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Le Premier ministre Edouard Philippe défend fermement sa réforme de la SNCF alors que la grève des cheminots a repris ce samedi.

 

Le Parisien - 7 avril 2018 - Par Olivier Beaumont, Valérie Hacot, Muriel Pleynet, Vincent Verier et Henri Vernet

Tendu, Edouard Philippe, en ces jours de tumulte ? Recevant à Matignon, vendredi après-midi, les journalistes du Parisien-Aujourd’hui en France, le Premier ministre tient à prouver le contraire. Il l’affiche à travers ses fameux boutons de manchette à l’élégance toute britannique : « Keep calm and stay positive», y est-il gravé ! Pour lui, confie-t-il, Matignon n’a rien d’un enfer. Il n’empêche, le chef du gouvernement, tout en insistant sur sa détermination totale à mener cette réforme, laisse plus d’une fois percer un brin d’agacement. Et l’ironie cinglante qu’il manie parfois fait irrésistiblement songer à son mentor Alain Juppé.

Mais le message est clair, il veut montrer que la majorité est « solide » et que son chef tient fermement la barre face à ceux qui rêveraient d’un nouveau mai 68. Pour le Premier ministre, pas question de céder face aux grévistes. Jeudi, au JT de Jean-Pierre Pernaut sur TF 1, c’est Emmanuel Macron qui parlera à son tour aux Français.

La grève a repris ce samedi soir et s’achèvera mardi matin. C’est reparti pour des jours de galère pour les usagers des transports en commun ?

EDOUARD PHILIPPE. Je le redoute et le regrette car j’en vois bien le caractère très pénible pour les usagers qui ont besoin du train pour se déplacer, aller au boulot, voir leurs proches… Mais il suffit d’écouter ceux qui ont pensé cette grève pour comprendre qu’elle est conçue pour maximiser les nuisances pour les usagers.

Cela pourrait vous inciter à revoir votre copie ?

Je vois que certains soutiennent ce mouvement de grève, d’autres qui le critiquent. En tout cas, moi, je reçois des messages de Français qui soutiennent le gouvernement, en disant qu’il faut aller jusqu’au bout. Eh bien c’est ce que nous allons faire. Dès le 26 février, lors de ma première déclaration sur la SNCF, j’ai dit qu’il y avait des sujets qui n’étaient pas négociables : l’ouverture à la concurrence, la réorganisation de l’entreprise et la fin du recrutement au statut. Nous n’y reviendrons pas, ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas ouvert aux discussions pour parler des modalités.

Partant de ce postulat, comment sortir de cette grève, sachant que les syndicats ont dit qu’ils ne voulaient pas entendre parler de ces points-là ?

J’entends la détermination de certaines organisations syndicales, mais qu’ils entendent bien la mienne aussi. Le statu quo n’est pas viable.

Cela veut dire qu’on est parti dans un rapport de force qui peut durer plusieurs mois ?

Je n’ai jamais utilisé la théorie du rapport de force. Mais j’ai exprimé clairement la volonté du gouvernement et où étaient les marges de discussions. J’ai bon espoir qu’à la fin on s’entende.

Sur l’ouverture à la concurrence, vous citez souvent l’exemple allemand. Mais là-bas, les prix des billets ont aussi augmenté…

Ça dépend de quels prix on parle et de quelles lignes ! Le modèle allemand dont s’inspire notre réforme, c’est une entreprise unifiée, un seul patron, une fréquentation en hausse, une qualité de service améliorée et une offre qui s’est démultipliée avec davantage de petits prix. La SNCF vaut largement la Deutsche Bahn. Donc je reste convaincu qu’avec l’ouverture à la concurrence, la qualité et l’offre vont largement s’améliorer.

Y a-t-il eu un manque de pédagogie pour expliquer cette réforme ?

Je n’ai absolument aucun regret. Mais qu’il y ait besoin d’expliquer et de continuer à expliquer, c’est évident.

Donc votre méthode est la bonne, malgré les mouvements de contestation ?

Qui pouvait penser honnêtement que si un jour on allait entreprendre la vraie réforme de la SNCF, ça allait forcément se passer sans protestation ? Nous savons que c’est un sujet sensible. Tous les Français le savent, c’est pour cela qu’ils nous disent de tenir bon. Il y a urgence, il faut avancer et tout le monde doit savoir notre détermination à aller au bout.

Certains vous soupçonnent de casser le statut pour symboliser la capacité réformatrice de votre gouvernement…

C’est une lecture extrêmement politicienne du problème. Ce n’est pas le cas. Si on parlait d’un secteur où la qualité de service était reconnue comme plutôt bonne, qui ne perdait pas d’argent, je comprendrais cette question. La réalité, c’est qu’il s’agit d’une entreprise où la qualité de service se dégrade, qui perd beaucoup d’argent alors qu’on en injecte de plus en plus, et qui va être soumis à la concurrence. Ne rien faire, c’est condamner l’entreprise.

