Interview

Dans un livre choc à paraître la semaine prochaine, la directrice générale de l'iFRAP tire la sonnette d'alarme: le gouvernement ne va ni assez vite, ni assez loin dans sa politique de réforme de la France.

Le Figaro magazine - 29 septembre 2018 - Par Ghislain de Montalembert

LE FIGARO. - Votre livre est-il un réquisitoire contre le gouvernement?

Agnès VERDIER-MOLINIÉ. - C'est un message d'alerte. Un appel à se ressaisir, à sortir de l'immobilisme, à réformer le système en profondeur. Il y a urgence: très vite, l'étau va se resserrer si l'on ne fait pas les réformes qui s'imposent! L'évaluation en continu des réformes que nous menons à la Fondation iFRAP permet de dire d'ores et déjà que l'action du gouvernement est loin d'être assez ambitieuse, compte tenu des enjeux. D'autant que les résultats économiques ne sont pas au rendez-vous (chômage qui stagne, croissance qui faiblit, déficit qui remonte l'an prochain, dette qui grossit…). Il y a eu incontestablement quelques bonnes réformes au départ du quinquennat, sur la fiscalité du capital notamment. Mais maintenant on s'enlise: qu'il s'agisse du prélèvement à la source ou de la suppression de la taxe d'habitation, du mystérieux droit à l'erreur dont on ne voit pas bien la traduction concrète ou de la nécessaire réforme des retraites qui semble prendre une tournure technocratique… notre président se fait piéger par son administration. Résultat: la compréhension du cap du quinquennat est brouillée, les Français sont déstabilisés et la croissance patine.

Après quinze mois d'exercice du pouvoir, Emmanuel Macron décevrait-il déjà ?

La déception est à la mesure des espoirs que ce merveilleux conteur a fait naître. Il a mobilisé les Français en leur expliquant, à juste raison, que la France pouvait redresser la tête, reprendre sa place dans le monde, se moderniser et affronter l'avenir avec confiance. Il arrivait avec une équipe jeune, différente… «Cela peut fonctionner», se sont dit les électeurs. C'est vrai que tout cela est possible. Mais encore faut-il aller au-delà des bonnes intentions. Dans son discours, Emmanuel Macron affichait clairement une logique pro-entreprise, la volonté de réformer l'Etat, de transformer la France et de la remettre au travail comme en témoigne sa phrase déjà célèbre:«Je traverse la rue et je vous trouve un emploi.» Mais, pour débloquer vraiment l'emploi, notre modèle économique et social doit profondément muter. On peut, en la matière, largement s'inspirer de nos voisins du nord de l'Europe qui baissent les aides sociales et les allocations chômage quand les demandeurs d'emploi refusent des postes.

Etait-il sincèrement convaincu par son discours réformateur?

Le Président a donné au début l'impression d'avoir tout compris des problèmes qui minent la France, mais, à l'usage, il apparaît coupé des préoccupations des Français qui se battent pour entreprendre et créer de l'emploi.

«Avec le prélèvement à la source, on va vers une complexité sans nom pour les contribuables et les entreprises»

Aujourd'hui, le risque qui le guette est de sombrer dans l'immobilisme en tombant trop souvent dans le panneau des fausses réformes qui compliquent la vie des Français. Exemples: la réforme de la formation professionnelle qui coûte toujours cher aux entreprises et conserve des structures d'organismes paritaires dont on se demande bien à quoi elles vont servir ; la suppression de la taxe d'habitation avec son corollaire, une cascade d'augmentations d'impôts qui a déjà commencé dans de nombreux territoires. Sans oublier l'instauration du prélèvement à la source qui nous a déjà coûté au total 300 millions d'euros. Franchement, il y avait plus urgent que de se lancer dans cette usine à gaz! Le Président, qui a pressenti l'impact psychologique de cette réforme sur les ménages, a tenté de faire machine arrière. Qu'il est difficile d'arrêter une administration quand elle a travaillé sur un projet et qu'elle s'estime prête à le mettre en œuvre! Avec le prélèvement à la source, on va vers une complexité sans nom pour les contribuables et les entreprises alors qu'il aurait été tellement plus simple de passer dans un premier temps tous les contribuables à la mensualisation et de rendre ensuite cette mensualisation contemporaine sans passer par les entreprises. Cela aurait permis en parallèle de s'attaquer à l'essentiel: la réduction du nombre de taxes, la diminution de la charge de recouvrement, et, bien entendu, la baisse de la pression fiscale. Pour faire simple, avant de se consacrer au mode de prélèvement, d'abord agir à la baisse sur son niveau et réduire sa complexité…en marche vers immobilisme

