Interview

Avec « Le Triomphe des Lumières », Steven Pinker défend la raison, la science et le libéralisme. Rencontre avec un esprit qui fait du bien.

 

Le Point - 1er novembre 2018 - Propos receuillis par Thomas Mahler et Laetitia Strauch-Bonart

Lundi 24 septembre. Dans le bâtiment de style géorgien du New College of the Humanities, université londonienne en plein Bloomsbury, une centaine d'étudiants trépignent. « Je n'ai pas lu son livre, mais il est très controversé », savoure l'un d'eux. Chevelure abondante d'ex-rock star des années 1970, Steven Pinker arrive. Après un préambule expliquant que la raison, la science et l'humanisme ont, plus que tout autre projet intellectuel, réduit les souffrances de l'humanité, place aux graphes et aux chiffres. L'espérance de vie mondiale était de 30 ans en 1760 ? Elle s'élève à 71 ans aujourd'hui. Alors que l'extrême pauvreté touchait 90 % de la population mondiale en 1820, ce taux est passé sous la barre des 10 %. Deux tiers des habitants de la planète vivent dans des pays plus démocratiques qu'autocratiques. « Quand j'étais à la fac, la moitié de l'Europe était derrière le rideau de fer, et l'Espagne un pays fasciste. Et quand je dis fasciste, ce n'est pas pour qualifier quelqu'un que je n'aime pas », rappelle l'orateur à la jeune génération. Défendre le progrès : est-ce donc désormais ça, être « controversé » ?

Psychologue cognitiviste et professeur à Harvard, le Canadien Steven Pinker publiera le 7 novembre en France « Le triomphe des Lumières » (Les Arènes). Avant même sa sortie événement aux États-Unis en février, Bill Gates l'avait désigné comme son « nouveau livre préféré de tous les temps ». Le précédent ? « La part d'ange en nous », du même Pinker. Avec sa capacité à rendre limpides les dernières découvertes des sciences cognitives comme les grandes évolutions historiques, l'universitaire est aujourd'hui l'un des intellectuels les plus influents de la planète, le pendant optimiste d'un Yuval Noah Harari.

En 2002, Steven Pinker avait publié un premier livre de chevet, « The Blank Slate » (« Comprendre la nature humaine »). Ce chercheur en psychologie évolutionniste s'inquiétait de voir les sciences humaines, sous couvert de politiquement correct, réfuter la réalité de la nature humaine, préférant voir dans notre espèce une « page blanche » sur laquelle la « société » viendrait imprimer ses structures. Seize ans plus tard, l'idée même qu'il puisse y avoir des différences cognitives entre les hommes et les femmes est devenue taboue. Pour Pinker, cependant, la réalité de la nature humaine ne signifie pas qu'une société soit condamnée au sexisme, au racisme ou à la barbarie. La compassion et le sens moral sont aussi dans nos gènes. Dans le magistral « La part d'ange en nous » (2011), un de ces rares livres qui peuvent changer votre vision du monde, il démontrait que la violence n'a cessé de baisser depuis la préhistoire. Sous l'effet de forces à long terme - les Etats monopolisant la violence, le commerce, la mondialisation, la « féminisation » et l'essor de la raison -, nous vivons aujourd'hui l'ère la plus pacifique de notre histoire.

Rallumer les Lumières. Avec « Le triomphe des Lumières », tout aussi étourdissant en statistiques et analyses convaincantes, Pinker étend ce travail à l'ensemble des secteurs, de la santé à la démocratie en passant par le savoir, l'économie ou le bonheur. Contestant l'idée si répandue, et si dépeinte par les médias, que le monde est gangrené par les catastrophes, l'ouvrage rappelle que les idéaux des Lumières ont apporté des bénéfices aussi concrets que spectaculaires. Mais c'est aussi une charge contre le « pessimisme culturel » de nombre d'intellectuels qui font passer leur ressentiment avant les faits. À gauche, Pinker fustige les soi-disant progressistes qui n'aiment guère le progrès, ont troqué la lutte des classes contre celle des groupes identitaires et refusent d'admettre que le libéralisme a bien plus fait pour l'humanité que les idées romantiques. À droite, il s'en prend aux Cassandre civilisationnelles, incapables par exemple de voir que les valeurs des Lumières attirent une frange grandissante des populations des pays musulmans. Ce qui ne signifie pas que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Le populisme autoritaire, les armes nucléaires et, surtout, le réchauffement climatique sont des menaces sérieuses. Mais, plutôt que manier un discours eschatologique qui pousse à la panique comme au fatalisme, il vaudrait mieux, défend Pinker, envisager les émissions de CO2 comme un nouveau problème à résoudre, un de plus.

