Entretien

Le très courtisé maire de Cannes dévoile au « Point » son contrat de gouvernement idéal pour la droite, fondé sur la liberté et la responsabilité.

Le Point - le 1er septembre 2021 - Propos recueillis par Jérôme Cordelier

 

Il a passé l'été à échafauder son projet, nourri par les notes de préfets et de sous-préfets, les témoignages de maires, en particulier de communes de moins de 5 000 habitants, les expertises d'enseignants, de soignants, d'agriculteurs aussi, beaucoup, et aussi d'étudiants ou de jeunes actifs, nombreux à le rejoindre, dit-il au sein de son mouvement, Nouvelle Énergie. Actuelle coqueluche de la droite, le maire de Cannes, David Lisnard, livre en exclusivité au Point ses propositions. Et il promet : il y en aura d'autres…

Le Point : Vous appelez à une rénovation complète, du sol au plafond, de la maison France… Vous voulez faire table rase du passé ?

David Lisnard : Cela n'aurait aucun sens. En politique, deux travers sont dangereux : le conformisme et le révolutionnarisme, comme disait Raymond Aron. On maintient l'entre-soi dominant dans la direction du pays ou on flatte les humeurs du temps. Or il est temps de refonder notre nation et pour cela de vivre une ambition commune, de retrouver le sens de notre civilisation, de sortir de l'impuissance de l'État en matière de sécurité, de justice et d'immigration, de mettre un terme au déclassement éducatif, industriel et scientifique. La France reste un grand pays, mais une telle refondation est urgente. Il y a dans la société une énergie créatrice, intacte malgré le Covid, qui est emprisonnée dans des carcans administratifs inutiles.

Que préconisez-vous pour la libérer ?

Nous proposons avec Nouvelle Énergie une vision du pays destinée à remettre l'individu partout en situation de responsabilité. Outre l'efficacité collective, il s'agit d'une question de dignité individuelle. C'est aussi un renversement par rapport à la tendance de ces quarante dernières années. Comment avoir un service public plus efficace et moins sclérosant pour les initiatives dans un pays qui bat le record du monde de prélèvements obligatoires hors même le contexte Covid ? Je ne vois pas pourquoi on n'adapterait pas à la fonction publique des méthodes qui produisent des résultats dans toutes les organisations. Transformons des dépenses de fonctionnement en investissements. Développons une logique de contractualisation en calibrant postes, missions et objectifs. Il faut des cercles de qualité, des équipes resserrées et mieux payées dans l'administration, avec des rémunérations au résultat. Sur les 5,6 millions d'agents des trois fonctions publiques, un tiers est occupé à des tâches d'administration interne. En Allemagne, ce chiffre est de 25 %. Ces 8 points d'écart représentent une masse salariale de 450 000 personnes. Si l'on supprime ces tâches, si l'on combat les doublons, le « sur-reporting », on oriente les agents vers les besoins du public, on réduit leur nombre en ne renouvelant pas tous les départs et donc le coût pour les contribuables, on modernise les outils. La France n'a jamais eu autant de fonctionnaires - et jamais aussi peu sur le terrain. Beaucoup d'entre eux, y compris à gauche, se retrouvent dans mon projet qui vise à redonner confiance et performance à la puissance publique. C'est par la liberté et la responsabilité que nous sortirons la France de l'embourbement administratif pour générer de l'énergie créatrice.

Vous ne craignez pas de faire la leçon aux inspecteurs des finances de Bercy ?

Les agents de Bercy ne décident pas de la politique de la France et je ne fais la leçon à personne. Je suis un citoyen contribuable et un praticien de la chose publique. Mis à part pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, le nombre d'agents publics n'a cessé de croître. Les dépenses publiques représentaient avant le Covid 56 % de la richesse produite en France, il n'y a jamais eu autant d'impôts et, parallèlement, de mal-être dans la fonction publique, frappée par l'absentéisme. La refondation passera par la subsidiarité : il faut établir de grands objectifs et libérer des marges de manœuvre locales. D'où la nécessité d'intégrer dans la réforme de l'État un souffle décentralisateur.

Le centralisme n'est-il pas ancré dans les mentalités et les usages de notre « monarchie républicaine » ?