Vous demandez aux cheminots de faire des efforts pour une dette qui a été creusée par l’Etat. C’est normal ?

Peut-être que ça demande des efforts mais c’est pour l’intérêt général. Je relève que le contribuable, qui finance massivement la SNCF et continuera à le faire, a toujours été au rendez-vous. Je ne fais pas une réforme contre les cheminots. Ce qui m’intéresse c’est le service qu’on apporte aux Français.

Mais c’est la dette de l’Etat, pas celle des cheminots…

Si on reprend la dette sans rien faire, la SNCF n’ira pas mieux. Si on veut corriger les choses, il faut agir sur plusieurs facteurs : l’organisation de l’entreprise, la fin du recrutement au statut, l’ouverture à la concurrence. Puis viendra la question de la dette, mais pas avant d’avoir la certitude que l’entreprise ne crée plus trois milliards d’euros de dette supplémentaire par an. On veut investir dans la SNCF, mais on ne va pas continuer à abonder dans quelque chose qui n’est pas réparé.

Quand allez-vous annoncer une reprise de la dette ?

Ce n’est pas un petit sujet. Il sera donc traité sérieusement. Et nous avons dit que la question de la dette sera traitée avant la fin du quinquennat.

Ce n’est pas trop tard?

Dire aux Français qu’on reprendrait X dizaines de milliards d’euros de dette, alors que rien n’aurait changé dans l’entreprise, alors que personne n’aurait la certitude qu’on ne se retrouverait pas dix ans plus tard dans la même situation, pardon, ça ne serait pas raisonnable pour un dirigeant public.

La CGT, et notamment Philippe Martinez, parle de chantage…

C’est un grand mot pour le représentant d’une organisation qui a explicitement conçu une grève pour qu’elle soit le plus impactant possible pour les usagers.

Dans la majorité, certains parlent de gréviculture. Vous trouvez que la France est dure à réformer ?

C’est un terme que je n’utilise pas. Depuis six mois, ce gouvernement montre qu’on peut changer les choses. Mais il est naturel qu’il y ait des sujets qui se passent bien et d’autres où il y a des grèves. Ce qui n’est pas acceptable, c’est le blocage et les actions illégales.

Vous êtes satisfait du travail d’Elisabeth Borne ?

Très satisfait.

Même si les syndicats sont sortis furieux vendredi de son bureau et ont menacé d’une grève plus longue ?

Je vous l’ai dit, je ne marche pas au rapport de force. Pour un gouvernement, dialoguer ne veut pas dire renoncer.

Est-ce qu’il y a une convergence des luttes ?

J’ai du mal à voir une convergence entre des militants d’extrême gauche qui viennent perturber les amphis et les soignants dans les hôpitaux. J’ai du mal à voir la convergence entre ceux opposés à la réforme ferroviaire et les salariés d’Air France qui demandent des salaires plus élevés. Ce ne sont pas les mêmes objectifs. Maintenant, j’ai bien vu qu’un certain nombre de gens, par conviction politique et idéologique, essayent de lutter dans la rue contre les résultats qui ont été obtenus dans les urnes. C’est ce qu’a dit quasi explicitement Olivier Besancenot et parfois ce qu’a dit Jean-Luc Mélenchon.

La France insoumise veut son mai 1968 ?

Elle a en tout cas une action clairement assumée.

Craignez-vous que le mouvement dans les universités gagne en importance ?

Il faut faire la part des choses. Par exemple, à Paris Sorbonne, il doit y avoir 55 000 étudiants. Certains parlent de blocages. C’est vrai : à Clignancourt en musicologie il y a un certain nombre d’étudiants en grève. Si on en a 70 ici, et 55 000 là, je veux bien qu’on dise que l’université est bloquée, mais c’est important aussi de respecter les ordres de grandeur. On est vigilant, on reste à l’écoute, quand les présidents d’universités nous saisissent pour des interventions ça ou là, elles ont lieu. Là aussi, nous sommes extrêmement déterminés à ne pas laisser agir une minorité ultra-politisée et parfois très violente.

Il y a eu des incidents violents hier à Tolbiac : y a-t-il un risque de graves dérapages ? Comment allez-vous agir ?

Je condamne évidemment toutes les violences et on fera le nécessaire pour que les examens aient lieu. Je suis à l’écoute des étudiants et de leurs représentants élus qui nous disent qu’ils veulent des choses simples : bosser et réussir.

Votre mentor Alain Juppé a lui aussi traversé des périodes mouvementées en 1995 lorsqu’il était à Matignon. Il vous donne des conseils ?

