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Guillaume Durand a rencontré en début de semaine le ministre de l’Education nationale

 

L'Opinion.fr - 6 décembre 2018 - par Guillaume Durand

Les dernières nuits de Macron l’ont-elles transformé en Chirac ? L’homme qui a cédé pour tenir, pour être réélu, qu’il s’agisse du CPE ou des grandes vagues de 1995. Quand on a rendez-vous avec un responsable politique, en l’occurrence Jean-Michel Blanquer, alors que l’État vacille, la conscience gamberge. Nous sommes aux portes de l’irrationnel où tous les désirs ne sont pas désirables (Gilbert Keith Chesterton) : on ne peut pas envisager de tuer pour 3 ou 5 centimes sur l’essence !

Il pleuviote. Je passe le portique du 44 rue de Bellechasse, raccourci pour accéder à l’escalier du magnifique hôtel particulier qui abrite le mammouth. Jean-Michel Blanquer m’attend. Pressé mais calme. Jeter de l’eau (gaz, électricité, smic) n’éteindra pas forcément l’incendie. Des dizaines de lycées sont en ébullition. Il est en contact permanent avec les recteurs car il sait mieux que personne que l’adolescence c’est génial avec Rimbaud, mais problématique avec ceux qui voudraient réinventer le frisson de Mai-68.

Après la poignée de main rituelle, JMB enchaîne sur le somptueux platane – il le caresse du regard – qui trône (200 ans d’âge) au cœur du jardin de ce ministère souvent explosif. L’arbre est gigantesque, perd ses feuilles d’automne mais a résisté à 1830, 1848, la Commune, deux guerres mondiales, l’Occupation, Mai-68 et toutes les grèves possibles et imaginables.

Je ne le connais pas mais je devine chez Blanquer le rationnel bordélique. Une sorte d’oxymore ambulant, professeur de droit qui aime et écrit de la poésie. Des feuilles traînent un peu partout sur trois tables. Je me suis emparé avec son autorisation, de l’envers du script de l’un de ses discours pour prendre des notes. J’ai compté 10 parafeurs roses et noirs sur son bureau. On devine un goût pour un ordre plus vital que géométrique.

Le bureau de Zay. Beau bureau de marbre brut qui fût celui de Jean Zay, ministre de l’Éducation Nationale du Front Populaire. « Jean Zay est un personnage extrêmement important pour moi ». C’est probablement tout ce que Blanquer a conservé du passage de Najat Vallaud-Belkacem à l’Éducation nationale. Zay fut assassiné par la milice le 20 juin 1944 à 39 ans. Nous n’en sommes pas là mais les Gilets jaunes évoquent l’arrivée des armes pour samedi prochain. Le curieux François Ruffin relaie pour Macron l’hypothèse du destin de John Fitzgerald Kennedy : la mort.

Il y a de l’électricité dans l’air. Blanquer est l’un de ceux chargé de couper le courant. Avec ou sans Édouard Philippe, s’il doit partir, comme victime expiatoire de la crise.

Blanquer (54 ans) est un intellectuel de l’action qui fût recteur à Créteil et en Guyane. Il n’est pas comme on l’écrit paresseusement, un apôtre du bon sens en matière d’éducation. Sa structure rêvée serait l’utilisation des neurosciences pour garantir l’égalité des chances à un moment où le pouvoir envisagerait même de revenir à l’ISF.

Les fanas des concours à la française (Normale sup, Polytechnique, l’ENA…) vous diront que l’agrégation de droit public est certainement ce qui se fait de plus dur en matière d’examens tricolores. JMB a passé l’obstacle et a même fait un séjour à Harvard où il a suivi les cours de John Rawls (1921-2002), sommité mondiale de la philosophie politique. Auteur en 1971 de La théorie de la justice, il a certainement influencé profondément notre interlocuteur.

Si je devais résumer Rawls à Cyril Hanouna, actuel porte-parole des Gilets jaunes, ça donnerait à peu près ça : « La réussite des surdoués et des privilégiés n’est acceptable que si les moins favorisés ont eu un accès égalitaire à l’éducation ». Après, c’est la vie et le talent qui décident qui deviendra premier de cordée. Et la société n’a plus à intervenir sauf fiscalement. Ce passage américain n’est pas la négation de son goût d’une Éducation nationale à la française.

Ile secrète. Poids des apparences oblige, avec Édouard Philippe, Blanquer est à peu près le seul ministre de Macron connu du grand public. Physique de pasteur protestant because disparition capillaire. Intelligence prédicatrice de dominicain au service du chef Macron. JMB a le charme de l’eau froide : « Les premières minutes, c’est très compliqué », explique ce nageur de la Bretagne nord, « mais après c’est divin, jouissif ». Vous vous baignez où ? « Je préfère ne pas en parler ». Il lâche le nom d’une très jolie petite île bretonne qui visiblement, dans sa conscience camusienne, tient du secret d’État pour préserver sa tranquillité.

