Jean Castex © Sipa Press

Interview

Pandémie, relance, culture, commissariat au Plan, insécurité… A la veille d’une semaine cruciale et alors que le climat politique se tend, le Premier ministre s’est confié à Guillaume Durand : « La violence politique, je m’y suis préparé dans toutes mes fonctions précédentes »

L'Opinion - 30 aout 2020 - Propos recuillis par Guillaume Durand

En France, « la peur gronde dans le courage» écrivait Alain. Nous y sommes en plein. Santé Publique France est formel. N’en déplaise aux sceptiques, aux fêtards et à nos amis les jeunes qu’il ne faut surtout pas culpabiliser (!), on constate une hausse exponentielle de contaminations depuis le 17 août, même si les tragédies en réanimation sont aujourd’hui limitées.

Jean Castex n’est pas un Cyrano fragile avec accent. Il se bat et avertit : « Si la pandémie réexplose, si les services de réanimation saturent, le chaos économique – c’est vous qui prononcez le mot – pourrait être beaucoup plus mortel que la crise sanitaire. Les médecins spécialistes ont raison de dire que nous ne sommes pas face à la Grande Peste ! Mais il faut à tout prix agir vite et fort, pour éviter la crise sociale, l’arrêt de la production et le chômage de masse qui pourraient naître d’un reconfinement total. Depuis mars-avril 2020, l’Etat a sorti des amortisseurs forts, beaucoup de cartouches pour préserver les entreprises et les ménages français. » Et il précise immédiatement sa pensée pour que les boudeurs du masque comprennent l’enjeu sans précédent : « Oui, les 100 milliards arrivent, c’est historique. Mais pour relancer la France, nous avons besoin que tout le monde se mobilise pour que cette crise sanitaire passe. »

C’est pour faire passer ce message que le plan de relance a été décalé d’une semaine alors qu’il devait être révélé le 25 août.

« A Marseille, on a pris des mesures plus fortes parce que le nombre de cas positifs rapportés à la population est élevé, chez les jeunes mais aussi chez les personnes âgées. Tout le monde le sait, y compris M. Raoult. Politiser le débat serait irresponsable. »

Je fais part au Premier ministre d’une conversation avec Renaud Muselier, le président de la région PACA, qui craint pour Marseille un vent de révolte, avec cette sorte de couvre-feu à 23 heures pour les restaurants. Castex répond : « Je ne crois pas. L’Etat ne décide jamais seul, depuis Paris ! Ce n’est pas moi qui peux dire ce qui se passe à 3 heures du matin sur la Canebière. Ce sont les autorités locales et le Préfet. C’est vrai qu’il y a une nouvelle municipalité. Rien n’a été décidé sans de nombreux échanges avec les élus. Personne n’est stigmatisé. Il est juste logique de prendre des décisions préventives pour des zones de grande densité de population dans lesquelles le virus circule fortement ». J’insiste parce que depuis l’irruption de Didier Raoult sur la scène publique, Marseille est presque devenue un cas à part.« On ne le dit pas assez, mais à Marseille, on a pris des mesures plus fortes parce que le nombre de cas positifs rapportés à la population est particulièrement élevé, chez les jeunes mais aussi, et c’est le point qui nous a le plus inquiétés, chez les personnes âgées. Tout le monde le sait, y compris M. Raoult. Politiser le débat serait irresponsable. »

Bonne humeur. Le Président Macron bouge beaucoup. Le Premier ministre Castex bouge énormément. C’est un Tour de France à lui tout seul. Déjà 27 étapes depuis sa prise de fonction. Les cinéastes et les acteurs à Angoulême ce week-end. Le Medef la semaine dernière. Conférence de presse pour les 21 zones rouges et sur la rentrée scolaire. Plus avant encore le 5 août, la filière viticole à Sancerre avec des maires ruraux qui lui ont dit : « M. Castex, avec vous on a l’impression d’être à Matignon. » Le premier miracle, qui ne durera peut-être pas, est là. Comme apprenti vigneron, Castex distille une bonne humeur inhérente à sa méthode de gouvernement.

