Roux de Bezieux

Interview

Dans un entretien au Figaro, le président du Medef avertit le premier ministre avant son discours de politique générale sur les réformes à conduire pour la fin du quinquennat.

 

Le Figaro Premium - 11 juin 2019 - Par Marc Landré, Marie Visot et Corinne Caillaud

Élu président du Medef il y a onze mois, Geoffroy Roux de Bézieux avertit Édouard Philippe de la perte de confiance enregistrée par le duo de l’exécutif auprès des entrepreneurs et l’encourage, avant son discours de politique générale, à mettre en œuvre une vraie politique de l’offre. Il critique les grandes lignes de la réforme de l’assurance-chômage, notamment la mise en œuvre d’un bonus-malus sur les contrats de travail, que le premier ministre confirmera ce mercredi.

LE FIGARO. - Édouard Philippe va dresser ce mercredi dans son discours de politique générale la feuille de route des réformes pour la deuxième partie du quinquennat. Qu’en attendez-vous?

Geoffroy ROUX DE BÉZIEUX. - Nous attendons que le premier ministre prenne en compte un contexte mondial en plein bouleversement. Le multilatéralisme est en crise. La mondialisation heureuse des trente dernières années n’a plus cours. Quand la Chine est entrée dans l’OMC, en 2001, nous pensions qu’on irait vers un modèle de capitalisme économique uniforme alliant libertés économique et politique. Or, tout le monde ne joue pas avec les mêmes règles et c’est un problème. Le vote populiste qui se nourrit des craintes et des peurs de nos concitoyens peut s’éclairer en partie par ce contexte. Il traduit, à mon sens, le besoin d’une Europe plus forte, plus protectrice des citoyens et des entreprises européennes. Nous devons donc définir une souveraineté économique européenne et commencer par mettre Français et Allemands sur la même longueur d’onde. Édouard Philippe doit donner le cap de la politique économique et donner une vision de ce que peut être un capitalisme français et européen. Et il faut que les réformes et les priorités budgétaires dont il va parler s’intègrent dans ce contexte.

Des voix s’élèvent pour critiquer un changement de ligne, avec un recul de la politique de l’offre pour une relance par la demande. Partagez-vous cette crainte?

Depuis trente ans, la France mène une politique de la demande, libérant du pouvoir d’achat en augmentant les dépenses publiques et en s’endettant. Il y a quatre ans, pour la première fois, le pacte de responsabilité a inversé cette logique et créé un choc d’offre, avec plus de 30 milliards d’euros réinjectés dans l’économie. Le résultat: 800.000 emplois créés depuis par les entreprises. Mon prédécesseur, Pierre Gattaz, a été beaucoup critiqué quand il indiquait que le million d’emplois serait atteignable si la France mettait en œuvre les bonnes réformes. On devrait l’atteindre l’année prochaine. Emmanuel Macron, lui, a créé à son arrivée un choc de confiance, avec un discours proentreprises et non punitif. La prime Macron, non obligatoire et défiscalisée, a été un énorme succès parce qu’elle revenait à faire confiance aux entreprises. La confiance des entrepreneurs, c’est la base de la croissance! Mais aujourd’hui, c’est vrai, les entrepreneurs doutent. Il fallait apporter une réponse à la crise des «gilets jaunes» et probablement redonner du pouvoir d’achat. Mais ce n’est pas la suppression de quelques niches fiscales sur les entreprises qui suffira à financer l’addition. On est aujourd’hui dans une impasse budgétaire et plus un chef d’entreprise ne croit à la trajectoire du gouvernement. Or, un entrepreneur investit et embauche s’il anticipe que les conditions d’exercice de son activité ne vont pas changer, ce qui n’est plus le cas. La poursuite de la baisse de l’impôt sur les sociétés a déjà été reportée d’un an et, là, il se dit que c’est l’entreprise qui va payer l’addition à la fin.

«Affirmer qu’on aura un taux de chômage de 7 % en 2022 revient à mentir aux Français.»

Geoffroy Roux De Bézieux

Que faut-il faire alors?

Soit la France réduit les dépenses publiques drastiquement et sans choc fiscal pour accompagner cette baisse, et on finira en récession. Soit on baisse les impôts de manière importante en laissant filer le déficit, c’est la voie italienne. Soit on fait les deux en même temps. Nous venons d’avoir un choc de la demande de 17 milliards d’euros ; si nous ne l’accompagnons pas d’un choc de l’offre couplé avec une baisse de dépenses publiques, nous retomberons dans nos vieux travers consistant à soutenir temporairement le pouvoir d’achat, sans redonner davantage de compétitivité à l’appareil productif.

Pour financer les 5 milliards de baisse d’impôts sur le revenu promis en 2020, le gouvernement veut tailler dans les niches fiscales des entreprises. Lesquelles?

Bercy nous dit que sont visés l’avantage accordé au gazole non routier (GNR) et le plafond de déduction du mécénat. Mais le rapporteur général du budget à l’Assemblée évoque aussi des modifications sur le crédit impôt recherche (CIR) alors que le premier ministre l’a sanctuarisé. Que faut-il comprendre? Le signal est, en tout cas, inquiétant. Surtout que ça ne fait pas toujours sens économiquement de supprimer une niche fiscale. Le gouvernement, qui s’en est rendu compte, regarde donc maintenant du côté des niches sociales des entreprises, ce qui n’a jamais été annoncé. Il veut notamment revenir sur la déduction forfaitaire spécifique pour frais professionnels (DFS) dans certains secteurs (BTP, nettoyage, aviation marchande…), qui permet de payer moins de charges patronales. Raboter ou supprimer cette déduction reviendrait à augmenter le coût du travail des entreprises concernées.

Vous ne cessez de dire que la baisse des dépenses publiques n’est pas assez rapide. Où couper?

