Education

Le ministre de l’Éducation nationale lance une ambitieuse refonte du bac. Ses prédécesseurs s’y sont essayés sans succès.

Le Figaro premiu - 15 février 2018 - Par François Bouchon

Blanquer passe à l’offensive

C’EST UNE ÉPREUVE redoutée par les novices : participer à « L’Émission politique » de France 2. Passer sur le gril en prime time pendant deux heures, comme c’est le cas jeudi du ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Il y aurait de quoi se sentir paralysé, après seulement neuf mois de vie publique. A fortiori quand on vient d’annoncer la réforme du sacro-saint baccalauréat, sur laquelle tant de gouvernements ont trébuché. A fortiori, quand on ne goûte pas aux petites phrases, qu’on leur préfère les raisonnements, ponctués d’interrogations dignes d’un sujet de philosophie. « Comment un monde de plus en plus technologique peut être aussi un monde de plus en plus humain ? », martèle ainsi le ministre, à longueur d’interviews.

     

Le ministre et le mammouth

La droite se pince pour vérifier qu’elle ne rêve pas, la gauche ne parvient pas à le contester, l’opinion le plébiscite : rarement ministre de l’Éducation nationale aura bénéficié d’une telle aura. Jean-Michel Blanquer est - de très loin - le ministre le plus populaire que la Rue de Grenelle ait connu depuis plus de quinze ans.

Quand nombre de ses prédécesseurs ont pris le parti de l’immobilisme pour durer, il proclame une nouvelle réforme tous les mois ou presque - de la maternelle au supérieur, il n’est pas un pan de l’école que le ministre n’ait dans son viseur.

Tandis que les ex-locataires de la Rue de Grenelle ont soigneusement pris soin de contourner les grands totems de l’Éducation nationale, Blanquer, quant à lui, s’attaque aux mythes : après la réforme de l’accès à l’université, symbole du droit aux études supérieures pour tous, voilà celle du bac, une autre institution républicaine au nom de laquelle plus d’un étudiant a déjà battu le pavé…

Et pourtant, comme par miracle, l’école frémit mais ne se révolte pas. Quelques organisations étudiantes protestent, mais ne défilent pas, des syndicats enseignants s’inquiètent, mais ne mobilisent pas. Le « mammouth » ne serait plus ce qu’il était ? Pas si sûr.

Depuis près de neuf mois, Jean-Michel Blanquer arpente tant le terrain que les médias avec un message clair et salutaire : non à l’égalitarisme. Retour des classes bilangues, célébration des langues anciennes, louanges de La Marseillaise et même de l’uniforme, retour aux fondamentaux et à la méthode syllabique… Même s’il fait mine de n’appartenir à aucun camp, Blanquer a déjà - et c’est heureux - débarrassé l’école de l’héritage Najat Vallaud-Belkacem - notamment la réforme du collège et les rythmes scolaires. Mais les sondages d’opinion montrent que les attentes sont grandes.

Auteur de nombreux ouvrages sur l’éducation, l’expert a maintes fois écrit le scénario. L’homme politique a désormais installé l’ambiance. Reste au ministre, devenu pièce maîtresse de la macronie, à déployer son jeu. Sélection, programmes, fondamentaux… pour que l’école renoue avec l’excellence, il lui faudra plus que l’instauration d’un « oral de maturité »

Jean-Michel Blanquer ne paraît pourtant pas impressionné par l’exercice. Il n’a guère eu le temps de le préparer. Ces derniers jours, son agenda croulait sous les chantiers, plus sensibles les uns que les autres : réforme de l’apprentissage, réflexion sur l’enseignement des mathématiques, présentation en Conseil des ministres de la refonte du bac. Vendredi 16 février, il reçoit un rapport sur la « voie professionnelle ».

D’où vient la tranquille assurance de ce quinqua, fan des auteurs présocratiques et d’Albert Camus ? Jean-Michel Blanquer a décortiqué les sondages. Il est convaincu que sa grande réforme passera. Les Français y sont prêts. Il y a, en plus, une fenêtre de tir idéale. La gauche, si implantée traditionnellement dans le monde enseignant, est trop groggy pour mener une obstruction - aucun de ses prédécesseurs, ni Najat Vallaud-Belkacem, ni Benoît Hamon, ni Vincent Peillon, interrogés par Le Figaro, n’a souhaité commenter son action. Quant à l’ex-ministre déléguée PS à la Réussite éducative George Pau-Langevin, elle note que « Jean-Michel Blanquer se débrouille bien, mais qu’il ne faut pas oublier qu’il mit en œuvre des réductions drastiques d’effectifs sous Nicolas Sarkozy, lorsqu’il était directeur général de l’enseignement scolaire auprès de Luc Chatel, de 2009 à 2012 ».