Tout frais Prix Nobel d'économie, Paul Romer aime à distinguer deux types d'optimismes. Il y a l'optimisme suffisant, celui de l'enfant qui attend ses cadeaux. Et puis il y a l'optimisme conditionnel, celui de l'enfant qui se dit qu'avec du bois et des clous, plus l'aide de quelques congénères, il peut construire une cabane dans un arbre. Steven Pinker se range clairement dans la seconde catégorie. En exclusivité pour Le Point, il nous explique pourquoi la raison, la science et l'humanisme sont nos plus précieux outils pour répondre aux défis du XXIe siècle et ne pas sacrifier les remarquables réussites de notre humanité§

Le Point : Pourquoi, dans votre nouveau livre, prendre la défense de l’héritage des Lumières ? Est-il en si mauvais état ?

Steven Pinker : Je voulais avant tout défendre la raison, la science et l’humanisme. Les Lumières sont un label parfait pour regrouper ces concepts, parce qu’une grande partie des philosophes des Lumières – pas tous, certes – les ont défendus. Emmanuel Macron s’est réclamé de « l’esprit des Lumières » le soir de sa victoire au Louvre, et Obama y a fait référence dans son discours d’adieu. L’humanisme laïque, le cosmopolitisme, une société ouverte, le libéralisme classique – ces idées sont issues des Lumières. Le problème, c’est que nous ne savons plus apprécier les conditions qui ont nous ont permis d’avoir des vies plus prospères et de bénéficier d’inventions finalement très récentes : la nourriture à profusion qui fait que notre souci principal aujourd’hui en matière d’alimentation est l’obésité plutôt que la famine, l’absence de guerre internationale majeure depuis 1945, une sécurité personnelle sans précédent (surtout dans votre Europe, qui a bien sûr des taux de criminalité bien plus bas que les Etats-Unis), les antibiotiques… En 1924, le fils du président américain Calvin Coolidge est mort d’une ampoule qui s’est infectée alors qu’il jouait au tennis ! Tout ça, ce sont des cadeaux de la raison et de la science, qui ont considérablement amélioré le bien-être humain. Comme ils ne sont pas le fruit d’une idéologie politique, nous les prenons pour acquis. Je voulais faire une piqûre de rappel !

Vous êtes, à ce titre, bien sévère avec les journalistes…

Quand notre vision du monde est façonnée par le journalisme, cela crée une distorsion. Le journalisme se nourrit de crises et de désastres plutôt que de tendances longues et de statistiques. Il rencontre alors chez les lecteurs ce qu’on appelle le « biais de négativité » : la tendance psychologique à prêter plus d’attention au négatif qu’au positif. Cela donne l’impression que les choses sont toujours aussi mauvaises, voire pires. Aujourd’hui, pense-t-on, être un journaliste sérieux, c’est montrer ce qui ne va pas. Si vous écrivez un article positif, il est perçu comme de la propagande à la solde de l’establishment. Quel média parle des pays en paix, de la hausse de l’espérance de vie ou du déclin de la pauvreté globale ?

Quand, en 2016, nous avions publié un long entretien avec vous sur le déclin de la violence, que vous analysiez dans « La part d’ange en nous » (Les Arènes), nous avions rencontré des réactions outrées. Pourquoi les gens se sentent-ils tellement offensés quand on leur annonce qu’ils vivent dans l’ère la plus pacifique de l’Histoire ?