La mère de toutes les réformes, c’est celle des retraites. C’est une nécessité structurelle qui ne doit pas se faire sans effort financier. Mais attention, cette réforme ne peut pas se traduire par une confiscation des réserves constituées par les régimes bien gérés du secteur privé. Les 70 milliards mis de côté par l’Agirc-Arrco, gérés avec responsabilité par les partenaires sociaux, et les 30 milliards des indépendants ne peuvent pas tomber dans le régime général.

Emmanuel Macron veut que les Français travaillent plus au long de la vie. Cela revient à reculer l’âge de départ effectif à la retraite sans le dire. Vous devriez être heureux?

En termes d’efficacité, l’âge l’égal est le vrai marqueur du changement des comportements des employeurs et des employés. Un passage à 64 ans, au rythme d’un trimestre par an dès 2020, permettrait d’économiser 17 milliards d’euros en année pleine en 2028. Instaurer une décote pour inciter les gens à travailler plus longtemps ne sera pas aussi efficace. Si le gouvernement fait cet effort qui va au-delà de la simple unification des régimes, les entreprises seront prêtes à faire de leur côté un vrai effort sur l’emploi des seniors.

L’exécutif dévoile le 17 juin sa réforme de l’assurance-chômage, avec un bonus-malus pour lutter contre la précarité à l’embauche. Pourquoi êtes-vous opposé à cette mesure?

C’est une décision du président de la République que je regrette. Le bonus-malus est un système complexe qui n’aura aucun impact sur les contrats de moins d’un mois. Tel qu’il est conçu, il n’est pas une surtaxation des contrats courts mais une taxation sur le turnover qui revient à pénaliser les entreprises qui ont beaucoup de rotation de salariés, sous-entendant qu’elles ne sont pas vertueuses. C’est une forme d’infantilisation, à deux doigts de l’économie punitive, qui envoie un signal de défiance aux entrepreneurs.

«Le bonus-malus (sur les contrats de travail, NDLR) est une forme d’infantilisation, à deux doigts de l’économie punitive, qui envoie un signal de défiance aux entrepreneurs.»

Geoffroy Roux De Bézieux

Et quid des mesures d’incitation de retour à l’emploi, que le gouvernement veut aussi?

Dans un certain nombre de cas, il y a un phénomène d’optimisation de l’assurance-chômage. Le système ne pousse pas toujours à retravailler. Il y a deux problèmes: celui de la permittence, qui consiste à pouvoir cumuler des contrats tout en touchant des allocations, et celui du calcul du salaire journalier de référence. Cette réforme ne pourra pas se traduire par un bonus-malus sur les entreprises et aucune disposition d’incitation au retour à l’emploi. L’exécutif a su reprocher aux partenaires sociaux de ne pas prendre leurs responsabilités quand ils devaient le faire, j’attends qu’il prenne aujourd’hui les siennes.

L’objectif du président de la République d’un taux de chômage de 7 % en 2022. Est-il tenable?

Les paramètres actuels (dépenses, prélèvements, déficit…) ne permettront pas de redescendre à un taux de 7 % à la fin du quinquennat. Affirmer le contraire revient à mentir aux Français. Aujourd’hui, seul un nouveau choc d’offre créerait les conditions de croissance nécessaires pour faire baisser considérablement le chômage. La conjoncture ne suffit pas: en 2017 et 2018, la croissance était au rendez-vous et cela ne s’est pas traduit suffisamment en baisse de chômage. Je le dis solennellement: les entreprises sont prêtes à se mobiliser pour faire réussir le pays si le gouvernement nous donne les bons signaux.

Que pense le patron des patrons de l’échec de la fusion entre Fiat-Chrysler et Renault?

Fin des moteurs thermiques, voitures autonomes, verdissement de l’économie… L’industrie automobile affronte actuellement des défis d’une ampleur qu’elle n’a pas connue depuis sa naissance et qui nécessitent plusieurs centaines de milliards d’euros d’investissements. Évidemment, cela pousse à des rapprochements et des coopérations. De ce point de vue-là, la fusion Fiat-Chrysler - Renault-Nissan était sensée. Mais était-ce la bonne valorisation et les bonnes conditions? Je ne peux pas le dire. Il en va de même du rôle de l’État, qui doit jouer son rôle d’actionnaire, pas plus. Mais l’histoire ne va pas s’arrêter à cet échec. En tout état de cause, le grand perdant dans l’opération n’est pas forcément celui auquel on pense…

Partagez cet article
  1. Commentaires (0)

  2. Ajouter le votre

Commentaires (0)

Voté 0 sur 5 basé sur 0 voteurs
Il n'y a pas encore de commentaires postés ici

Ajouter vos commentaires

  1. Poster en tant qu'invité.
Rate this post:
0 Caractères
Pièces jointes (0 / 3)
Partager votre emplacement
Tapez le texte présenté dans l'image ci-dessous. Pas clair?

Ajoutez votre commentaire

5000 caractères restants


Nos Visiteurs

157202
Aujourd'huiAujourd'hui213
HierHier542
Cette semaineCette semaine755
Ce mois-ciCe mois-ci13165
Depuis toujoursDepuis toujours157202
Le jour le plus visité et pays d'origine du dernier visiteur 01-13-2019 : 1097
UNITED STATES
US

Vous connecter

Notre Lettre d'Information

Abonnez-vous et recevez gratuitement la Lettre Ambition France.
Civ.
J'accepte que mes données personnelles soient conservées par Ambition France
Si vous ne souhaitez plus recevoir notre Lettre d'Informations, merci de vous désinscrire ci-dessus après avoir rempli tous les champs
Voir notre politique de confidentialité

Acteurs Société Civile

Europe - Consultations citoyennes