Entretien

L’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, ami de la Chine, dresse l’état du monde après le Covid-19 sans passer outre la politique hexagonale.

Le Point - 21 mars 2021 -

Propos recueillis Jacques Paugam

Il est l'auteur de quelques-unes des plus célèbres phrases en politique : « Notre route est droite, mais la pente est forte » ou encore le cultissime « The yes needs the no to win against the no » prononcé lors de la campagne du référendum européen en 2005. Jean-Pierre Raffarin ne serait pas tout à fait complet sans ces fameuses « raffarinades », sympathiques envolées devenues, par la grâce des médias, des antiennes de l'Ancien Monde. Une époque où des politiques madrés fleuraient bon la province, serraient encore les mains de leurs administrés et savaient distinguer leur droite de leur gauche.

Mais c'est à un jeu moins innocent – plus subtil – que se livre aujourd'hui l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac : celui de la diplomatie avec l'empire du Milieu. Pour Le Point, ce maître ès politique, plusieurs fois sénateurs, ministre, un temps président du conseil régional de Poitou-Charentes, livre une analyse circonstanciée de l'état des relations internationales à l'heure du Covid-19. Sans oublier, à près d'un an de l'élection présidentielle, de passer en revue la classe politique française. Son pronostic pour contrer un match annoncé ? Si la droite veut gagner, elle doit jouer au centre.

Le Point : On parle beaucoup d'un duel entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. À droite, il y a pléthore de prétendants, de Xavier Bertrand à Valérie Pécresse, mais pas de figure qui s'impose. Peut-on imaginer une élection présidentielle sans candidat de la droite républicaine ?

Jean-Pierre Raffarin : Non. En fait, il y a deux droites républicaines, ce que René Rémond appelait la droite orléaniste et la droite bonapartiste, les deux courants historiques de la droite. Ils étaient autrefois incarnés par le RPR et l'UDF. Pour gagner, la droite ne doit pas être fracturée. Aujourd'hui, sa vraie question est « comment sortir de cette impasse ? » Les Républicains auront du mal à gagner dans une configuration aussi éclatée. Une partie de la droite, celle des initiatives, des PME, la droite entrepreneuriale, est plutôt du côté d'Emmanuel Macron. Et il y a une autre droite : la droite populaire, qui reste plutôt fidèle à notre camp. Que va devenir cette droite des initiatives ? Pour gagner, les Républicains devront choisir un candidat qui puisse rassembler ces deux courants de pensée. Cela dépendra beaucoup de la gestion de la sortie de crise Covid par le président de la République.

Si la droite des initiatives se désolidarise d'Emmanuel Macron pour rejoindre, par exemple, un Xavier Bertrand ou une Valérie Pécresse qui jouent sur ce créneau-là, alors, potentiellement, la droite redeviendra forte. La droite des initiatives sera déterminante pour la victoire de 2022. Nous sommes aujourd'hui dans une situation intermédiaire, dans la traversée du nuage, avant l'atterrissage. On n'y voit rien ou pas grand-chose : ce n'est pas maintenant qu'il faut adopter la stratégie définitive. Aujourd'hui, je dirais qu'Emmanuel Macron est en bonne position pour l'élection présidentielle, mais en délicatesse pour les législatives.

"Jean Castex a beaucoup de qualités, mais c’est le président qui sera « jugé".

Voulez-vous dire qu'Emmanuel Macron sera le candidat de la droite ?

Le président est soutenu, pour partie, par la droite des initiatives, mais il est le candidat d'un espace politique beaucoup plus large. Cette droite-là n'est pas passée à gauche. Elle est toujours disponible pour la droite républicaine si Emmanuel Macron devait rencontrer des difficultés ou s'écarter de sa ligne centrale. Depuis l'arrivée de Christian Jacob à la tête du parti, la stratégie a évolué : le rassemblement semble l'emporter sur la différenciation… Aujourd'hui, on voit bien que les candidats potentiels cherchent à rassembler. Macron est, pour l'instant, à lire les sondages, plutôt soutenu par l'opinion, mais sa faiblesse réside dans l'organisation de sa majorité. C'est pourquoi les législatives restent incertaines, même en cas de victoire du candidat d'En marche.