Ces réactions ne traduisent pas qu’un scepticisme envers les statistiques, mais une incapacité même à envisager la possibilité que la condition humaine puisse progresser. Il faut y ajouter aussi l’action des « entrepreneurs de la violence », les terroristes, qui exploitent les mécanismes journalistiques. Je rappelle d’ailleurs que le terrorisme, paradoxalement, est le signe que nos sociétés sont devenues plus sûres. Dans le passé lointain, tous les secteurs de la société possédaient une faction armée – familles aristocratiques, guildes, monastères, villes –, car tous s’attendaient constamment à des éruptions de violence. Aujourd’hui, l’Etat nous protège de la violence, ce qui crée une ouverture pour les terroristes à la recherche de notoriété : grâce aux médias, ils peuvent générer énormément de peur avec une violence relativement faible. Si vous voulez devenir célèbre, le moyen le plus efficace est de tuer des centaines de personnes. La perception par l’opinion du niveau de sûreté de la société peut donc être complètement déconnectée du niveau réel. En 2015, annus horribilis à cause des attentats de Paris ou de Copenhague, un Européen de l’Ouest avait 20 fois plus de risque d’être foudroyé, 100 fois plus de chances de mourir dans un accident de voiture et plus de 700 fois d’être empoisonné, brûlé, broyé ou asphyxié que de succomber du terrorisme.

Vous développez la notion de « progressophobie ». Qui est « progressophobe » ?

Un grand nombre d’intellectuels, de critiques, d’éditorialistes ou d’universitaires en sciences humaines détestent l’idée même de progrès. Ceux-là mêmes qui se désignent comme « progressistes » haïssent en réalité le progrès. Bien sûr, tous en profitent largement et aucun d’entre eux n’échangerait son ordinateur contre une plume d’oie ni ne serait prêt à passer au bloc opératoire sans anesthésie. Mais si vous montrez que la condition humaine s’est améliorée, on vous traite de naïf ou de suppôt de la Silicon Valley. Et si vous leur mettez sous le nez des données, ils vous expliquent que les statistiques ne sont qu’une nouvelle religion. Or le progrès n’est pas une utopie, c’est une réalité !

Pour les contempteurs du progrès, le nazisme et le stalinisme sont l’une des conséquences de la modernité…

Tout ce qui s’est passé depuis le XIXe siècle ne prend pas forcément sa source dans les Lumières – autrement, le terme n’aurait plus aucun sens. Le progrès, tel que je le définis, signifie que davantage de gens s’épanouissent et que moins d’entre eux souffrent. Ce n’était clairement pas l’un des objectifs des nazis ! Par ailleurs, les nazis croyaient dans une sorte d’utopie – un IIIe Reich qui devait durer mille ans –, mais ils étaient antilibéraux et voulaient le retour d’un âge d’or : celui d’une supposée pureté tribale et d’une vie païenne prémoderne. Dans le marxisme, c’est la classe qui prédomine sur l’individu. Et pour ces deux idéologies, la violence est considérée comme légitime. Ni les nazis ni les communistes n’étaient inspirés par des penseurs des Lumières comme Hume, Montesquieu ou Diderot ! La seule influence, peut-être, est celle de Rousseau.

Vous rappelez un grand nombre de progrès dans votre livre. Quelles sont les évolutions les plus spectaculaires ?

La hausse de l’espérance de vie dans les pays pauvres. Un Africain né aujourd’hui peut espérer vivre aussi longtemps qu’un Américain né dans les années 1950 et qu’un Européen né dans les années 1930. Cette moyenne aurait été bien plus importante s’il n’y avait eu l’épidémie du sida. Ensuite, l’extrême pauvreté est en voix d’éradication. En deux cents ans, la part de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté est passée de 90 % à moins de 10 % aujourd’hui, la moitié de cette chute spectaculaire étant survenue ces derniers trente-cinq ans. La troisième évolution qui me réjouit le plus est l’alphabétisation. Avant le XVIIe siècle, la lecture et l’écriture étaient le privilège d’une petite élite d’Europe occidentale – moins de 8 % de la population. Aujourd’hui, 83 % de la population mondiale est alphabétisée et plus de 90 % des jeunes entre 15 et 24 ans.

