Entretien

Des empires économiques et idéologiques émergents, qui ne nous respectent pas, mettent au défi notre modèle de société et ses valeurs. Sans pour autant se laisser enfermer dans un rapport de vassalité, l’Europe doit donc, selon le président de l’Institut Montaigne (think tank), construire un partenariat avec les États-Unis.

Le Figaro - 15 octobre 2021 - Par Vincent Trémolet de Villers et Ronan Planchon

LE FIGARO. - La pandémie planétaire est aujourd’hui en net recul. Cette période où tout a été bousculé est-elle la matrice du XXIe siècle?

Henri DE CASTRIES. - La seule pandémie n’est pas une grille de lecture suffisante, mais cette période nous a forcés à sortir de nos boîtes logiques. Elle a été le catalyseur d’une triple révolution: technologique, sociétale et géostratégique. Les démocraties occidentales ont perdu leur suprématie, elles ne détiennent plus le monopole de la technologie et leurs valeurs ne sont plus reconnues comme universelles.

L’Ouest a perdu de son hégémonie, dites-vous. La notion d’Occident est-elle encore pertinente?

Ce qui différencie les démocraties occidentales, c’est la primauté de la liberté individuelle, dans le respect de l’autre. Cette combinaison permet l’établissement des principes fondamentaux que sont la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), l’État de droit et la légitimité tirée d’élections libres. Ce contrat social est extrêmement fragile, car il suppose que le résultat du vote, quelle que soit la participation, détermine un état politique respecté jusqu’à la prochaine échéance électorale, en récusant toute idée de «troisième tour».

L’Ouest a perdu sa suprématie et cela ne date pas d’hier, bien que la chute du communisme nous ait longtemps entretenus dans l’illusion que notre système allait prévaloir. Au XIXe siècle, nous cumulions la supériorité militaire, financière et commerciale, ce qui nous permettait d’imposer nos valeurs. Après avoir été mis au défi par le communisme, c’est au tour d’empires économiques et idéologiques émergents, qui ne nous respectent pas, et qui bénéficient de leviers dont nous avions précédemment le monopole. Il y a deux siècles, les Jeff Bezos ou les Elon Musk s’appelaient Vanderbilt ou Morgan, ils mobilisaient des capitaux considérables, car ils développaient des instruments, des infrastructures extrêmement intenses en capital. Aujourd’hui, avec 50.000 euros, on peut créer une entreprise qui, trois ans plus tard, peut valoir 10 milliards d’euros puis 100 milliards quelques années plus tard. Dès lors que la puissance de l’impact technologique est indépendante du montant des capitaux initiaux mobilisés, la technologie est davantage distribuée. L’asymétrie dans le rapport de force s’est faite au détriment de l’Ouest. Elle alimente aujourd’hui les batailles économiques.

On a longtemps cru que le capitalisme était consubstantiel à la démocratie. La Chine est-elle en train de nous prouver l’inverse?

Sur une courte période, cette dissociation peut exister. Reste à savoir ce qu’il adviendra ces prochaines années, car le régime chinois est en train de brider la liberté d’entreprendre, l’un des facteurs essentiels du succès du capitalisme. Il y a dix ans, la Chine était vue comme une puissance économique émergente qui allait contribuer à la prospérité du reste du monde grâce à sa croissance, malgré un régime compliqué. On ne le soupçonnait pas d’arrière-pensées expansionnistes malsaines. Aujourd’hui, le président chinois a révélé au monde un visage très différent de la Chine, qui inquiète ses voisins, et qui, à long terme, pourrait lui porter préjudice. Cette stratégie risque de ralentir la croissance et conduire à une fuite des cerveaux chinois. De plus, si Xi Jinping a mis la main sur Hongkong, il a aussi montré qu’il ne tenait pas ses engagements sur ce dossier et sur l’initiative «Belt and Road» (la «route de la soie»), ses résultats sont en deçà des espérances initiales.

Pour que les États-Unis nous considèrent comme des alliés à part entière, il faut un minimum de consensus, d’organisation et d’efforts communs entre Européens. Notamment en matière de défense

Dans ce contexte, l’Europe doit-elle prendre parti entre la Chine et les États-Unis ou tenter de tirer son intérêt propre de cette nouvelle dialectique géopolitique?