Jean Castex a fait ses preuves en tant que fusible, « collaborateur » diront certains, voire « paratonnerre » pour une certaine presse, mais est-ce un bon Premier ministre ?

Oui. Un bon Premier ministre, c'est quelqu'un qui complète le président. C'est la femme ou l'homme qui apporte quelque chose au chef de l'État. Ce qui en fait plus qu'un collaborateur. Le général de Gaulle disait que dans la Ve République, le président est en charge de l'essentiel. C'est ainsi que fonctionnent nos institutions. À un an de l'élection, le président cannibalise la vie politique. Il ne faut pas penser que le Premier ministre aura aujourd'hui une action déterminante sur la perception que les Français ont du président. Jean Castex a beaucoup de qualités, mais c'est bien le président qui sera « jugé ».

Une partie de la France est reconfinée à partir de ce samedi. Emmanuel Macron a-t-il perdu son pari face à la pression sanitaire ?

Le pari serait de faire un choix entre deux exigences : celle de la santé et celle de l'emploi. Or, justement, Emmanuel Macron ne parie pas. Il cherche l'équilibre entre les deux options. C'est pour cela que la partie est si difficile et que l'humilité est la bienvenue.

Vous avez été le Premier ministre de Jacques Chirac après le séisme du 21 avril 2002. Que vous inspire l'hypothèse d'un second tour dangereusement serré entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen ?

Je reste très chiraquien sur l'incompatibilité entre le Rassemblement national et la République, mais je ne crains pas que nous nous retrouvions dans cette situation. Je ne trouve pas Marine Le Pen particulièrement performante. Je ne vois pas ses progrès d'une élection à l'autre. Elle est aussi victime de l'usure.

Vous la trouvez un peu molle ?

Je dirais qu'elle est fragile comme elle l'a été précédemment. Si elle est menaçante, c'est parce qu'il n'y a pas d'autres choix à Emmanuel Macron aujourd'hui. Il y a dans la situation actuelle un bon sens français qui sait qu'elle n'est pas en mesure de gouverner ce pays. Le débat sur les votes du second tour est très théorique. Il est lancé par ceux qui n'ont guère de chances d'y participer. Il y a beaucoup d'insincérité et de calcul chez ceux qui martèlent l'hypothèse du duel Macron-Le Pen. Personnellement, je pense que cette campagne ne sera pas banale au vu de la période extraordinaire que nous traversons. Il n'est pas dit que Mme Le Pen saura s'adapter.

Est-ce que vous soutiendrez l'introduction d'une dose de proportionnelle ?

Je ne suis pas pour la proportionnelle. La proportionnelle, c'est la dispersion de l'énergie nationale. Je crois plus en la logique de l'alternance qu'en la logique de la représentativité, parce qu'il faut avant tout être capable de gouverner. La France a fait l'expérience de l'instabilité avec la IVe République. Je pense qu'il faut une période de calme relatif pour gouverner. En revanche, il n'est pas bon que, pendant cinq ans, les Français n'aient pas leur mot à dire : désormais, c'est le président qui fait le député. L'élection législative dans la foulée de la présidentielle, c'est, au fond, la même élection. Soit il faut ramener le mandat de parlementaire à quatre ans, soit il faut faire des mid-terms, comme aux États-Unis, pour donner aux Français une respiration, même avec un risque de la cohabitation. Je préfère la cohabitation à l'ingouvernabilité.

Vous avez été son Premier ministre. Qui était votre Chirac ? Que reste-t-il de l'héritage chiraquien après l'émotion populaire ?