Mais le gouvernement assure que les impôts baissent…

Le président Emmanuel Macron a, certes, promis 20 milliards de baisse nette des prélèvements d'ici à 2022. Mais, en 2018, les impôts des ménages ont augmenté de 4,5 milliards d'euros si on additionne, d'un côté, la baisse des cotisations salariales et d'une partie de la taxe d'habitation, de l'autre, la hausse de la CSG, du prix du paquet de cigarettes et l'envolée des taxes sur le diesel. Le gouvernement explique que les baisses d'impôts se feront en deux temps. En attendant, les hausses sont pour tout de suite! C'est un jeu de bonneteau savamment organisé. Cela dit, les Français ne sont pas dupes. Ils sentent bien que la France bat tous les records de l'OCDE en matière de prélèvements obligatoires. Nous avons dépassé la barre symbolique de 1 000 milliards d'euros d'impôts et taxes. Un vrai pressoir! De bonnes choses ont certes été faites, comme l'instauration du prélèvement forfaitaire unique (PFU) sur les revenus du capital ou la suppression de l'ISF pour une partie de ceux qui y étaient assujettis. Mais les détenteurs de biens immobiliers restent très injustement taxés à l'IFI (impôt sur la fortune immobilière) et victimes d'une probable hausse de la fiscalité foncière. En réalité, il est totalement illusoire de penser baisser vraiment les impôts sans baisser en face les dépenses. Une façon simple de garantir de vraies baisses d'impôts aux Français serait de consacrer la règle suivante: voter en simultané 1 euro de baisse de dépense pour 1 euro de baisse d'impôt.

Quid de la réduction des dépenses publiques?

La France, avec des dépenses publiques représentant 56 % du PIB, est là encore championne de l'OCDE. Les réduire est le point de départ de toute réforme du système. Emmanuel Macron s'est engagé durant sa campagne à porter le montant des dépenses publiques à 52 % du PIB. Il a aussi promis de baisser de 120 000 le nombre d'agents publics sur la durée du quinquennat, ce qui devrait permettre à terme une économie de 4,5 milliards d'euros. Mais c'est un objectif de 15 milliards d'euros qu'il faudrait poursuivre!

Le ­gouvernement aura-t-il un jour le courage d'aborder la question du temps de travail des agents ?

En attendant, on peut s'étonner que le budget 2018 n'ait prévu que la suppression de 1 600 postes! On nous annonce 4 500 postes supprimés par l'Etat en 2019. A ce rythme-là, il faudra plus de dix ans pour atteindre les objectifs.

La volonté réformatrice est-elle là, au plus haut niveau de l'Etat? Quels résultats attendre de la commission CAP 2022, supposée réfléchir à la réforme de l'Etat mais composée en grande partie de membres issus de la haute administration et d'anciens cabinets ministériels? Même si cette commission a fait de bonnes propositions, on voit bien qu'on reste très en deçà de ce qu'il faudrait faire. D'autant que, lorsque l'on regarde de près les chiffres, on s'aperçoit que sur les 21 milliards d'euros visés par Cap 2022, il n'y a que 12 milliards d'euros d'économies et 9 milliards de recettes récupérées notamment grâce au rabotage des niches fiscales! On retombe dans les faux plans d'économies, ces fameux plans de baisse de la «dépense fiscale» vus et revus sous les précédents quinquennats. Et ce, sans que personne ne s'en émeuve efficacement puisque notre Parlement n'a toujours aucun pouvoir réel de contrôle des dépenses alors que c'est une des clés d'une démocratie qui avance sur ses deux pieds.