Ne nous enfermons pas dans le débat entre le centralisme et le fédéralisme, la France n'est pas l'Allemagne. Notre proposition est ailleurs. La production de la loi doit rester l'apanage du Parlement et du gouvernement. En revanche, il faut introduire du pragmatisme dans l'application et combattre le surnormatif de l'État, dans les décrets d'application et arrêtés qui sont trop nombreux… et parfois même s'éloignent de la loi. Dans cette perspective, transférer le pouvoir normatif aux collectivités locales serait un changement radical qui apporterait de la réactivité et du concret. Quand une loi est votée, les textes d'application devraient être du ressort des collectivités, sauf pour les libertés publiques et les missions fondamentales, régaliennes de l'État, dont le domaine pénal.

Que proposez-vous pour alléger le poids des normes ?

Nous avons 320 000 articles de loi ou de règlement : 50 % de plus en vingt ans. Alain Lambert, aujourd'hui président du Conseil national d'évaluation des normes, note que les Allemands ont réussi à diminuer de 25 % leur stock de normes en quatre ans. L'administration Trump, c'est à son crédit, a aussi accompli un gros travail en la matière. En France, l'ancien ministre du Budget propose de confier au Secrétariat général du gouvernement la mission de réduire - avec les administrations centrales - le nombre de textes produits. Un exemple : pourquoi garder le Code des marchés publics, chronophage et superfétatoire puisqu'il fait doublon avec le droit européen ? Suivons aussi l'expertise de Guillaume Poitrinal sur la surcharge administrative qui pèse sur les créateurs.

Sur la réforme des retraites, pourquoi vous, David Lisnard, détiendriez-vous la recette magique ?

Il n'y a pas de formule magique. Le dire ou le croire, quel que soit le domaine, contribue d'ailleurs à cette infantilisation de la vie publique qui la dégrade. Sur les retraites, on ne pourra pas revenir sans arrêt sur l'âge et il faut sortir de ce mythe du tout-répartition. Le vieillissement de la population est une donnée incontournable. Des choses pertinentes ont été faites, les réformes Fillon et Sarkozy, notamment. Mais on reste sur du paramétrique. Faut-il baisser les pensions ? Non. Peut-on augmenter les cotisations ? Non, puisqu'elles sont déjà les plus élevées au monde. Sortons du déni : la norme de l'âge légal de 65 ans est un impératif national urgent pour des raisons d'équilibre financier. Puis, il faudra mettre en place une retraite par l'épargne. Je préconise de conserver un socle de pension minimale par répartition pour tous les retraités, attribué à tous sans condition dès l'âge de 65 ans, complété par un minimum vieillesse à hauteur de 1 000 euros par mois. Mais il faut aussi, comme le propose l'Institut Molinari, faire évoluer tous les autres régimes vers la capitalisation, à partir des cotisations obligatoires des salariés et des employeurs. Une telle réforme produirait un triple effet positif : elle augmenterait progressivement le pouvoir d'achat des retraités ; elle recapitaliserait l'économie, notamment pour les entreprises de taille intermédiaire ; elle contribuerait à l'assainissement des comptes publics. Le système actuel a généré 60 % de la hausse des dépenses publiques depuis les années 1960.

Vous prônez aussi une réforme globale de notre organisation de santé, pourtant plutôt enviée dans le monde…

Elle est très consommatrice d'argent public et des soignants souffrent. Il faut bien sûr conserver l'universalité, qui garantit l'accès aux soins pour tous, et la liberté de choix des praticiens. Mais notre système est à bout de souffle, comme l'a très bien diagnostiqué Frédéric Bizard, fondateur de l'Institut Santé. Les dépenses de santé se montent à 12 % du PIB et les indicateurs se dégradent. Par exemple, la mortalité infantile représente 3,8 pour 1 000 habitants en France, contre 1,7 au Japon, 2,3 en Suède et en Espagne, 2,8 aux États-Unis. La France compte 9 infirmières pour 1 000 habitants, contre 13 en Allemagne et 15 au Danemark ; 3,2 médecins pour 1 000 habitants contre 3,6 dans la moyenne européenne. Mais 8 % des Français vivent dans des déserts médicaux. Il faut raisonner en termes de prévention, pas seulement en parcours de soins. Or moins de 2 % des dépenses de santé en France sont consacrés à la prévention. Nous devons devenir une grande puissance de la recherche scientifique en misant sur les partenariats publics-privés et en réformant, là encore, l'administration. Une seule agence de santé publique doit remplacer toutes les agences et il faut miser sur une politique de décentralisation : la mission des ARS doit être du ressort des collectivités.