L'essentiel du message chiraquien me paraît être l'exigence de cohésion sociale. Avec Jacques Chirac, j'ai travaillé trois ans durant au service de la France. C'était pour moi un patron bienveillant, un facilitateur, pas celui dont vous avez peur ou à qui vous cachez des choses, mais le patron auquel vous soumettez des problèmes pour obtenir des solutions. J'ai eu avec le président Chirac une pratique positive de la Ve République, où le Premier ministre déploie vraiment l'action du président et puise, auprès de lui, son énergie. Politiquement, je suis d'origine giscardienne. Si j'ai été si souvent en accord avec Alain Juppé, c'est aussi parce qu'il est le plus giscardien des chiraquiens. Certes, le Chirac de 1981 est un Chirac que nous avons combattu, avec lequel j'avais des désaccords, mais le Chirac que j'ai rencontré après 2002 était un homme profondément humaniste, mobilisé, entre autres, par les problèmes de la planète. Aujourd'hui sort en librairie le rapport annuel de la Fondation Prospective et Innovation – appelé le SHÉRIF du surnom de son fondateur René Monory –, dont le titre est De la mondialisation à la planétisation. Cette idée de « planétisation » est la réponse humaniste à la mondialisation. Cela signifie qu'un consensus émerge, notamment chez les jeunes, pour que la planète devienne un projet politique. Chirac, qui savait tout des territoires, avait trouvé sa nouvelle circonscription : la planète.

Au sujet d'un autre président, diriez-vous que Nicolas Sarkozy a été suspendu à un croc de boucher par la justice française ?

Je ne l'ai pas entendu tenir ces propos sur cette affaire en particulier. Je pense qu'il n'aurait pas souhaité blesser la justice. Mais je dois dire que je ne comprends pas que l'on puisse condamner à de la prison ferme sur une présomption d'action qui n'est pas réalisée et pour laquelle il n'y a pas de victime. Surtout quand on a recours à des écoutes entre un ancien président de la République et son avocat… Je trouve que la justice a fait une mauvaise affaire de cette affaire. Elle apparaît un peu nerveuse alors que, par définition, elle doit être sereine.

Un conseil pour Ségolène Royal qui s'invite régulièrement dans les médias ?

(Silence) Quand l'ambition dévore, l'esprit dérive.

Vous êtes un fin connaisseur de la Chine. Quels sont nos rapports avec cette grande puissance, après la crise du Covid-19 ?

Aujourd'hui, on pourrait dire que nous sommes face à un feu tricolore. Un feu rouge pour tout ce qui concerne les sujets politiques – les Ouïgours, Hongkong, Taïwan – sur lesquels nous avons des désaccords fondamentaux pour une question de respect des droits de l'homme. La politique française n'est pas d'inspiration communiste, cela n'échappe à personne. Un autre feu, orange, concerne le commerce. Il y a là du positif et de la négociation. Nous avons des intérêts en Chine et un certain nombre d'objectifs tels que les retombées chez nous de la croissance chinoise, mais aussi le principe de réciprocité pour notre balance commerciale. Le feu est davantage vert pour la coopération internationale, le multilatéralisme. Chaque fois que les Américains se sont retirés d'instances internationales sous l'ère Trump, les Chinois en ont profité pour avancer et condamner l'unilatéralisme. Nous devons surtout nous garder de nous aligner sur l'un ou l'autre de nos partenaires, en veillant à les faire avancer sur les points qui sont essentiels pour nous. La réponse de notre pays, c'est la souveraineté européenne. C'est-à-dire notre capacité à faire de l'Europe une Europe gaulliste ou, si vous préférez, indépendante.

Mais n'allons-nous pas être forcés de choisir notre camp ?

Les deux marchés sont impératifs. Pour les entreprises françaises à dimension mondiale, une seule chose compte : ne pas devoir choisir et être présentes sur les deux marchés.

À l'inverse, on va peut-être choisir pour nous…

Il est clair que l'Europe est la nécessité absolue. Nous ne devons pas nous retrouver dans une situation où les Chinois copieraient les États-Unis sur l'extraterritorialité des lois. L'heure serait grave pour nous, Français. Il nous faudra muscler nos moyens pour tenir le rapport de force, et mener des projets à l'échelle européenne, sur la 5G notamment. En fait, nous devons tenir une ligne de souveraineté renforcée tout en sachant que la souveraineté intégrale reste une utopie et la coopération une nécessité, comme l'a montré l'accord sino-européen sur les investissements.