On attend toujours une transformation en profondeur, la suppression des strates administratives inutiles, les réorganisations de missions publiques qui s'imposent, les fusions d'organismes redondants… Le gouvernement aura-t-il un jour le courage d'aborder la question du temps de travail des agents? Rien que d'appliquer le temps de travail légal permettrait de déboucher sur une réduction de plus de 50.000 postes! Et on pourrait aller encore beaucoup plus loin.

Est-il encore temps d'agir?

Oui, mais il faut faire vite, le calendrier est désormais ultraserré. Le gouvernement a six mois pour inverser la tendance. Ensuite, ce sera trop tard. Il ne s'agit plus de se contenter de réformettes. La plupart de nos voisins sont parvenus à mener à bien de vraies réformes qui leur ont permis de réduire leurs dépenses publiques, leur déficit, leur fiscalité, et surtout de baisser leur taux de chômage. Et, au fond, ils s'en sortent mieux que nous! En France, les problèmes sont loin d'être résolus. C'est maintenant qu'il convient de se réveiller. Le gouvernement doit s'attaquer enfin aux problèmes de fond, lancer un grand plan de baisse de la dépense publique, repousser les obligations liées au passage du seuil de 50 salariés à au moins 100 salariés, rendre autonomes les établissements scolaires, laisser aux élus locaux et aux gestionnaires d'hôpitaux publics le choix d'embaucher tous leurs agents en dehors du statut, fusionner les minima sociaux, les plafonner et les inclure dans le revenu imposable, baisser vraiment les taxes sur la production qui pèsent 70 milliards sur nos entreprises, réformer les retraites avec courage en faisant simplement converger les modes de calcul du public et du privé (on économiserait ainsi 5 milliards d'euros par an), tout en repoussant l'âge de départ en retraite. Enfin, valoriser les bons gestionnaires publics et non les pénaliser comme c'est le cas aujourd'hui. Beaucoup de choses sont encore réalisables ; elles seront décisives pour l'avenir. Pour restaurer la compétitivité des entreprises françaises, il ne suffit pas de dire «France is back» et de louer la «French Tech». On ne peut prétendre avoir résolu le problème de la compétitivité de nos entreprises ou de la lourdeur du Code du travail en se contentant de ce qui a été entrepris jusqu'à présent!

La jeunesse d'Emmanuel Macron est-elle un handicap?

Au contraire, je pense qu'elle constitue sa force. La génération à laquelle appartient Emmanuel Macron a une immense responsabilité. Celle de régler les problèmes accumulés au fil des générations précédentes. Elle doit faire le job! Si elle ne le fait pas, elle prend le risque de voir à nouveau monter les extrêmes. C'est parce que les réformes n'ont pas été initiées que les Français manquent de confiance dans la démocratie. Emmanuel Macron a l'atout d'être un ovni. C'est une chance qui devrait lui permettre d'avoir plus d'audace que ses prédécesseurs, d'oser des solutions différentes de celles qui ont été expérimentées par le passé. Et ce d'autant plus qu'on connaît les objectifs à atteindre: 6 % de chômage maximum, 40 % de taux de prélèvements obligatoires, 50 % de dépenses publiques, une balance commerciale au moins à l'équilibre… On a tout essayé en France sauf le mélange essentiel de bonne gestion et de bon sens qui pourrait nous permettre de sortir par le haut. Emmanuel Macron semble poussé vers l'immobilisme. Mais il peut encore décider d'un sursaut. C'est l'objectif de ce livre: appeler au sursaut pour de vraies réformes pour sortir enfin de l'immobilisme.

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