Bien qu’inconnu du grand public, cet énarque rustique (Cour des comptes, promotion Victor Hugo 89-91), maire de Prades dans les Pyrénées-Orientales, me rappelle cette phrase de Georges Pompidou : « La politique française est tellement baroque que souvent les corniauds sont beaucoup plus intelligents que les chiens de race ». On ne perçoit pas la vérité d’un homme en une heure en partageant un verre d’eau. Mais le Premier ministre me rappelle, poids de la simplicité, l’immense Bourvil. A la fois Le Corniaud, La Grande Vadrouille (une vraie fibre populaire) et en même temps L’armée des ombres (qu’il aime beaucoup), la résistance aux attaques, aux critiques, aux réseaux sociaux. Et, à n’en pas douter, un sérieux goût pour l’autorité.

« Je vous fais une petite confidence. Si mon épouse Sandra n’avait pas été d’accord, je n’aurais pas accepté. Sans elle, je ne serais rien ». Les deux plus jeunes de leurs quatre filles, ainsi que leur chien Luna, habiteront aussi à Matignon

Deux ou trois exemples brefs. Je lui demande où il était lorsque le président de la République l’a appelé pour Matignon. « M. Durand, vous êtes gentil mais il ne s’agit plus d’une affaire personnelle entre Emmanuel Macron et Jean Castex, nous sommes l’Etat. Et ma conception de l’Etat, fût-elle vieux jeu, comporte des zones de silence. Cette règle institutionnelle existe depuis 1962 ». Un brin provocateur, puisqu’il me fait la leçon, je cherche les emmerdes en ajoutant : « Vous n’étiez tout de même pas nu dans votre salle de bains ? ». Il me regarde. Très difficile de déchiffrer derrière son masque s’il a le nez de Cyrano, s’il est tout simplement grave. « Je serai muet comme une tombe ». La gaîté revient alors qu’une curieuse tondeuse automatique se balade silencieusement sur la pelouse d’un des plus célèbres jardins de France où tous les Premiers ministres ont promené leur anxiété et leur manque de sommeil. Castex habite sur place. « Je vous fais une petite confidence. Si mon épouse Sandra n’avait pas été d’accord, je n’aurais pas accepté. Sans elle, je ne serais rien ». Les deux plus jeunes de leurs quatre filles, ainsi que leur chien Luna, habiteront aussi à Matignon.

L’ancien muet parle beaucoup depuis quinze jours, mais il a raison d’être prudent à l’égard du château puisqu’au lendemain de notre conversation, le Président recevait la presse présidentielle à l’Elysée.

L’autorité revient à propos des 100 milliards du plan de relance. Je lui demande s’il va laisser à Bercy et aux partenaires sociaux le soin de gérer les grandes enveloppes ? « Je ne mélange pas les partenaires sociaux et Bercy, chacun est dans son rôle et si Bercy est sous l’autorité du Premier ministre, ce n’est évidemment pas le cas des partenaires sociaux. Je compte néanmoins bien les impliquer, les informer, les faire participer au suivi, décrisper le dialogue et aller jusqu’au bout des investissements dans tous les territoires ». Brutalement, je me fige dans le personnage fictif du prétentieux bac + 40 qui saurait tout sur l’économie. Baisser les impôts de production sans croissance ne va pas servir à grand-chose ? Et vos 100 milliards vont être totalement absorbés par l’aéronautique et l’automobile ? Son costume bleu de Premier ministre me ramène à ce que je suis : bac + quelque chose… « Vous vous trompez. Le plan que je présenterai en milieu de semaine prévoit un investissement massif dans la formation, l’apprentissage, la qualification et on va mettre le turbo vers les filières porteuses comme l’hydrogène, la santé et tous les métiers que l’on veut relocaliser en France ».

