actuellement et 672 millions dans 30 ans. Chacun d'eux aura des motifs valables de quitter son pays, aucun ne sera dissuadé par un risque de périr en mer inférieur à 0,4 %, tous pourront faire valoir d'excellentes raisons de s'établir en Europe et d'y faire venir leurs familles, et une bonne moitié au moins se retrouvera en France, directement ou après avoir été refoulée des pays voisins.

En admettant qu'il ne s'installe finalement que le dixième de cette moitié – une hypothèse béatement optimiste –, on comprendra qu'entre 2018 et 2050 notre pays, avec ses 4 millions de mal-logés, ses 6 millions de chômeurs, ses 9 millions de pauvres et ses 2,226 milliards d'euros de dette publique (pour le moment), sera hors d'état d'accueillir, d'abriter, de soigner, de former et d'employer 16 à 33 millions d'Africains, avec en sus leurs parents proches ou éloignés. Les critiques compulsifs qui se réfugieront dans le déni systématique, le mégotage sur les chiffres ou l'indignation factice oublieront encore l'essentiel : l'immigration africaine ne constitue qu'une fraction de l'immigration en France – actuelle et à venir…

Espace Participants

Notre Lettre d'Information

Abonnez-vous et recevez gratuitement la Lettre Ambition France.
Civ.
J'accepte que mes données personnelles soient conservées par Ambition France
Si vous ne souhaitez plus recevoir notre Lettre d'Informations, merci de vous désinscrire ci-dessus après avoir rempli tous les champs
Voir notre politique de confidentialité

Acteurs Société Civile