J’ai du mal à imaginer Closer et Voici poursuivant la famille Blanquer mais après tout, dans ce contexte bordélico-hystérique, pourquoi pas ? Le filon Johnny s’épuise. Il y a même un Gilet jaune dingue chez nos confrères d’Europe 1, qui aimerait voir accéder à l’Élysée le Général Pierre de Villiers sans qu’on passe vraiment par une élection ! Pourquoi pas déterrer Pinochet, Salan, Bigeard ou Napoléon ? Pour les amateurs de devinettes, l’île mystérieuse de Tintin Blanquer est au Nord de Belle-Île, de Groix, des Glénans, de Sein, d’Ouessant, de Batz, mais juste avant les îles Chausey.

Richelieu, grand ministre mort le 4 décembre 1642, il y a 376 ans, est l’auteur de cette phrase qui pourrait être blanquerienne : « Il faut écouter beaucoup et parler peu ». La conversation se déroule au pas de course car il a rendez-vous sur une chaîne d’infos pour massacrer poliment Natacha Polony qui plaide pour le retour de l’ISF et le dynamitage des critères de Maastricht.

Une réponse d’anthropologue qui aurait tamponné un prof d’histoire dans une fête foraine :« Depuis quand y aurait-il deux humanités, avec des politiques qui seraient une catégorie en soi ? »

Notre ministre est un grand malin. Dialecticien paradoxal, le Gilet jaune est pour lui un macronien qui s’ignore, ce qui n’était pas très visible lors des images de baston du week-end dernier ! « Je viens de parler avec l’un d’entre eux, qui est d’ailleurs très sympathique. Il a toujours fait partie des projets de Macron de baisser les taxes et la fiscalité à l’issue du quinquennat. Tous ceux qui veulent le faire passer pour un personnage hors-sol, parisien, qui ne comprendrait rien à la structure éruptive de la France, ne le connaissent pas. Il vient d’Amiens, il a une conscience sociale aiguë. Il travaille nuit et jour. Mais la revanche qui imprime les médias et les différentes oppositions qui ne l’ont pas vu arriver, n’a qu’un seul but : le transformer en caricature. Quelques phrases piquées hors contexte dans des bains de foule, au milieu de forêts de caméras et micros, tracent un portrait complètement faux du Président ».

Si je ne m’abuse, « Qu’ils viennent me chercher », « pognon de dingue », « fainéants », « Gaulois réfractaires », « traverser la rue pour trouver un travail », etc., ne sont pas des qualificatifs particulièrement agréables pour une foule sentimentale qui, comme le chante Souchon, déteste « comme on lui parle » ! Il esquive. « Les Gilets jaunes expriment deux choses. La crainte de la périphérisation et le ras-le-bol fiscal. C’est une évidence qu’il faut faire plus et mieux (l’IFI et l’ISF ?). Mais c’est quand même la première fois que le pouvoir d’achat augmente depuis des années. Et même s’il s’agit de macroéconomie, on bat tous les records d’investissements privés en France. Ce serait délirant de tout gâcher, y compris pour ceux qui nous contestent et veulent nous remplacer ».

De Rochechouart à Belmondo (Paul). Je lui fais remarquer qu’on lit un peu partout que, si les quatre oppositions représentent une bande de cyniques (démission, dissolution) qui ne cherchent que la chute de Macron, on écrit également que 80 % des ministres et des parlementaires macroniens sont des amateurs effrayants. Je lui rappelle cette phrase en substance de Nicolas Sarkozy : pourquoi la politique serait-elle la seule activité à ne pas être un métier ? J’obtiens une réponse d’anthropologue qui aurait tamponné un prof d’histoire dans une fête foraine : « Depuis quand y aurait-il deux humanités, avec des politiques qui seraient une catégorie en soi ? »

Et l’historien ajoute à l’anthropologue (il me regarde fixement avec ses lunettes d’Harry Potter) : « Et de Gaulle, c’est quoi ? Un professionnel de la politique ? Pompidou a lui aussi été banquier. Je vous concède une chose qui nous affaiblit vraiment, nous avons très peu d’élus locaux qui soutiennent le gouvernement et qui nous protègent des coups de boutoir de la gauche et de la droite. Mais regardez la gauche ! Qui a laissé tomber la France périphérique au profit de l’héroïsation des bobos et des banlieues ? C’est la gauche, PS, PC et LFI inclus ! La gauche qui les a laissé dériver vers le Rassemblement national. Nous n’y sommes pour rien puisque nous venons d’arriver aux affaires il y a vingt mois. Nous sommes encore au début de ce quinquennat. Et mis à part cette mineure affaire Benalla, nous avons ramené la sécurité sociale à son équilibre, réformé la SNCF, l’éducation et l’enseignement supérieur. Le tout en un an. Qui peut rougir de ce bilan ? »