Nous sommes peut-être plus riches et vivons plus longtemps. Mais un conservateur vous dirait qu’une vie ne repose pas que sur des biens matériels, mais aussi sur des valeurs…

Les valeurs morales se sont justement améliorées de façon spectaculaire ! Regardez les progrès réalisés dans l’égalité des femmes, le respect des minorités ethniques, la tolérance religieuse ou le déclin de la violence… Rien de plus éthique que d’éviter aux gens de se faire assassiner ou tuer dans le cadre d’une guerre. Aujourd’hui, les conflits armés se concentrent presque exclusivement dans une zone s’étendant du Nigeria au Pakistan, qui comptent moins d’un sixième de la population mondiale. Ces diverses tendances ont pris leur essor au moment des Lumières, mais ont été plus spectaculaires encore durant ces dernières décennies. Ensuite, il est facile de dénigrer la croissance économique comme une mesure matérialiste et superficielle, mais c’est un fait que la croissance s’accompagne d’un grand nombre de développements positifs. Il existe une corrélation entre le PIB par habitant et l’espérance de vie, la santé et l’alimentation, mais aussi la démocratie, la paix, la tolérance, le respect de l’environnement, l’éducation… Il y a des exceptions, bien sûr : les pays du Golfe ont réussi à devenir riches sans ces valeurs, même si nous ne savons pas ce qui se passera dans les années à venir.

Mais vivre plus longtemps ne signifie pas que nos existences soient meilleures ni n’aient plus de sens…

L’économiste Richard Easterlin a identifié en 1973 un paradoxe en constatant que les gens ne semblaient pas être plus heureux alors que leur pays s’enrichissait. Mais, depuis, nous avons des statistiques plus précises. En outre, il se fondait sur les Etats-Unis, souvent une exception parmi les pays occidentaux. Depuis, les données du Prix Nobel Angus Deaton, du World Values Survey et du World Happiness Report ou des économistes Betsey Stevenson et Justin Wolfers montrent qu’une hausse de revenus accroît certes davantage le bonheur des gens dans les pays pauvres que dans les pays riches, mais que l’effet est tout de même positif dans tous les cas ! Les pays riches sont ainsi en moyenne plus heureux que les pays pauvres, et, à l’intérieur d’un pays, les personnes riches sont plus heureuses que leurs concitoyens pauvres.

Le vrai paradoxe – particulièrement en France – est que nous tendons à être optimistes pour nos propres vies, mais pessimistes pour notre pays. Comment l’expliquez-vous ?

C’est un phénomène connu. « Mon propre quartier est sûr, mais le pays est dangereux », « moi, ça va, mais c’est dur pour les Français ». Les études montrent ainsi que 86 % des sondés dans le monde expliquent être « très heureux » ou « plutôt heureux », mais qu’ils sous-estiment de beaucoup le bonheur de leurs compatriotes. Je pense, encore une fois, que c’est parce que leur vision du monde est façonnée par les médias. Je ne veux pas surenchérir sur la critique des « médias mainstream », car ils sont souvent meilleurs que les médias alternatifs [rires]. Bien sûr, il faut que les journalistes montrent les souffrances et les injustices. Mais les êtres humains arrivent aussi, parfois, à résoudre leurs problèmes, et cela devrait aussi être décrit. En ne montrant pas les progrès humains, on renforce l’anxiété sociale et on nourrit des croyances dangereuses, comme l’idée que toutes nos institutions sont défaillantes et qu’il faut donc les renverser.

Comment expliquez-vous que le biologiste Paul R. Ehrlich, qui annonçait dans les années 1960 que 4 milliards d’humains allaient mourir de faim, soit toujours écouté tel un prophète ?