Non. Mais nous nous parlons régulièrement et j’ai toujours beaucoup de plaisir à échanger avec lui. Le mouvement de 1995 nous l’avons évoqué ensemble il y a déjà bien longtemps. Mais les deux situations sont assez différentes, sur le plan économique, politique et même sur le fond de la réforme. Tout ce que nous mettons en oeuvre a été annoncé pendant la campagne, et il y a aussi aujourd’hui une unité de la majorité beaucoup plus forte qu’à l’époque : en 1995 la campagne présidentielle (NDLR : qui a vu s’affronter Édouard Balladur et Jacques Chirac) avait laissé des traces et des divisions.

Stéphane Gatignon, le maire de Sevran (Seine-Saint-Denis) vient de démissionner. On sent monter un vrai ras-le-bol chez les élus de banlieues…

J’ai été maire d’une ville, Le Havre, où il y a des quartiers difficiles. Je comprends très bien les expressions de fatigue, voire de désespoir de certains élus. Mais nous sommes en train d’avancer sur le sujet.

Ils ont pourtant l’impression que le gouvernement n’est pas à leur écoute…

La mission de réflexion de Jean-Louis Borloo a pour tâche de débloquer les choses. Mais nous avons déjà mis en œuvre des dispositifs pour relancer la politique de la ville. Le dédoublement des classes de CP dans les réseaux d’éducation prioritaire s’attaque par exemple précisément à ces questions. En matière d’éducation aucune mesure n’a eu autant d’impact depuis dix ou quinze ans. Le lancement des emplois francs depuis le 1er avril apporte un soutien ciblé aux travailleurs issus des quartiers concernés pour lutter contre l’assignation à résidence.

Quelle suite donnerez-vous à la mission Borloo ? Certains élus locaux redoutent qu’elle finisse dans un tiroir ?

Je n’ai pas de tiroir !

Gérard Larcher, le président du Sénat, s’insurge contre la réduction de 30 % du nombre de parlementaires prévue par la réforme constitutionnelle. Cela vous étonne ?

Je peux parfaitement comprendre que le président du Sénat rechigne à ce qu’il y ait moins de sénateurs. C’est humain. Cela témoigne là aussi d’une certaine forme de conservatisme… Mais je rappelle juste qu’au moment de l’élection présidentielle, le candidat que soutenait Gérard Larcher préconisait une réduction du nombre de parlementaires à 400 députés et à 200 sénateurs. François Fillon allait donc très au-delà de ce que nous proposons…

Donc vous ne bougerez pas là non plus ?

La réduction du nombre de parlementaires est un engagement clair du Président de la République, c’est important de le rappeler. Au Sénat, il y a la volonté qu’il y ait au moins un sénateur par département, c’est légitime. Mais on peut aussi se poser la question de savoir comment on élit les sénateurs…

Quel serait le meilleur système ?

Dès lors qu’on met sur la table une série de sujets, la discussion parlementaire peut être très riche.

Toutes les conditions sont-elles réunies pour que l’évacuation des zadistes de Notre-Dame-des-Landes se passe bien ?

C’est un sujet sur lequel je suis vigilant. Dès l’annonce de la décision du gouvernement à propos de Notre-Dame-des-Landes, j’ai dit qu’à la fin de la trêve hivernale les occupants illégaux de parcelles devraient les avoir libérées. Les terrains doivent retrouver leur vocation agricole. Les occupants illégaux qui avaient un projet agricole – puisque la vocation de ces terres doit être agricole – ont été invités à se manifester, à s’insérer dans les procédures normales. Ceux qui se placent dans ce cadre auront leur place dans le respect des procédures légales. Tous ceux qui ne s’inscrivent pas dans le cadre de la légalité devront quitter les terrains rapidement.

Le 9 avril - lundi - comme on entend dire ?

Ce sera dans les jours prochains, mais si vous attendez de moi que je vous confirme la date d’une opération vous allez être déçus…

On parle de vous partout, pour conduire la liste aux élections européennes, comme candidat à Paris, à Bordeaux… Rumeurs ou ballons d’essai ?

Et pourquoi ne citez-vous pas Le Havre ? Ballons d’essai, je peux vous garantir que non.-

Comment voyez-vous l’après Matignon ?

Très bien. Sans aucune espèce d’angoisse. Je suis passionné par ce que je fais. Certains ont dit que Matignon est un enfer, c’est une pensée que je ne comprends pas. J’ai la chance et l’honneur de pouvoir servir mon pays et de le transformer dans un sens utile, avec une excellente relation avec le président de la République et une majorité solide. C’est l’essentiel.

Un an après l’élection d’Emmanuel Macron, quels sont les gros chantiers à venir ?

Multiples. On les connaît, il n’y a pas d’agenda caché. Une loi de programmation pour la justice, une loi d’orientation sur les mobilités, la révision constitutionnelle, la transformation des retraites… La méthode est saine, elle est bonne, de toute façon c’est la nôtre et on va continuer.

 

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