Interview

L'ancienne ministre des Affaires européennes va dévoiler sa plate-forme électorale le 9 mai. D'ores et déjà, elle détaille ses priorités pour une Europe qu'elle veut voir renforcée afin d'être plus puissante à l'échelle internationale et davantage protectrice pour ses citoyens.

 

Les Echos - 6 mai 2019 - Par Catherine CHATIGNOUX et Isabelle FICEK

Vous présentez le programme de la liste Renaissance ce jeudi. Quelles sont vos trois mesures économiques phare ?

Notre programme vise à bâtir une Europe puissante , car sans Europe forte il ne peut pas y avoir une France forte dans le monde d'aujourd'hui. Nous voulons en priorité faire de l'Europe une puissance verte, à même de réussir sa transition écologique. Nous proposons ainsi de créer une banque européenne du climat qui orientera l'épargne des Européens vers les investissements verts indispensables pour lutter contre le dérèglement climatique mais aussi créateurs d'emplois.

Ensuite, nous voulons bâtir une politique industrielle commune. Pour cela, nous appelons à choisir des secteurs stratégiques pour lesquels il est urgent de revoir les règles de la concurrence. Dans un marché mondial, nous devons encourager l'émergence de champions dotés d'une taille critique suffisant et capable de faire face à des géants qui bénéficient parfois de subventions publiques.

La Commission vient de donner son feu vert à un projet d'alliance dans les batteries électriques , sur une impulsion franco-allemande. Nous voulons encourager d'autres projets en commun, autour de l'intelligence artificielle par exemple, où l'Europe dispose des talents nécessaires et de la taille du marché.

Quelle est votre troisième priorité ?

Nous voulons sortir de la naïveté dans le domaine commercial. Nous nous battrons pour que l'Europe se fasse respecter et fasse entendre sa voix pour peser dans le monde. L'attractivité du marché européen doit nous permettre de fixer nos conditions : réciprocité dans les marchés publics, pas d'accord de libre-échange avec un pays qui sort des accords de Paris, interdiction de l'accès au marché́ européen à toute entreprise ne respectant pas les exigences sociales et environnementales fondamentales.

Notre modèle de croissance doit être respecté par nos partenaires. Le dispositif de surveillance des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques que nous avons poussé est un premier pas dans la bonne direction mais il est encore insuffisant, puisqu'il se fait sur une base nationale et volontaire.

Dans l'ensemble vous pensez qu'il faut aller plus vite et plus loin ?

Oui, par exemple sur le travail détaché, nous avons gagné l'acte I de la réforme, en instaurant le principe « à travail égal, salaire égal ». C'était une première victoire. Mais nous voulons un acte II où « à travail égal, le coût est égal pour l'employeur » entre un travailleur national et un travailleur étranger détaché, c'est-à-dire, que les cotisations sociales seront celles du pays le plus généreux. Leur montant serait reversé au pays d'origine du travailleur détaché pour lutter contre le dumping social et aider à la convergence sociale par le haut en Europe.

Entre-temps, nous avons signé des accords avec un certain nombre de pays de l'Est pour lutter contre la fraude et ces accords portent leurs fruits. L'autorité européenne du travail qui vient de voir le jour à l'initiative du président de la République permettra aussi de mieux coordonner la lutte européenne contre la fraude.

Votre projet de Smic européen n'est-il pas incompatible avec la volonté de certains pays de l'Est de garder des salaires compétitifs ?

L'Europe a construit un marché sans barrières intérieures mais elle n'a pas progressé sur la convergence sociale. C'est une attente forte des travailleurs et des entreprises. Un certain nombre de pays sont proches du plein-emploi aujourd'hui et souffrent de pénuries de main-d'oeuvre

C'est le bon moment pour proposer une démarche de hausse des salaires minimums européens adaptée à chaque pays. Il est évident qu'on ne mettra pas le Smic bulgare au niveau du Smic luxembourgeois en six mois mais les pays de l'Est ne peuvent pas continuer à mener un dumping social inacceptable.

On constate une détérioration de la situation franco-allemande. N'est-ce pas un frein majeur pour les ambitions européennes de la France ?

Depuis quelques années, la droite européenne est devenue plus conservatrice. C'est vrai en France avec Les Républicains. C'est vrai aussi en Allemagne. Cette droite européenne prône le statu quo. Si nous utilisons le mot de progressisme c'est que nous pensons que le statu quo n'est pas tenable dans l'Union européenne et qu'elle a besoin d'un nouveau souffle, d'une nouvelle énergie.

Il y a par ailleurs un contexte politique allemand dans lequel la chancelière a annoncé qu'elle quitterait le pouvoir à l'issue de son mandat, ce qui l'incite à la prudence. En Europe, le leadership d'Emmanuel Macron est une réalité. La liste que je conduis rassemble au-delà de la majorité présidentielle d'origine. Notre ambition est d'aller porter au Parlement européen cette capacité de répondre aux défis auxquels l'Europe est confrontée.

Ce qui a fonctionné ces derniers mois, ce sont les sujets qui concernent la défense et la sécurité en Europe, la défense commerciale… Les Européens ont-ils raison de craindre le monde extérieur ?

Il y a deux manières de répondre aux inquiétudes de nos compatriotes et des Européens : certains veulent se protéger de l'Europe, ils se trompent. C'est à l'Europe de nous protéger. Dans quinze ans, aucun pays en Europe ne comptera parmi les dix premières puissances mondiales. L'Union européenne est en revanche la deuxième puissance économique et la première puissance commerciale du monde.