Paul R. Ehrlich s’est trompé sur tout, mais continue d’être sollicité par la presse. A nouveau, c’est l’effet du biais de négativité ! Par ailleurs, les standards épistémologiques du bon sens – mettre en valeur les personnes qui font des prédictions correctes et écarter celles qui se trompent – ne s’appliquent que rarement à l’intelligentsia. Malheureusement, les gens tendent à estimer les experts en fonction de leur propre engagement idéologique. Cela pousse ces experts à fournir à leur clientèle idéologique ce qu’elle a envie d’entendre. Or, parmi les professionnels qui font des prédictions, ceux qui sont les plus proches de la vérité tendent à être les moins idéologiques. N’étant pas prisonniers de leur public, ils peuvent entendre d’autres opinions et changer d’avis. Ils examinent des données diverses, par opposition à des mantras idéologiques supposés tout expliquer. Face à des preuves nouvelles, enfin, ils ne réagissent pas brutalement, ni par opposition absolue ni par volte-face soudaine.

Bien des penseurs expliquent qu’aujourd’hui le libéralisme politique court un grave danger.

Je pense au contraire que, sur le long terme, le libéralisme sera victorieux, ce qui n’empêche pas des revers spectaculaires comme l’élection de Trump (par une minorité de la population américaine, il faut le rappeler) ou le Brexit. Les droits des gays ou des minorités raciales ne vont pas reculer. Par ailleurs, des tendances de long terme vont à l’encontre de la vague populiste actuelle : le monde devient toujours plus urbain et diplômé, alors que le populisme est plus soutenu dans les milieux ruraux et chez les non-diplômés. En outre, le populisme est bien moins populaire au sein des générations Y et Z. Ma génération va bien finir par mourir [rires].

Mais comment ne pas prendre au sérieux la hausse concomitante de l’illibéralisme au plan international et la perte de foi, chez les jeunes Occidentaux, dans le système démocratique ?

Je partage cette inquiétude. Mais le Polity Project par le Center for Systemic Peace montre qu’en 2015 le nombre de personnes vivant en démocratie atteint les deux tiers de la population mondiale – contre 1 % de la population au début du XIXe siècle. Même la Chine et la Russie, qui sont loin d’être des modèles de démocraties libérales, sont bien moins répressives que les régimes de Staline ou Mao. Par ailleurs, le World Values Survey montre que, dans le monde entier, les gens deviennent plus libéraux. Enfin, les problèmes globaux comme le réchauffement climatique, le terrorisme ou les réfugiés vont pousser même des isolationnistes comme Trump à plus de coopération internationale. Le monde est bien trop connecté par la technologie pour revenir un siècle en arrière.

Que faites-vous alors de la « post-vérité » ?

Il y a des raisons de s’inquiéter des théories du complot ou de la polarisation politique croissante, deux ennemis majeurs de la raison dans le débat public. Mais les journalistes devraient se méfier de ce cliché, car, en dépit de ces poches d’irrationalité, peu de gens influents croient, comme autrefois, aux loups-garous, aux licornes, à l’alchimie ou à la théorie des miasmes.

Ne pensez-vous pas que ce qui menace aussi le libéralisme, aujourd’hui, vient du libéralisme lui-même ? Quand on pousse trop loin le progressisme, on obtient ce qui se passe aujourd’hui sur les campus américains…

Ce n’est pas tant du libéralisme que du gauchisme. Ces gauchistes détestent d’ailleurs le mot libéralisme et encore plus le néolibéralisme – le diable incarné. Ils sont intolérants vis-à-vis de toute opinion non orthodoxe et définissent le progrès non pas comme quelque chose d’universel, mais comme le fait de changer l’équilibre du pouvoir entre un groupe identitaire (de race ou de genre) et un autre. Le libéralisme doit donc se défendre à la fois contre la droite populiste et cette gauche régressive.
Fan numéro un. Bill Gates (à dr.) converse avec Steven Pinker, à Kirkland, près de Seattle, le 18 janvier. Du « Triomphe des lumières », le cofondateur de Microsoft a dit qu’il était son « nouveau livre préféré de tous les temps ».