Il ne faut pas se leurrer, si l’Europe tient à ses valeurs, elle ne peut que se trouver dans le même camp que les États-Unis. L’Europe ne peut pas afficher une neutralité illusoire qui ne servirait que la Chine, ni s’aligner sur les États-Unis de façon aveugle. Nous ne devons pas nous laisser enfermer dans un rapport de vassalité mais construire un partenariat avec les Américains. Pour que les États-Unis nous considèrent comme des alliés à part entière, il faut un minimum de consensus, d’organisation et d’efforts communs entre Européens. Notamment en matière de défense. Ce qui ne doit pas empêcher la France d’affirmer une stratégie indo-pacifique et de réaffirmer son attachement à la Nouvelle-Calédonie, qui est un atout stratégique pour tous les acteurs de la région. La perdre à l’issue du référendum du 12 décembre serait dramatique.

L’Europe n’est jamais apparue comme une puissance diplomatique…

L’Europe est un des principaux marchés du monde, c’est une zone de prospérité même si elle est vieillissante, et fragile, car très sensible aux migrations. Avant de raisonner en termes de puissance, nous avons besoin de progresser sur de nombreux sujets, comme l’éducation, l’innovation, ou la défense. En dehors de la France, beaucoup de pays européens, depuis 1945, ont vécu comme de grands enfants protégés par les États-Unis, l’Allemagne n’a, par conséquent, que peu investi dans sa défense nationale. Cette situation n’est pas soutenable. Tant que nous n’aurons pas de défense européenne crédible, nous serons forcés de passer par les fourches caudines des États-Unis. Il ne s’agit pas de la construire contre eux, mais de pouvoir assumer nos responsabilités lorsque nos intérêts ne sont pas alignés.

En 2017, vous aviez soutenu François Fillon. Quel regard portez-vous sur le bilan d’Emmanuel Macron?

Il est nuancé. Sur l’éducation, nous continuons à souffrir de la très grande dégradation de notre système éducatif. Sa fonction verticale consiste à permettre l’ascenseur social, sa fonction horizontale doit permettre l’intégration sociale. Or, l’école de la République n’assure plus ni l’un ni l’autre. L’Institut Montaigne a établi que sur 150.000 jeunes qui quittent le secondaire sans aucun diplôme, 90 % étaient déjà en difficulté en classe de CP. Mais nous avons un ministre qui porte une vision. Le dédoublement des classes et tout ce qu’a fait Jean-Michel Blanquer dans le primaire est essentiel, et doit être soutenu.

Sur le plan économique, il faut se féliciter de la réforme du droit du travail, de la baisse de l’impôt sur les sociétés, de la baisse des impôts de production, bien qu’elle soit encore partielle, et de la réforme de l’assurance-chômage.

Je suis très frustré qu’on n’ait pas pu réformer les retraites. Il s’agit pourtant de la mesure la plus puissante pour le retour à l’équilibre des comptes publics. Les Français savent que lorsque l’espérance de vie s’accroît, il faut travailler plus longtemps si l’on veut davantage de pouvoir d’achat

En revanche, si les pouvoirs publics ont rapidement et fortement réagi à la crise du Covid-19 pour soutenir l’économie, on a eu trop tendance à refinancer des entreprises publiques déjà en difficulté avant la crise sans les réformer en profondeur. Au détriment de ce qu’on aurait pu consacrer à la recherche et à l’innovation.

Par ailleurs, je suis très frustré qu’on n’ait pas pu réformer les retraites. Il s’agit pourtant de la mesure la plus puissante pour le retour à l’équilibre des comptes publics. Les Français savent que lorsque l’espérance de vie s’accroît, il faut travailler plus longtemps si l’on veut davantage de pouvoir d’achat. Notre pays s’est appauvri ces dernières années, car nous travaillons moins que les autres, tout en taxant plus qu’ailleurs ceux qui travaillent. Dans le même temps, le nombre de fonctionnaires a augmenté de 1 million entre 2000 et 2015 sans bénéfice réel, et Emmanuel Macron n’a pas supprimé 120.000 postes, comme il l’avait promis. Où sont les gains de productivité de la fonction publique? En termes de finances publiques, la situation de notre pays est probablement la plus dégradée d’Europe. À la différence de l’Italie, nous ne dégageons pas d’excédent primaire. Comme on ne peut pas augmenter les impôts sans prendre le risque d’étouffer l’économie, la seule solution consiste à réformer l’État et les dépenses sociales.