Surtout, Jean-Michel Blanquer pourrait parler d’école sans discontinuer, plusieurs émissions d’affilée. « C’est un missionnaire de l’éducation, résume son ami d’enfance du collège privé catholique Stanislas à Paris, le président de l’Association des maires de France, François Baroin. Depuis tout petit, il a l’envie de transmettre, de devenir enseignant. »

Professeur de droit à l’université, ce touche-à-tout spécialiste des textes constitutionnels et de l’Amérique du Sud - il vécut en Colombie - a ensuite fait carrière dans plusieurs postes clés de la maison (directions centrales, recteur en Guyane, puis à Créteil où il multiplie les expérimentations remarquées). « Cela fait des années qu’il théorise ce ministère, il a une idée très arrêtée de ce qu’il doit y entreprendre », souligne le secrétaire d’État Olivier Dussopt. À son arrivée, le ministre s’empare sans trembler des leviers, remplace plusieurs directeurs du ministère. Mercredi, il a procédé à de nouvelles nominations de recteurs.

C’est de manière presque fortuite qu’il a été repéré par Emmanuel Macron. Pendant la campagne, le délégué général d’En marche !, Richard Ferrand, vient de lire son livre L’École de la vie. Il le recommande vivement au candidat à la présidentielle. « Depuis le temps que je te dis de le rencontrer ! », renchérit alors Brigitte Macron, qui assiste à l’échange au QG. À l’époque, Jean-Michel Blanquer dirige l’Essec, la fameuse école de commerce, et vient de conseiller Alain Juppé pendant la primaire de la droite.

La greffe a pris au-delà des espérances. « Le président apprécie son efficacité, son autonomie, son quasi-sans faute », souligne un conseiller du chef de l’État. Il est le premier membre du gouvernement à avoir été reçu à déjeuner par Brigitte Macron, une fois son installation à l’Élysée. En mars prochain, Jean-Michel Blanquer et la « première dame » se rendront d’ailleurs dans un lycée pour animer une campagne contre le harcèlement.

Le voilà en passe de devenir un produit d’appel du macronisme. L’incarnation concrète du « en même temps », à la tête d’une institution de 850 000 professeurs et de 70 milliards de budget. Un ministre favorable à l’uniforme à l’école, la dictée, les cérémonies de remise de diplôme, les exercices de mémorisation, la méthode syllabique, les classes bilangues, la promotion des langues anciennes. Il recommande la tenue des conseils de discipline, l’interdiction des portables et détricote les rythmes scolaires chers à la gauche. Sa silhouette austère fait deux fois la une de Valeurs actuelles. Il défend l’école d’antan, disent ses détracteurs.

Seulement, c’est aussi un ministre capable de vanter dans L’Humanité le dédoublement des classes de CP dans les zones défavorisées « au nom de la justice sociale » et l’aide gratuite aux devoirs après les cours. « Il est un précipité du moment, il correspond à ce que les Français veulent : la fin des clivages artificiels, la maïeutique du dépassement, le refus des postures, note l’ancien ministre UMP de l’Éducation Xavier Darcos. Il a désidéologisé le débat sur l’école. » Jean-Michel Blanquer veut croire au mariage entre « l’exigence » et « l’épanouissement » des élèves.

Au gouvernement, ses collègues n’ont plus de mots assez doux. « C’est le bon homme, au bon endroit, apprécie le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. On pourrait se contenter de dire qu’il a la compétence pour porter les changements nécessaires à l’éducation nationale, mais il a bien plus : une vision pragmatique qui nous sort de tant d’années de dogmatisme, et surtout du courage. » Le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, n’est pas en reste : « Jean-Michel Blanquer a vocation à prendre du poids politique car il porte une doctrine, une vision de l’éducation qui correspond à ce qu’attendent les Français. » Sa participation à une grande émission permettra de jauger sa capacité à sortir de son couloir sectoriel pour porter la voix du gouvernement - les profils de généralistes ne sont pas légion. Bref, son aptitude à changer de statut pour la suite du quinquennat.

À droite, on regrette de n’avoir pas su conserver ce profil, aujourd’hui adhérent à En marche ! - c’est la première fois qu’il adhère à un mouvement. « Il met en avant l’expérimentation, l’innovation, l’autonomie des acteurs, apprécie la présidente LR de la région Île-de-France et ex-ministre de l’Enseignement supérieur Valérie Pécresse. La réforme du bac, nous en parlions déjà il y a plusieurs années. C’est le vrai ministre de droite du gouvernement. » De son côté, François Baroin assure qu’il aurait sollicité son ami de toujours, s’il avait été nommé à Matignon par François Fillon. « Je lui aurais fait des propositions, confie-t-il au Figaro. J’aurais tout fait pour l’avoir dans mon équipe. »

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