Pour le penseur Yuval Noah Harari, le libéralisme serait aussi menacé par l’intelligence artificielle et les algorithmes.

J’aime beaucoup le travail de Harari, mais je pense qu’il bascule dans la science-fiction quand il envisage que les algorithmes vont monopoliser les décisions politiques ou qu’il explique que les biotechnologies vont modifier radicalement l’humanité. De la même manière, je ne pense pas que nous serons un jour éternels. Parce que je suis chercheur en psychologie cognitive, je sais à quel point il est déjà difficile de dupliquer l’intelligence humaine dans des logiciels, non parce qu’il y aurait une âme spécifique propre à l’être humain, mais parce que notre système biologique est incroyablement complexe et qu’il dépend du fait de vivre dans un corps et de vivre certaines expériences. Nous sommes très loin de comprendre le code du cerveau humain ! Sans parler du challenge technologique que représente la tentative de greffer des appareils sous notre peau qui serviraient d’interfaces avec nos synapses. Ce n’est peut-être pas impossible dans l’absolu, mais le coût économique sera exorbitant comparé aux avantages que cela nous apporterait, sachant qu’avec les doigts ou la voix nous communiquons déjà très bien nos ordres aux machines. Ensuite, il ne faut pas confondre des problèmes comme les échecs ou le jeu de go, dans lesquels les règles sont fixes, avec la réalité, où les règles changent vite et sont multidimensionnelles. De même, il ne faut pas confondre l’intelligence avec des objectifs que nous nous fixons. L’esprit humain, c’est à la fois notre compréhension des choses et notre volonté. Les ordinateurs ne veulent rien par eux-mêmes, il ne font que ce pour quoi on les programme. Alors que nous, en tant qu’êtres humains, avons des objectifs qui sont le produit de l’évolution. L’IA est un outil qui fera ce qu’on lui demandera de faire.

Dans le projet des Lumières, incluez-vous le libéralisme économique ?

La difficulté de cette question est que nombreux sont ceux qui, quand ils entendent « marché libre » pensent « marché sans limites ou régulation », et donc sans Etat providence. C’est une erreur : la liberté n’est pas l’anarchie ! Empiriquement, le marché libre peut coexister avec un certain degré de régulation et de redistribution – tout comme la liberté, dans une société, coexiste avec le droit pénal. Et empiriquement, on en voit les bénéfices pour la prospérité, comme dans les pays scandinaves ou au Canada. Oui, le libéralisme économique est une idée des Lumières présente chez Adam Smith, Voltaire ou encore les Pères fondateurs américains, qui faisaient tous l’éloge du « doux commerce » à une époque où les barrières économiques étaient fortes.

Ne sous-estimez-vous pas le niveau des inégalités dans les pays occidentaux ? Les gens ne se comparent pas à leurs ancêtres, mais à leurs voisins !

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Le bien-être absolu existe : ne pas avoir faim, ne pas vivre dehors, ne pas perdre ses enfants en bas âge. Mieux : pour ce qui est du bonheur individuel, la recherche sur le sujet montre que le bien-être absolu est plus important que le bien-être relatif. En 2011, plus de 95 % des foyers américains sous le seuil de pauvreté avaient l’électricité, l’eau courante, les toilettes, un réfrigérateur et un téléviseur en couleur. 60 % avaient un ordinateur.

Richard Wilkinson et Kate Pickett ont pourtant montré, dans « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous » (Les Petits Matins), que les inégalités provoquent la hausse du stress, de l’obésité, de la consommation de drogues…

J’ai tendance à critiquer leur démarche : tout d’abord, ils ne mettent en évidence que des corrélations. Ils ne montrent pas que les inégalités causent ces pathologies. Il se pourrait que ce soit dans l’autre sens : les pays les plus inégalitaires tendent à être pauvres et ont un Etat social moins développé, ce qui pourrait expliquer les pathologies en question. Ensuite, cette corrélation n’est pas présente partout : Hongkong et Singapour sont des endroits fort inégalitaires, mais dénués des maux en question ; inversement, en Europe centrale, certaines sociétés sont plus égalitaires, mais manifestent ces pathologies. Et le Venezuela est encore plus égalitaire…

Le Prix Nobel Angus Deaton et l’économiste Anne Case ont mis en évidence une hausse de la mortalité chez les Américains, du fait notamment de la consommation des opiacés. Cela ne remet-il pas en question l’idée de progrès ?

