Entretien

Pour l’essayiste Alain Minc, pourtant proche du président, ses errements tactiques pour ce scrutin peuvent le conduire à la défaite en 2022.

Le Point - 25 mai 2021 - Propos recueillis par Nathalie Schuck

C'est un avertissement qui mérite d'être entendu, car il émane d'un proche du chef de l'État. Alain Minc, qui a repéré le jeune homme dès sa sortie de l'ENA et couvé la suite de sa carrière, le prévient sans prendre de gants : le fait d'avoir nationalisé le scrutin des régionales en envoyant un tiers du gouvernement au combat, dont pas moins de dix ministres contre Valérie Pécresse et Xavier Bertrand, peut le conduire à la catastrophe et mettre en péril sa propre réélection. « Si le RN gagne à Lille et à Marseille, alerte cet habitué de l'Élysée, la présidentielle est pliée pour Emmanuel Macron ! »


Le Point : Le parti du président s'achemine vers une lourde défaite aux régionales des 20 et 27 juin. S'est-il trompé de stratégie en envoyant un tiers de ses ministres au combat et en nationalisant cette élection ?

Alain Minc : Je suis suffisamment désireux de voir Emmanuel Macron réélu l'an prochain pour m'inquiéter sérieusement des obstacles qu'il invente lui-même sur sa route. Il a globalement bien géré la crise sanitaire, dans un climat de relative concorde, à défaut d'union nationale, et il avait une stratégie évidente, la seule possible à mes yeux pour ce scrutin : il fallait l'enjamber. Il aurait dû dire qu'il se plaçait au-dessus des partis et des contingences électorales, et qu'il laissait ses troupes s'allier, qui avec Renaud Muselier, qui avec Valérie Pécresse, qui avec Alain Rousset, qui avec un centriste. On m'objecte, je cite, qu'un « grand parti doit avoir des candidats aux régionales ». Mais LREM et grand parti, pardon, c'est un oxymore ! C'est une organisation gazeuse, dont la seule décision importante cette année est d'avoir acheté un siège. S'ils croient que ça assurera leur pérennité après Macron, c'est une plaisanterie.

La politique, c’est un métier de gentleman cambrioleur qui porte des gants et qui se garde de laisser des traces de doigts sur les portes

Un échec électoral en juin peut-il handicaper sa candidature à la présidentielle ?

Il s'est mis en tout cas en situation que ces régionales soient interprétées comme un désastre pour son parti et donc pour lui-même. Je ne critique pas la manœuvre qui a été conduite en région Paca avec Muselier. Cela relève de la politique la plus classique. Mais la politique, c'est un métier de gentleman cambrioleur qui porte des gants et qui se garde de laisser des traces de doigts sur les portes. Soit l'inverse absolu de ce qui a été fait ! Exposer l'excellent Premier ministre qu'est Jean Castex dans une affaire qui ne peut que mal se terminer, c'est deux fois dommageable : on atteint le crédit du chef du gouvernement et on risque de faire élire Thierry Mariani, dont je rappelle qu'il ne vient pas du canal historique du Front national mais des rangs des Républicains, ce qui accentue le risque qu'il soit élu. Il aurait fallu gérer cela au niveau local, dans une espèce de bouillabaisse sympathique. Cette opération, qui était rationnelle sur le principe, a été menée de façon totalement aberrante.

Si Mariani l'emporte, Castex est-il condamné à quitter Matignon ?

Non, car Emmanuel Macron a enfin trouvé un Premier ministre dans l'esprit de la Ve République. Une victoire du RN l'affaiblirait, mais moins qu'elle n'affaiblirait le président.

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Des bataillons de ministres envoyés contre deux adversaires potentiels dans les Hauts-de-France et en Île-de-France. Macron est-il obsédé par la droite ?

Je ne comprends pas le raisonnement qui consiste à envoyer cinq ministres contre Xavier Bertrand et cinq ministres contre Valérie Pécresse. Dans les deux cas, ça ne fonctionnera pas, au risque de montrer que les ministres n'ont aucun poids politique et de paver le chemin d'un candidat de droite vers l'Élysée. Cela peut permettre à LREM de passer de 8 ou 9 % des voix à 12 ou 13 %, au-delà du seuil de 10 % qui permet de se maintenir au second tour. Mais que se passera-t-il après ? Si les Marcheurs dépassent les 10 % dans les Hauts-de-France, feront-ils du chantage à Xavier Bertrand ? Il leur répondra : « Allez vous faire voir ! » Le danger, c'est que Bertrand soit battu et que la victoire aille au Front national, que je refuse d'appeler le Rassemblement national. Et, au passage, Emmanuel Macron ouvre en grand la route de la présidentielle à Valérie Pécresse, qui, elle, ne sera pas battue en Île-de-France. Et si Xavier Bertrand est élu malgré le maintien de LREM, il pourra dire qu'il a gagné contre le président, ce qui en fera un adversaire encore plus compliqué.

En s’en prenant à Valérie Pécresse, Emmanuel Macron en fait une adversaire très sérieuse

Une candidature Pécresse en 2022 inquiète l'Élysée, de toute évidence. C'est une adversaire dangereuse ?

