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Climat

La crise sanitaire n’aura qu’un effet négligeable sur le réchauffement climatique, à moins que les pays n’en profitent pour accélérer la transition écologique.

 

Le Monde - 9 décembre 2020 - Par Audrey Garric

La crise sanitaire a eu beau mettre les transports à l’arrêt, des secteurs industriels à terre et un coup de frein général à l’économie, elle n’aura qu’un effet négligeable sur le réchauffement climatique – malgré la baisse attendue de 7 % des émissions en 2020. Les plans de relance et les milliers de milliards de dollars qu’ils brassent, en revanche, peuvent changer la donne et l’ampleur des catastrophes que le monde devra affronter. Une relance verte, c’est-à-dire un financement massif de la transition écologique, permettrait de contenir la hausse des températures autour de 2 °C à la fin du siècle, rapprochant les pays des objectifs de l’accord de Paris sur le climat. A l’inverse, la poursuite des politiques climatiques actuelles, toujours largement insuffisantes, nous mènerait vers un réchauffement compris entre 3 °C et 4 °C, entraînant des impacts climatiques bien plus vastes et destructeurs.

Qu’on en retienne une lecture optimiste ou pessimiste, le dernier bilan du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) sur l’action climatique constitue un avertissement pour les gouvernements. Sa publication, mercredi 9 décembre, intervient avant le sommet de l’ambition climatique, organisé en visioconférence, samedi 12 décembre, pour fêter les 5 ans de l’accord de Paris et pour relancer les efforts des Etats dans la bataille contre le réchauffement.

Tous les ans, sur la base des dernières données compilées par une équipe internationale de scientifiques, l’Emissions Gap Report du PNUE compare l’écart entre les engagements pris par les Etats pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, et la baisse qui serait nécessaire pour respecter l’accord de Paris de 2015 – à savoir contenir la hausse de la température « nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels », si possible sans excéder 1,5 °C. Le constat est sans appel : cet écart est bien trop important. « Le monde n’est absolument pas sur la bonne trajectoire pour combler ce fossé et pour respecter les objectifs de l’accord de Paris », assènent les experts du PNUE, alors que l’année 2020 est en passe de devenir l’une des trois plus chaudes jamais enregistrées.

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Record d’émissions

Les émissions de gaz à effet de serre ont atteint, en 2019, un record historique de 59 milliards de tonnes (gigatonnes ; Gt) équivalent CO2. Elles ont augmenté de 2,6 % par rapport à 2018, en raison d’une aggravation des feux de forêts. « La croissance des émissions est plus faible sur cette décennie [en moyenne de 1,4 % par an] que sur la précédente, mais il n’y a pour l’instant aucun signe d’un pic à venir, qui déboucherait sur une diminution durable, indique Anne Olhoff, l’une des autrices principales, chercheuse à l’université technique du Danemark. Les dynamiques restent très différentes selon les pays, avec des rejets qui baissent globalement dans l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques], mais augmentent ailleurs. » Parmi les quatre principaux pollueurs, les émissions de la Chine et de l’Inde sont en hausse, tandis que celles des Etats-Unis et de l’Union européenne (comptée avec le Royaume-Uni) décroissent – même si les pays développés délocalisent une partie de leur pollution.

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Confirmant des premières estimations, les émissions de CO2, le principal gaz à effet de serre, devraient baisser de 7 % en 2020 du fait de la pandémie, essentiellement en raison du très fort ralentissement des transports. Cette diminution est la plus forte depuis la seconde guerre mondiale et s’avère bien plus importante que le reflux observé après la crise financière de 2008-2009 (− 1,4 %).

Ce décrochage risque toutefois de ne pas être durable, dans la mesure où il est contraint et ne découle pas de changements structurels dans l’économie. Les scientifiques anticipent ainsi un rebond des émissions dès 2021, sous l’effet du retour d’une croissance économique majoritairement basée sur les énergies fossiles. Dans ce cas, l’accalmie de 2020 n’aura presque aucun effet sur le long terme : elle se traduira par une baisse de seulement 0,01 °C de la température mondiale au milieu du siècle.

Levier des plans de relance

Mais les pays peuvent dessiner un autre futur. Les plans de relance, de par leur ampleur sans précédent – 12 000 milliards de dollars soit 9 900 milliards d’euros ou 12 % du produit intérieur brut (PIB) mondial –, constituent une occasion majeure pour accélérer la transition écologique et décarboner l’économie.

Selon les calculs du PNUE, une relance verte permettrait de réduire de 25 % le niveau des émissions que l’on atteindrait en 2030, en poursuivant les politiques actuelles, de sorte que le monde aurait deux chances sur trois de limiter le réchauffement en dessous de 2 °C. Parmi les mesures à privilégier, l’ONU liste le soutien direct aux technologies et aux infrastructures bas carbone (énergies renouvelables, transports, bâtiments, etc.), la réduction des subventions aux énergies fossiles, l’interdiction de construire de nouvelles centrales au charbon et la promotion de solutions fondées sur la nature, comme le reboisement à grande échelle.