« Je me suis qualifié de gaulliste social, et j’accorde donc beaucoup d’importance au fait de porter une vision de long terme pour la France. Le Plan n’est pas un gadget et encore moins un exutoire pour caser M. Bayrou. Lui aussi a passé l’âge des caramels mous ! Il n’a pas besoin d’être placé »

Vous contrôlerez cet argent dépensé ? « Bien entendu ! Je ne vais pas donner des milliards à Air France-KLM si des destinations ne sont plus desservies correctement. J’ai une responsabilité à l’égard des usagers, notamment ceux qui habitent dans les territoires. Je pense par exemple aux vols Paris-Pau. » Là, il me sert un caviar pyrénéen inespéré. Question : François Bayrou va-t-il être nommé Commissaire au plan ? « Ça ne saurait tarder [Emmanuel Macron le confirmera le lendemainhttps://www.lopinion.fr/edition/politique/puy-fou-aucun-passe-droit-n-a-ete-accorde-selon-roselyne-bachelot-222094" target="_blank" rel="noopener">Roselyne Bachelot, la nouvelle ministre de la Culture. « Elle a quelque chose d’assez rare : ce côté pétillant et fantasque en même temps, c’est une grande professionnelle qui travaille ses dossiers. Je l’ai connue à la Santé, lorsque j’étais haut fonctionnaire. Derrière l’humour, il y a du fond ! Je l’ai expérimenté lorsque nous parlions des personnes âgées et du handicap. Elle sait de quoi elle parle et elle parle bien. Evidemment, moi je ne suis pas passé aux Grosses Têtes comme elle. Ce qui ne me déplairait pas ceci dit. » Durand taquin : si vous voulez, je téléphone à Laurent Ruquier ! « Pourquoi pas ? Ce qui me plaît, c’est de tout faire sérieusement mais ne jamais se prendre au sérieux ! Je vais vous donner un exemple. Vous me demandez de vous détailler le budget qui sera consacré à la culture. Or on sort à l’instant de la réunion avec les acteurs du secteur de la culture à qui nous avons accordé 2 milliards. La volonté de l’Etat est claire. Mais je laisse à ces acteurs et à leur ministre, en l’occurrence Mme Bachelot, le soin de la répartition. Ils me prendraient pour un jean-foutre si en lisant votre prose dans l’Opinion, ils découvraient que tout avait été réparti à l’avance entre le patrimoine, le numérique et le spectacle vivant. Et ils auraient raison ! M. Durand, vive la concertation ! »

« Le maillon faible, c’est moins une justice laxiste qu’un terrible manque de moyens pour la justice pénale. Même si parfois le laxisme existe, mais ce n’est pas la règle »

Castex est un passionné d’histoire. Dans sa maison du village de Valcebollère (42 habitants) à proximité de Prades, il entasse et classe depuis trente-cinq ans de colossaux dossiers sortis d’Historia ou de la revue Histoire, qu’il s’agisse de Philippe le Bel ou de la Révolution française. « Il faudrait que je vive jusqu’à 115 ans pour tout lire. C’est une passion absolue. Pourvu que je ne perde pas la vue ! »

Chez les Castex, trois des quatre grands-parents furent des hussards de la République, des instituteurs avec des règles en fer. Des communistes, du côté de sa mère qui, avant SciencesPo, l’ont nourri à Pif Gadget et Placid et Muzo. D’où son goût pour Jean Ferrat. Côté paternel, le grand-père Marc fut le prototype du rad-soc, sénateur du Gers entre 1980 et 1989.

Avant de pénétrer dans le salon bleu de l’entretien, qui est magnifique mais qui n’est pas le bureau du Premier ministre, j’ai croisé Mathias Ott, son chef de cabinet, tout sourire, sortant d’une pièce gorgée d’ordinateurs. Une sorte de Nasa au pays des dorures officielles. Mais également Florent Bosser, autre conseiller, un beau gosse qui accompagne Castex depuis les Jeux Olympiques et le déconfinement, mais qui visiblement a eu un léger passage à vide genre Van Gogh/Gauguin car l’impeccable jeune homme présente, protégé par un pansement, une oreille coupée du meilleur goût. Pourquoi évoquer ces personnages ? Pour vous dire que même en passant simplement quatre-vingt-dix minutes sur place, ils ont l’air détendus. Pas de parfum de complot ! Ce qui est rarissime à Matignon. Remember les balladuriens contre Chirac (à l’Hôtel de ville) ou les rocardiens avec Mitterrand (à l’Elysée). La liste est loin d’être close. Castex et sa bande resteront au seul service d’Emmanuel Macron jusqu’à la présidentielle de 2022.