Face à la Chine, à la Russie, aux Etats-Unis, aux géants de l'internet, seule l'Europe a la capacité de peser. C'est la bonne échelle pour répondre en matière commerciale, de puissance industrielle, de défi climatique, de défi migratoire et de défense.

La défense européenne n'est-elle pas le seul domaine qui fasse l'unanimité ?

La défense européenne, on en a parlé pendant des décennies. Depuis deux ans, elle est en train de devenir une réalité car ce qui paraissait impensable devient réalisable : des financements européens, des coopérations entre 25 Etats de l'Union européenne.

Les différences de culture entre la France et l'Allemagne n'empêchent pas de travailler ensemble sur le projet d'avion de combat ou de char de combat du futur , ou d'être présents ensemble au Mali. Oui, il se passe quelque chose.

Avez-vous l'ambition d'avoir, à terme, une véritable armée européenne ?

Nous avons besoin de capacités d'intervention européennes dotées de matériels communs , des armées qui savent mieux travailler ensemble. Il ne s'agit pas de faire concurrence ou de se débarrasser de l'Otan, mais d'en être un puissant pilier européen et surtout de répondre à des menaces qui ne sont pas considérées comme des priorités par notre partenaire américain. Quand Donald Trump parle de hausse des budgets de défense européens, il attend surtout que nous soyons les clients des entreprises d'armement américaines. Ce n'est pas notre vision des choses. Nous devons développer des armements européens.
Vous proposez une Europe qui protège davantage, plus proche des citoyens. Comment expliquez-vous la force du Rassemblement national dans les sondages ?

La campagne européenne a à peine commencé et personne n'a véritablement parlé d'Europe. Ce que j'entends du RN pour l'instant, c'est « carton rouge à Macron, faites échouer Macron ! » et sur l'Europe, jusqu'ici, c'était « nous sommes pour une Europe différente que nous ferons avec nos alliés. »

Le 1er mai, le vrai visage du RN a fait son retour : Marine Le Pen a comparé l'Union européenne à l'union soviétique dans un discours résolument anti-européen. Les extrêmes ne s'accordent sur rien sinon sur la destruction du projet européen.

Comment contrer ce rouleau compresseur ?

Il y a urgence à lutter contre ce parti qui est la première formation politique française au Parlement européen. Si les Français veulent peser en Europe, veulent que notre modèle de société l'emporte en Europe, nous leur disons de ne pas confier leur voix à un parti anti-européen qui s'est opposé à tous les progrès au cours de ces dernières années.

Le parti de Marine Le Pen a voté contre le Fonds européen de défense, contre le renforcement du contrôle des frontières extérieures, contre la lutte contre le dumping social et contre la lutte contre le terrorisme. Le bilan de cinq ans de présence massive du RN au Parlement européen, c'est un recul de l'influence française en Europe.

Ne regrettez-vous pas votre défense maladroite dans cette campagne, en particulier sur votre appartenance, durant vos études, à une liste d'extrême droite ?

Est-ce que je suis un vieux briscard en politique ? Non. Est-ce que j'ai jamais été d'extrême droite ? Non plus. Ce que je constate, c'est que nos opposants se délectent de parler d'autre chose que de l'Europe.

Certains veulent faire de la politique dans le caniveau. Je les y laisse. Pour ma part, je souhaite parler du fond, de notre avenir en Europe.

Déplorez-vous le soutien de Michel Barnier à la liste LR ?

J'ai bien écouté Michel Barnier. Il a parlé de souveraineté européenne, il a salué l‘action du président de la République. Il a aussi reconnu qu'il est minoritaire dans son parti et parlé d'un vote de loyauté. Je n'ai pas ressenti un vote d'enthousiasme ou d'adhésion.
La tête de liste LR, François-Xavier Bellamy, dénonce un problème démocratique pour débattre car vous n'avez pas encore dévoilé votre projet…

Monsieur Bellamy semble oublier que pour commencer nous avons un bilan, celui de notre action depuis deux ans. Il feint d'oublier la tribune du président de la République publié́e dans la presse européenne pour une renaissance europé́enne. Il paraît ignorer que nous avons déjà fait connaître aux Français nos positions sur la transition écologique, l'agriculture, l'Europe sociale ou en matière de politique commerciale.

Mais parlons de Messieurs Bellamy et Wauquiez : ils sont les alliés de la CDU et de sa nouvelle dirigeante « AKK » qui veut que l'on renonce au siège du parlement européen de Strasbourg. Ils sont les alliés de Viktor Orban qui fait du dumping social au détriment des entreprises et travailleurs français et qui veut faire alliance avec Matteo Salvini. Leur projet ne dit rien ou presque sur l'Europe sociale, l'innovation ou la transition écologique. Quant à leur crédibilité quand ils disent vouloir changer l'Europe, le droit de la concurrence … Pourquoi leur parti ne l'a-t-il pas fait, eux qui gouvernent l'Europe depuis quinze ans ! M. Bellamy en réalité veut le statu quo, c'est un souverainiste qui a voté « non » en 2005 et refuse de dire pour qui il a voté au second tour en 2017. Pour moi, voilà un gros problème démocratique.

N'est-ce pas avec cette droite-là que vous allez devoir travailler ?

Nous serons le groupe incontournable pour construire une majorité et nous travaillerons avec tous ceux qui veulent faire avancer l'Europe.

Emmanuel Macron porte votre projet européen. Souhaitez-vous qu'il participe à des meetings de campagne ?

Le président de la République est impliqué dans les affaires européennes à sa place, celle de chef de l'Etat. Il a fait la campagne présidentielle comme européen convaincu et exigeant. Il a un leadership sans précédent en Europe. C'est au moins aussi fort que de participer à un meeting.

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