La crise économico-sanitaire n’a-t-elle pas changé notre rapport à l’équilibre budgétaire?

Dans un pays correctement géré, il n’y a aucun problème à utiliser une période de taux d’intérêt bas pour s’endetter et affecter cet endettement à de l’investissement qui générera de la croissance future. Notre problème vient de ce que nous nous sommes habitués à emprunter pour payer nos dépenses courantes et non nos investissements.

La France est l’une des rares puissances qui n’a pas trouvé de vaccin.Est-ce un signe de déclassement?

Sans doute l’excès de dépenses publiques nous a-t-il empêchés de consacrer assez de ressources à la recherche et à l’investissement industriel. Ce même excès explique aussi le déclin relatif du revenu par tête dans notre pays. Plus vous prenez de blé au paysan qui vient de faire sa récolte, moins il en aura à replanter l’année suivante. Nous n’avons pas été capables de faire les réformes nécessaires pour rester une nation certes moyenne, mais enviable et enviée. Nous conservons cependant des atouts formidables dont notre autonomie nucléaire, militaire et civile, unique en Europe.

Les forces politiques traditionnelles ne sont pas capables d’exprimer leur vision d’une société démocratique au XXIe siècle au travers d’un récit mobilisateur, c’est ce qui fait le lit des populistes. C’est ce qui explique le succès d’Éric Zemmour dont je ne partage ni les opinions, ni les solutions

Le sujet de l’immigration n’a-t-il pas été sous-estimé pendant ce quinquennat?

Concentrer la discussion sur ce sujet est une façon de se mentir à nous-mêmes. Même si davantage de détermination est nécessaire. Notre pays a été trop complaisant et la législation européenne trop compliquée, mais on ne peut pas ramener l’ensemble de nos problèmes à l’immigration, ni en rendre responsable ce seul quinquennat. Nos modes de gouvernance politique n’ont pas évolué avec le corps social. La société civile souffre d’un mode d’organisation jacobine inadapté. Les forces politiques traditionnelles ne sont pas capables d’exprimer leur vision d’une société démocratique au XXIe siècle au travers d’un récit mobilisateur, c’est ce qui fait le lit des populistes. C’est ce qui explique le succès d’Éric Zemmour dont je ne partage ni les opinions, ni les solutions.

Vous plaidez donc pour une réforme institutionnelle profonde. Comment peut-elle se traduire concrètement?

On ne peut pas changer la Constitution tout le temps, il faut revenir à une séparation des pouvoirs plus claire. Par peur de la suspicion de l’opinion publique sur leurs capacités à prendre des décisions dans l’intérêt général, les politiques ont multiplié les autorités indépendantes, qui sont autant de bureaucraties incontrôlées, et les fenêtres de judiciarisation de la vie politique. C’est ce qui a conduit le judiciaire à sortir des clous et à empiéter sur l’exécutif et le législatif. Si on continue dans cette direction, notre régime démocratique ne le sera plus. Je suis partisan de la sanction du politique par le suffrage, mais le judiciaire ne doit pas se considérer comme un magistère moral, ne rendant de comptes qu’a lui-même.

Plusieurs décisions m’ont choqué de ce point de vue: les perquisitions au domicile d’Édouard Philippe et de ses ministres en raison des décisions politiques prises dans le cadre de la crise sanitaire, la décision de la Cour de justice de l’Union européenne de mettre les forces spéciales aux 35 heures - Moscou et Pékin doivent se frotter les mains -, et la suspension des règles de calcul du montant de l’allocation-chômage par le Conseil d’État. Je vois dans ces décisions la marque d’un dérèglement profond de notre pacte démocratique. Saisissons les échéances qui viennent pour, en clarifiant ces sujets, créer les conditions du rebond de notre pays.