Mentor. Matignon est le lieu où l’on ne dort pas. Où l’on prend tous les coups en pleine figure. Comme la vidéo de Grenoble des dealers en armes qui révolte une bonne partie de nos concitoyens. Orange Mécanique a dit Xavier Bertrand, qui fût longtemps comme ministre de la Santé puis au Travail, l’un des mentors de Jean Castex.

Je tente l’expédition punitive : vous n’iriez pas à Grenoble faire nettoyer la zone puisque Darmanin n’a pas réussi à les faire arrêter ? « Je suis allé à Nice, à Dijon. J’ai constaté que les policiers faisaient leur boulot. Mais l’intendance ne suit pas. J’ai déjà dit à Gérald Darmanin que je mettrai plus d’effectifs supplémentaires chez Eric Dupond-Moretti que chez lui. Ce sera dans le budget 2021. Parce que le maillon faible, c’est moins une justice laxiste qu’un terrible manque de moyens pour la justice pénale. Même si parfois le laxisme existe, mais ce n’est pas la règle. D’ailleurs à Nice, une des patronnes de la Brigade anti-criminalité qui me remerciait pour la création de 60 postes, m’a confié qu’elle était prête à y renoncer pour renforcer le pouvoir judiciaire. Nous ne sommes pas aux niveaux de nos voisins et nous allons y remédier. »

« Sur l’insécurité, les autres n’ont strictement rien à proposer de nouveau. Ils sont dans le théâtre. La violence des délinquants m’insupporte comme tous les Français. Mais la violence politique, je m’y suis préparé dans toutes mes fonctions précédentes »

J’insiste : c’est devenu une affaire politique ! Les attaques contre le pouvoir fusent de partout. Vous avez l’intention de vous laisser faire ? « J’ai fait le diagnostic, je crois connaître le remède ». Et il ajoute : « Les autres n’ont strictement rien à proposer de nouveau. Ils sont dans le théâtre. La violence des délinquants m’insupporte comme tous les Français. Mais la violence politique, je m’y suis préparé dans toutes mes fonctions précédentes. J’ai le cuir épais et ce qui compte pour moi, c’est de servir la France et les Francais. »

Nous étions quatre dans le salon bleu. Masqués comme à Venise. Masqués comme une bonne partie de la planète qui cherche à échapper au drame amorcé en décembre dernier. La chaleur humaine, énergie peu coûteuse, ne procède jamais du cynisme. Or, le Premier ministre est incontestablement un personnage chaleureux qui, muni maintenant de la parole et du pouvoir, a 600 jours pour nous sortir des brumes.

Est-ce faisable ?

A l’issue de cette première rencontre, il semble convaincu que les ténèbres ne sont pas une fatalité française bien qu’ici le masque du bonheur soit souvent le plus dur à porter.

« A Marseille, on a pris des mesures plus fortes parce que le nombre de cas positifs rapportés à la population est élevé, chez les jeunes mais aussi chez les personnes âgées. Tout le monde le sait, y compris M. Raoult. Politiser le débat serait irresponsable. »

Je fais part au Premier ministre d’une conversation avec Renaud Muselier, le président de la région PACA, qui craint pour Marseille un vent de révolte, avec cette sorte de couvre-feu à 23 heures pour les restaurants. Castex répond : « Je ne crois pas. L’Etat ne décide jamais seul, depuis Paris ! Ce n’est pas moi qui peux dire ce qui se passe à 3 heures du matin sur la Canebière. Ce sont les autorités locales et le Préfet. C’est vrai qu’il y a une nouvelle municipalité. Rien n’a été décidé sans de nombreux échanges avec les élus. Personne n’est stigmatisé. Il est juste logique de prendre des décisions préventives pour des zones de grande densité de population dans lesquelles le virus circule fortement ». J’insiste parce que depuis l’irruption de Didier Raoult sur la scène publique, Marseille est presque devenue un cas à part.« On ne le dit pas assez, mais à Marseille, on a pris des mesures plus fortes parce que le nombre de cas positifs rapportés à la population est particulièrement élevé, chez les jeunes mais aussi, et c’est le point qui nous a le plus inquiétés, chez les personnes âgées. Tout le monde le sait, y compris M. Raoult. Politiser le débat serait irresponsable. »

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