Nous sommes dans un entretien-portrait au pas de course. Jours et nuits n’existent plus pour les ministres. Une collaboratrice entre puis sort. Puis rentre encore et m’accorde dix minutes supplémentaires. Lui, ivresse ô limitée, absorbe un thé vert, avant de commenter les quelques objets personnels présents dans ce très grand bureau de l’hôtel particulier ministériel construit entre 1776 et 1778 pour la Comtesse de Rochechouart et son époux. Il me signale un buste en marbre noir, de Paul Belmondo (père de Jean-Paul), qu’il qualifie d’artiste de génie. Le moins que l’on puisse dire c’est que le monde entier ne s’est pas encore aperçu que le néo-classicisme de Popol valait le détour. Je me ravise car le contexte exclut la controverse esthétique. Pas le temps Durand !

Puis il évoque un profil de Camus sculpté, fièrement apporté par ses soins et qui allume chez lui les feux de la passion : « Camus n’a été attiré par aucun des soleils noirs de son époque. Il a résisté. C’est, parmi les philosophes, un écrivain magnifique comme Nietzsche ».

Faux-cul comme un caniche affamé, j’essaye de lui faire dire un mal fou de Wauquiez, Mélenchon et les autres. Blanquer enchaîne sur son amour de la Colombie. « Une incroyable diversité des paysages. J’ai découvert ce pays attachant lorsque j’y ai été coopérant et depuis, il ne me quitte plus ». Partout on lit, qu’entre François Baroin et lui, l’amitié tiendrait de la religion affective. « En ce moment, nous nous voyons peu. Mais François est dans ma vie depuis des années. Et nous nous retrouvons toujours avec le même bonheur ».

OM-PSG. Je cherche le point G, le cœur de l’exaltation de ce professeur-ministre qui préférerait être torturé par une bande de pélicans plutôt que de parler de sa famille et de son intimité. Coup de bol ! Avant d’être éjecté du bureau (nous sommes le soir du Ballon d’or), j’évoque le foot. « S’il y a un ballon, je viens ! J’ai failli jouer au PSG, vers l’âge de douze ans, en sortant du PUC ». Il devient intarissable sur l’OM de Carnus, Marius Trésor, Bracci, Albert Emon, et autre Roger Magnusson. « Je ne suis jamais rentré dans l’esprit conflictuel OM-PSG car j’adorais aussi les Parisiens comme Susic, Moustapha Dahleb ou Dominique Rocheteau. Mais bien au-delà, j’idolâtrais l’Ajax d’Amsterdam de Cruyff et le Bayern de Beckenbauer ».

Après quarante-cinq minutes, entretien terminé. J’ai promis de garder le secret (rires) sur l’île mystérieuse qui accueille les mollets tétanisés de l’homme qui ne plaisante plus avec les dictées et la chronologie. Et puis la situation s’est envenimée. Lycées et facs bloquées. Mercredi après-midi, tout en écrivant ce portrait, je l’ai harcelé au téléphone, lui et ses collaborateurs, pour compléter notre propos. J’ai espéré à midi. J’y ai cru à 14 heures. J’ai laissé passer 15 heures puisqu’il était sur les bancs du gouvernement à l’Assemblée. Visiblement, la gravité des évènements a poussé Jean-Michel Blanquer à faire le deuil des mots au profit des choses. Espérons que samedi, comme l’a écrit Victor Hugo dans Choses vues à propos de 1848, « que la mort ne jaillira pas des caves et des toits en une émeute sombre à grands cris ».

Dans la tourmente, JMB évoquait lundi ses ballons et ses admirations de footeux. Encore Richelieu : « Le secret est le savoir des rois ». Je vous parie un baril d’essence, avec ou sans moratoire, qu’il sera un jour Premier ministre. Son père fut un avocat solitaire de la rue Saint-Anne à Paris. L’espace d’un aveu, le fils confessa que Papa ne faisait pas toujours payer ses clients.

Lundi dernier, en quittant le bâtiment pour retourner à Radio Classique, je me suis nettement démarqué de mes potes Rawls, Chesterton, Richelieu et Victor Hugo : putain de temps de merde dès qu’on se retrouve dans la rue !

Guillaume Durand a rencontré Jean-Michel Blanquer dans son bureau du ministère de l’Éducation nationale, 110 rue de Grenelle à Paris, lundi 3 à 16h30.

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