Tout d’abord, cette hausse de la mortalité concerne davantage les hommes blancs que les autres. Ensuite, le progrès n’est pas un miracle. On sait que tout ne s’améliore pas toujours pour tout le monde et qu’il y a des cas de régression, comme celui que vous mentionnez. On pourrait en mentionner d’autres : les dommages du VIH, la « grippe asiatique » de la fin des années 1950, la hausse des homicides dans les années 1960 aux Etats-Unis… Sans aucun doute, il y a actuellement une crise aux Etats-Unis, qui n’est pas le pays le plus rationnel de la planète.

On oppose souvent les Lumières aux religions jugées obscurantistes. Les considérez-vous comme des superstitions amenées à disparaître ou bien jouent-elles un rôle social ?

Les religions ont changé sous la pression des idéaux des Lumières. Je pense que leur rôle en tant qu’institutions se poursuivra si elles s’adaptent à des objectifs humanistes : la paix, le bonheur, la santé… Mais si elle définissent la moralité et le savoir en fonction de ce qui se trouve dans des écrits jugés sacrés, si leurs théories de causalité implique des entités supranaturelles, si elles favorisent l’idée d’une âme et celle de vie après la mort plutôt que la raison et la science, et si elles dénigrent et même diabolisent ceux qui ne sont pas croyants, alors elles sont un adversaire du progrès et sont même dangereuses.

Vous rappelez que la zone la plus illibérale du monde est aujourd’hui le Moyen-Orient islamique. L’islam est-il anti-humaniste ?

Pas par nature. Nous savons que dans l’Histoire, le monde islamique a parfois été bien plus cosmopolite et tolérant que la chrétienté. Mais, en ce moment, parce qu’un nombre important de musulmans ont une approche littérale du Coran, beaucoup de pays et de communautés musulmanes résistent aux idées des Lumières, à commencer par l’égalité hommes-femmes, la tolérance religieuse, la raison comme critique des dogmes religieux… Mais les nouvelles générations changent : les jeunes musulmans au Moyen-Orient ont aujourd’hui des valeurs comparables à celles des jeunes de l’Europe occidentale dans les années 1960.

Mais comment expliquez-vous que la gauche ait tant de mal à admettre ce constat sur l’islam ?

La gauche préfère en attribuer la responsabilité au post-colonialisme, aux guerres pour le pétrole ou à l’occupation israélienne de la Palestine… Une grande partie de la gauche et beaucoup d’intellectuels se définissent en opposition à l’Occident. Ils pensent que leur propre société est odieuse, horrible, et que tout ennemi de l’Occident doit être sanctifié. Pendant la guerre froide, on a assisté à des louanges de meurtriers de masse comme Staline et Mao. Puis on a vu des intellectuels comme Michel Foucault saluer l’ayatollah Khomeyni. Mais comme le dit le médecin Ali Rizvi, athée d’origine musulmane, si la gauche se trompe sur l’islam, la droite, elle, se trompe sur les musulmans, en sous-estimant la montée, dans le monde musulman, de l’athéisme et des revendications libérales.

A gauche, on entend aussi que le projet des Lumières serait impérialiste et colonialiste, conçu pour l’homme blanc…

C’est absurde ! La critique de l’impéralisme européen est précisément née chez certains des penseurs des Lumières, comme Condorcet. De même, le racisme n’a rien de nouveau : avant les Lumières, c’était la position par défaut. Les Lumières, en plaidant pour des droits de l’homme, sont allés contre ce fait.

Le réchauffement climatique est le problème global le plus urgent. Faut-il freiner le libre-marché, comme le prône l’activiste Naomi Klein ?