Vous voulez aussi faire de l'éducation un levier de croissance…

Tous les indicateurs soulignent un déclassement éducatif. Pour le niveau en mathématiques en CM1, la France est dernière de l'Union européenne. Dans le classement Pisa, nous étions 13 e en 2000, nous sommes 25 e. Il faut remettre les fondamentaux au cœur de l'école, l'enseignement des mathématiques, du français, de l'anglais, de l'histoire, de l'art et de la culture. Sortir du pédagogisme, du déconstructionnisme, de tout le prêchi-prêcha qui nuit aux élèves. Sans parler du chantier de la refonte des manuels scolaires. On est aussi au bout du système égalitariste et de la carte scolaire qui, en fait, assigne à résidence sociale et crée de l'injustice. Suivons ce qui a fonctionné en Suède, comme le chèque éducation, en Suisse, en Grande-Bretagne. Si l'on veut régénérer l'élite républicaine, on doit permettre à tous les enfants d'accéder à une éducation performante. En développant le système de bourses sociales au mérite et en instaurant le chèque éducation, neutre budgétairement, grâce auquel chaque famille disposerait de la liberté d'inscrire son enfant dans l'établissement de son choix. Les chefs d'établissement seraient libres de recruter les professeurs et ceux-ci de choisir leur affectation, et leur statut, de fonctionnaire ou de contractuel. C'est la liberté et l'émulation qui, comme dans les autres pays, redonneront de la performance au système, avec de meilleures rémunérations pour les enseignants et un État garant du respect des programmes et de l'évaluation.

Autre chantier : la protection de l'environnement. Comment être de droite et écologiste ?

Le défi écologiste passe par la responsabilité individuelle, le progrès scientifique et la réciprocité internationale. L'État doit se donner des objectifs précis et ne pas tomber dans l'intégrisme de l'écologie rouge. Je soutiens une politique énergétique décarbonée s'appuyant sur les atouts de la France, à savoir le nucléaire et l'hydroélectrique, et l'investissement dans les systèmes de chauffage biomasse, le méthanol, etc. Il est absurde d'empêcher la circulation de véhicules diesels dans les centres-villes alors qu'on démantèle l'outil nucléaire. Quand on sait que 5 % des centrales électriques du monde sont à l'origine de 73 % des émissions de CO2, cela pose question. L'économie circulaire apportera aussi de la croissance et du sens environnemental. Un programme international de fixation du carbone est parallèlement nécessaire. Ainsi, plutôt que d'investir dans l'éolien, l'accent serait mis sur la sobriété énergétique dans les bâtiments, la R & D, le nucléaire, la fixation du carbone dans les sols, le bois, les océans.

La droite est-elle en capacité de mettre en application les réformes que vous préconisez ?

Si l'on arrive à bien les expliquer, oui. Dans la société, et notamment chez les agents de la fonction publique, il y a une volonté croissante de sens dans les missions et de bon sens dans l'exécution. La droite aura une légitimité sur ces sujets en proposant un projet de récompense du mérite, du travail et de la responsabilité individuelle. Je suis convaincu qu'une majorité du pays est en phase avec cette approche faite d'autorité contre ceux qui nuisent et de liberté pour ceux qui produisent.

Comptez-vous porter vous-même un tel programme lors de la présidentielle ?

Je fais le nécessaire pour être en capacité politique de faire entendre et gagner ce projet. Au moment où je vous réponds, nous ne connaissons pas les règles de sélection du candidat de la droite et du centre. On verra ce qui se passera au moment de la cristallisation humaine.

Selon la rumeur, vous rallieriez Valérie Pécresse…

Je suis mon chemin, je garde ma liberté d'avancer des propositions et je regarderai l'écho qu'elles reçoivent. Je ne cherche pas à me placer, à être ministre.

Pour certains maires, votre candidature à la présidence de l'Association des maires de France (AMF) ne serait qu'une « rampe de lancement présidentielle », que répondez-vous ?

Mon engagement à l'AMF est ancien et profond. Quand on parle au nom de l'AMF, on porte les aspirations des communes au-delà de tous les clivages. L'unité renforce la légitimité de l'AMF. Mais, parallèlement, on ne demande à personne de renoncer à son identité. François Baroin était président de l'AMF quand il s'est engagé dans la campagne de 2017. Que je sache, André Laignel et Jacques Pélissard n'ont jamais été mous dans leurs convictions. J'aimerais que mes idées pèsent dans la présidentielle et les législatives, pour œuvrer à la refondation ambitieuse de la France. Ce n'est pas antinomique avec la défense acharnée de nos communes et c'est cohérent avec le new deal que j'appelle de mes vœux entre collectivités et État pour une nouvelle décentralisation.