Pour l’instant, « cette opportunité a été largement manquée », prévient le PNUE. D’après les analyses compilées par l’institution onusienne, les mesures de sauvetage et de relance économiques ont principalement soutenu des secteurs intensifs en carbone (aéronautique, automobile, etc.) ou neutres pour les émissions. Seulement un quart des membres du G20 (la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Corée du Sud) ont consacré une part importante de leurs dépenses, jusqu’à 3 % du PIB, pour des mesures de transition écologique. Mais cette tendance peut encore être inversée lors des prochaines réformes fiscales et mesures budgétaires, indique le PNUE, sans quoi « les objectifs de l’accord de Paris seront encore davantage hors de portée ».

Un « vaste écart »

Une autre lueur d’espoir réside dans la récente multiplication des engagements de pays à atteindre un objectif de neutralité carbone au milieu du siècle. La Chine, le Japon, la Corée du Sud ou l’Afrique du Sud se sont engagés ces deux derniers mois, comme l’Union européenne ou le Royaume-Uni auparavant, à ne pas rejeter davantage de gaz à effet de serre dans l’atmosphère que les puits naturels (forêts, etc.) ou les technologies de séquestration du CO2 ne peuvent en absorber. Mi-novembre, 126 pays couvrant 51 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre avaient adopté, annoncé ou envisagé un objectif de « zéro émission nette » – un chiffre qui pourrait grimper à 63 % si les Etats-Unis les rejoignent, comme s’y est engagé le président élu, Joe Biden. S’ils étaient respectés, ces objectifs seuls mettent la planète sur une trajectoire de 2,5 °C à 2,6 °C, précise le PNUE.

« Bien que ces objectifs soient encourageants », note le PNUE, ils mettent en évidence le « vaste écart » entre l’ambition à long terme (2050) et le « niveau totalement insuffisant » des objectifs de court terme (2030), pris de manière volontaire par les 196 pays signataires de l’accord de Paris. L’institution onusienne le répète depuis plusieurs années : ces engagements climatiques pour 2030 nous mènent vers un réchauffement de 3,2 °C. Les pays doivent alors tripler le niveau de leurs contributions nationales pour ne pas dépasser 2 °C, et le multiplier par 5 pour ne pas aller au-delà de 1,5 °C.

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« Pour rester faisables et crédibles, les engagements de neutralité carbone doivent être traduits d’urgence en politiques et en actions fortes à court terme », avertit le PNUE, qui appelle les Etats à soumettre à l’ONU des plans climatiques plus ambitieux d’ici à la prochaine conférence internationale sur le climat (COP26), qui se tiendra à Glasgow (Ecosse), en novembre 2021. Au moment de la finalisation du rapport, aucun membre du G20 ne l’avait fait. Depuis, le Royaume-Uni a annoncé un objectif de réduction d’au moins 68 % de ses émissions d’ici à 2030, par rapport à 1990, et l’Union européenne pourrait adopter, lors d’un sommet, les 10 et 11 décembre, un objectif de baisse de 55 %.

Mais, avant d’augmenter les objectifs, encore faut-il les tenir. Or, pour l’instant, les pays du G20, qui comptent pour les trois quarts des émissions, ne sont pas sur la bonne trajectoire pour respecter leurs engagements pour 2030, en raison du retard pris par cinq d’entre eux (les Etats-Unis, l’Australie, le Brésil, le Canada et la Corée du Sud). De sorte que les politiques actuelles (mises en place avant le Covid-19) nous mènent vers un réchauffement de 3,4 °C à 3,9 °C.

Réduire les émissions de l’aviation

Pour accélérer encore l’ambition climatique, le rapport se focalise cette année sur deux leviers d’action. D’abord, les secteurs aériens et maritimes, qui représentent 5 % des émissions de gaz à effet de serre, un chiffre amené à fortement progresser. Les progrès technologiques peuvent améliorer l’efficacité énergétique des transports, mais ils ne suffiront pas pour décarboner ces secteurs en raison de la hausse attendue de la demande, prévient le rapport, qui ajoute que la compensation carbone « ne devrait être qu’une solution temporaire ». Il faudra alors également se passer d’énergies fossiles au profit d’autres sources (biocarburants, hydrogène, etc.), dont le coût élevé finira par abaisser la demande pour ces modes de transport.

Ensuite, le PNUE se penche sur les modes de vie, alors qu’environ deux tiers des émissions mondiales sont liées à la consommation des ménages. Les gouvernements doivent permettre aux consommateurs de réduire leur empreinte carbone, ainsi que les y encourager, en les incitant à utiliser le vélo et le covoiturage, à remplacer les vols intérieurs par le train ou en améliorant l’efficacité énergétique des logements. La réduction des émissions doit se faire dans un esprit de justice sociale. Le 1 % le plus riche de la population mondiale, dont les émissions représentent plus du double des 50 % les plus pauvres, « devra réduire son empreinte d’un facteur d’au moins 30 pour rester en ligne avec les objectifs de l’accord de Paris », selon l’ONU.

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