Non ! Ceux qui relient le capitalisme au désastre environnemental se trompent : les émissions de gaz carbonique les plus fortes venaient de pays communistes, l’URSS ou la Chine de Mao… Le « Grand Bond en avant », c’était énormément d’émissions de carbone, pour zéro bénéfice économique ! Encore une fois, on fait l’erreur de confondre le « marché » avec un marché sans contraintes. La solution, à mon sens, est technologique. L’énergie est une bonne chose : c’est ce qui permet de lutter contre l’entropie, l’une des lois de la nature qui rend la vie humaine difficile. Tous les pays qui sont devenus plus prospères consomment plus d’énergie. Et, comme je vous le disais, la prospérité est un prérequis à tout ce que nous valorisons aujourd’hui, y compris les objectifs poursuivis par la gauche : l’égalité entre les femmes et les hommes, la défense des droits de l’homme, des droits des homosexuels, l’éducation… et la protection de l’environnement.

Inutile alors de retourner à l’âge de pierre ?

Ce qu’il faut faire, c’est mettre en œuvre les politiques que les marchés ne peuvent accomplir par eux-mêmes, par exemple le fait de donner un prix du carbone. Ensuite, il faut accélérer l’innovation dans la capture du carbone et l’énergie propre : l’éolien, le solaire… et le nucléaire.

Le nucléaire ! ? En France, on va vous soupçonner d’être financé par l’industrie…

Ce qui n’est pas mon cas. Le nucléaire a une empreinte carbone plus basse que l’énergie solaire ou hydraulique, et est même plus sûr. En soixante années d’exploitation du nucléaire civil, il y a eu trente et un morts et quelques milliers de morts précoces dus au cancer à la suite de Tchernobyl, résultat de l’incroyable incompétence de l’ère soviétique. Je rappelle que Fukushima n’a pas fait de mort. Mais un grand nombre de personnes sont tuées chaque jour par la pollution des combustibles, ce qui ne fait jamais la une des journaux. La combinaison de ces technologies est le seul espoir, car les individus ne veulent pas abandonner les bénéfices de l’énergie bon marché. D’ailleurs, la réduction d’émissions la plus importante, récemment, n’est pas venue de l’action de militants, mais aux Etats-Unis, du gaz de schiste, qui provoque moins d’émissions que le charbon ! Le gaz n’est certes pas la solution ultime pour le réchauffement climatique, mais ce fait montre que les gens optent pour des solutions écologiques raisonnables quand elles sont disponibles.

Pour finir, un mot sur vos critiques. Certains estiment que vous être le porte-parole des élites – vous enseignez à Harvard et Bill Gates est votre fan numéro un. D’autres vous qualifient de Pangloss moderne.

C’est irrationnel : ces gens ne se réfèrent pas à un argument précis que j’aurais proféré, mais à ma personne. Un des premiers principes de la pensée critique est que les caractéristiques personnelles de quelqu’un n’ont pas d’impact sur ce qu’il dit. Mes arguments, surtout, ne confirment en rien cette thèse : je ne défends pas le bien-être de l’élite, au contraire, je montre le déclin de la pauvreté et des maladies, qui a profité aux plus pauvres, car les riches ont toujours bien vécu. Ensuite, regarder les faits passés et observer des améliorations n’est pas être panglossien, c’est simplement être exact. Si les choses empiraient, je le dirais aussi, la preuve avec le réchauffement climatique. Aujourd’hui, c’est comme s’il était moralement supérieur d’énoncer des choses fausses tant qu’elles sont négatives ! Mon livre n’est pas un plaidoyer pour l’optimisme, mais un plaidoyer pour les faits et l’Histoire.

Alors, comment mieux regarder les faits et être plus rationnel ?

Se rappeler que nos affiliations politiques peuvent être des sources de distorsion, que la gauche ou la droite, au choix, n’ont pas raison sur tout, que nous sommes victimes de biais cognitifs, que nous sommes souvent trop sûrs de nous, et donc qu’il nous faut apprendre des autres et prendre au sérieux les gens avec lesquels nous sommes en désaccord

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