N'existe-t-il pas un paradoxe à voir la Chine, berceau du virus, sortir renforcée de la crise quand les démocraties occidentales continuent à essuyer les plâtres ?

Nous sommes dans une crise d'une grande profondeur avec des impacts psychologiques, économiques, politiques et sociaux très profonds. Personne ne peut dire quelle société, quelle culture, quelle civilisation en sortira gagnante ou pas. En revanche, du point de vue international, une compétition entre les régimes autoritaires et les pays démocratiques est en train d'émerger. On voit bien que les démocraties ne sont pas sans faiblesses. Nous comptons de plus en plus d'éléments révélateurs comme les Gilets jaunes en France ou l'invasion du Capitole aux États-Unis.

Les démocraties ont un intérêt commun et, à ce titre, il faut qu'elles se parlent, qu'elles réfléchissent et réforment ensemble. Nous avons des systèmes très différents entre Washington, Paris, Copenhague, Jérusalem, Séoul ou Berlin. Aujourd'hui, notre convergence d'intérêts doit nous pousser au dialogue, pour échanger les bonnes pratiques. Si les démocraties veulent entretenir un rapport de force avec les régimes autoritaires qui ne tourne pas à leur désavantage, elles doivent, elles-mêmes, gagner en puissance, en crédibilité. Mais aussi en efficacité en essayant de rompre avec certaines de nos fragilités, notamment bureaucratiques.

Pour bien faire la paix, mieux vaut préparer la guerre ?

Nous vivons dans un monde de rapports de force. Les démocraties doivent veiller à ne pas renvoyer une image d'impuissance. Nous avons tout intérêt à nous observer les uns les autres. Il ne faut pas désespérer : la démocratie américaine – et Dieu sait si elle a des défauts – nous a donné un bel exemple en prouvant que la participation électorale pouvait vaincre le populisme. Même si Donald Trump a amélioré son score par rapport à l'élection précédente, Joe Biden se qualifie avec plus de 80 millions de voix. C'est le vote qui a sauvé la démocratie américaine. Nous devons aujourd'hui regarder du côté de chez nous et réfléchir au phénomène de l'abstention, notamment aux dernières municipales. La faible participation électorale est une pathologie qui peut s'avérer mortelle pour les démocraties.

Le Parti communiste chinois n'a pas brillé par sa transparence sur la gestion sanitaire de la crise. Un laboratoire chinois a été pointé du doigt, le médecin lanceur d'alerte Li Wenliang réduit au silence par le régime. Quelle leçon politique en tirer ?

Sur ces sujets, je soutiens les initiatives de la politique française développées par Emmanuel Macron, et Jean-Yves Le Drian, en ligne directrice avec tous les présidents français de la Ve République. Moi, à l'international, je suis fidèle en tout point à la politique étrangère de mon pays ! L'actuelle tension internationale conduit les Chinois à des offensives extérieures et à des replis intérieurs. Les dirigeants chinois voudront à tout prix éviter un scénario à la Gorbatchev avec une dislocation de « l'Empire », ce qui les pousse à défendre leur ordre à l'intérieur tout en menant de grands projets à l'extérieur, tels que la route de la soie ou le sommet commercial de Shanghai. La France, sans naïveté, est très attentive aux rapports de force mondiaux. Ce n'est pas simple. Sur l'affaire des laboratoires, nous faisons confiance à l'OMS qui mène une analyse internationale. C'est une organisation multilatérale qui ne nous cachera pas la vérité. En ce moment, j'entends beaucoup de contre-vérités et de propagandes, mais vous savez, on ne fait pas de la politique pendant cinquante ans pour terminer perdreau de l'année. J'ai assez de pratique de l'État, des relations internationales et de culture de l'indépendance pour garder les pieds sur terre face aux tentatives d'influence des uns et des autres.

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