Elle n'a pas été très bien traitée par le président. Autant Xavier Bertrand peut provoquer une forme d'urticaire légitime chez Emmanuel Macron, parce qu'il ne respecte pas toujours les codes de la courtoisie républicaine, autant Valérie Pécresse a presque les mêmes électeurs que LREM et a mené une action reconnue par tous à la tête de la région. Que peuvent bien lui reprocher ces ministres qui sont supposés lui mordre les mollets ? S'il s'agit de lui imposer un chantage au second tour, ça ne fonctionnera pas, elle l'a déjà refusé. Je dis d'ailleurs de manière très claire que je voterai Pécresse aux régionales, car il n'y a aucune logique à voter LREM en région parisienne. En s'en prenant à elle, Emmanuel Macron en fait une adversaire très sérieuse. Si elle déclare sa candidature à la présidentielle, elle sera pour lui une compétitrice extraordinairement redoutable. Le raisonnement du président, qui consiste à mettre des bâtons dans les roues de deux de ses principaux concurrents, relève de la politique de gribouille qui va se retourner contre lui ! Comment peut-il gérer aussi efficacement le pays et faire des faux pas politiques aussi élémentaires ?

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Il avait des circonstances formidables pour adopter une posture gaullienne et il nous fait de la petite politique digne de la IVe République

Il conserve un socle solide dans les sondages, plus que ses prédécesseurs à la même période. Pourrait-il décrocher à la suite d'un échec aux régionales ?

Nous allons entrer dans une période qui va être très difficile pour lui. Dans la foulée de ces élections, une flopée de sondages expliqueront que Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse sont de meilleurs remparts que lui face à Marine Le Pen. Son principal argument pour 2022 peut tomber. Si les régionales se soldent par l'élection du Front national à Lille et à Marseille, la présidentielle est pliée pour Emmanuel Macron ! C'est d'autant plus rageant qu'avec Jean Castex et Bruno Le Maire il a parfaitement géré la crise sanitaire. Les erreurs de départ ont fini par s'estomper derrière une vaccination qui prend son rythme. On redoutait un chômage massif, il a peu augmenté. Et le boom économique va être impressionnant. Donc Emmanuel Macron a un bon bilan, qu'il gâche en se prenant les pieds dans des manœuvres politiques de deuxième zone. Il avait des circonstances formidables pour adopter une posture gaullienne et il nous fait de la petite politique digne de la IVe République.

Est-il mal conseillé, mal entouré ? Faut-il liquider LREM ?

Ce parti n'existe pas. Si Emmanuel Macron est réélu, qui peut croire une seconde qu'En marche aura la majorité absolue aux prochaines législatives ? Ce parti disparaîtra, que ce soit en 2022 si Macron est battu, ou en 2027. Un parti, c'est une histoire, une tradition, des militants. Qu'est-ce qu'En marche ? Si on est sympathique, ce sont les grognards de l'épopée macronienne. Si on l'est moins, ce sont les sans soldes du macronisme.

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L'ancien Premier ministre Édouard Philippe pourrait-il constituer un recours ?

Je ne comprends pas son attitude. Lors de la sortie de son livre, je pensais qu'il adopterait la position suivante : « Je soutiendrai de toutes mes forces le président de la République que j'ai servi avec loyauté, mais je représente une sensibilité différente de la majorité et je crée donc mon propre parti. » Il aurait attiré beaucoup d'élus à lui. Faute de quoi, il s'est mis dans une situation où il n'aura pas son parti et où il sera obligé de soutenir Emmanuel Macron. Bruno Le Maire est infiniment plus habile en affichant clairement son soutien au président, en contrepartie de quoi il conserve sa très grande liberté et sa très grande autonomie.

Il fait bien de donner un coup de pied dans la haute fonction publique. C’est une réforme qui restera

Macron a-t-il raison de mettre les questions régaliennes (sécurité, laïcité) au cœur du débat politique, au risque de favoriser la droite et le RN ?

Ce n'est pas une question de gauche ou de droite. Vous ne pouvez pas aller à la prochaine élection présidentielle en vous voilant la face sur ce sujet. Même quand on n'est pas un obsédé de la sécurité, on ne peut rester sans réagir aux meurtres de policiers. Pour autant, ce n'était pas une raison pour envoyer le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin à la manifestation devant l'Assemblée nationale, où son collègue de la Justice Éric Dupond-Moretti a été sifflé. C'était un manque de respect pour les institutions.

Les policiers en colère qui défilent, des militaires qui signent des tribunes et maintenant de grands serviteurs de l'État qui étalent leur mécontentement après la décision choc de supprimer le corps préfectoral. Le président n'en fait-il pas un peu trop ?

Au contraire, il fait bien de donner un coup de pied dans la haute fonction publique. C'est une réforme qui restera. Le métier de préfet ne peut pas rester l'apanage de la seule communauté des préfets. On doit pouvoir nommer des gens de qualité, venant de tous horizons. Il ne fait qu'appliquer au corps préfectoral la très bonne réforme de la fonction publique conduite par Olivier Dussopt (ministre délégué au Budget, NDLR), hélas passée sous les radars mais qui a apporté beaucoup de souplesse. Pourquoi ne pourrait-on pas nommer préfet un patron d'entreprise ? Pourquoi devrait-on rester préfet de 25 à 65 ans ? Il faut ouvrir les fenêtres, aérer la haute fonction publique. Emmanuel Macron gouverne bien, je trouve donc ahurissant qu'il invente en politique la machine à se botter le derrière !