Défense

Depuis son élection, le Président lance des opérations militaires de plus en plus offensives et autorise des «neutralisations» en série. Notre collaborateur Vincent Nouzille a enquêté sur cette facette ultrasecrète de l’action présidentielle.

 

Le Figaro Magazine - 25 septembre 2020 - Par Vincent Nouzille - Photo Jacques Witt/SIPA

Ce fut un Conseil de défense estival, mais glaçant. Le 11 août 2020, depuis le fort de Brégançon, le président Emmanuel Macron réunit par visioconférence son premier ministre Jean Castex, les ministres régaliens, le chef d’état-major des armées et les patrons des services de renseignement. L’ordre du jour est grave, endeuillé par l’assassinat, le 9 août, de huit personnes, deux Nigériens et six Français membres de l’ONG Acted, dans la réserve de Kouré, près de Niamey, au Niger. Un véritable massacre commis par des hommes arrivés à motos.

Jusqu’à présent, cette zone semblait encore protégée des attaques répétées des groupes djihadistes qui ont répandu leur guérilla dans plusieurs pays du Sahel. Les 5100 soldats français de l’opération Barkhane ont multiplié depuis six mois les opérations éclair visant à affaiblir les deux principales nébuleuses rivales, le GSIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), lié à al-Qaida, et l’EIGS (État islamique au Grand Sahara), affilié à Daech, notamment dans ses fiefs de la région dite des «trois frontières», aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso.

L’assassinat des humanitaires démontre que les djihadistes, même sur la défensive, peuvent frapper partout. Durant ce Conseil de défense, le président Macron tempête : «Il faut identifier et neutraliser les commanditaires, à tout prix », ordonne-t-il. Dans le viseur : les katibas de l’EIGS, jugées responsables.

Quatre jours plus tard, des commandos français héliportés détruisent des camps logistiques de l’EIGS dans la région du Gourma et du Liptako. Dans la matinée du 17 août, un drone Reaper de l’armée de l’air, qui survole la frontière malo-nigérienne repère plusieurs individus, considérés comme membres des «groupes armés terroristes », l’EIGS en l’occurrence.

Roulant vers un bivouac à moto, les suspects sont bientôt rejoints par un pick-up avec des occupants présumés complices. Le feu vert est donné pour une «neutralisation» immédiate : le Reaper largue une bombe guidée au laser sur le pick-up, avant qu’une patrouille de deux Mirage 2000D, dépêchée depuis la base de Niamey, détruise le bivouac, tuant plusieurs «terroristes ». La France n’est pas restée inerte.

Lame froide

Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron affiche ainsi sa résolution martiale et sa volonté de punir. Depuis son élection en mai 2017, il a endossé les habits de chef de guerre avec autant de détermination que son prédécesseur François Hollande. «C’est une lame froide », confie un haut gradé militaire qui le côtoie. «Il analyse et tranche vite », ajoute un de ses conseillers. «Il assume pleinement ses responsabilités constitutionnelles de chef des armées, avec toute la gravité que cela implique, sans hésitation », précise la députée (LREM) Françoise Dumas, présidente de la commission de la Défense à l’Assemblée nationale.

Sur le front de la «guerre contre le terrorisme » à l’étranger, Emmanuel Macron ne lésine pas sur l’emploi de la force, que ce soit au Levant, où il a ordonné des raids des forces spéciales et des frappes ciblées contre l’État islamique, ou au Sahel, où il a renforcé le contingent de Barkhane ces derniers mois. De manière discrète, il a aussi autorisé le patron de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), le diplomate Bernard Emié, à mener des opérations clandestines dites «d’entraves », qui peuvent aller jusqu’à des éliminations de certains djihadistes, y compris de nationalité française. Entamée sans état d’âme sous François Hollande, cette guerre secrète a été poursuivie, voire amplifiée, par Emmanuel Macron.

Rien ne le prédestinait à une telle posture belliciste. Ni son cursus d’énarque amateur de philosophie et de banquier d’affaires, ni ses fonctions de secrétaire général adjoint à l’Élysée sous Hollande, puis de ministre de l’Économie de 2014 à 2016, ne l’avaient préparé à traiter des sujets militaires ou à se familiariser avec le monde du renseignement. Mais l’onction du suffrage, le poids de la fonction et son envie de se saisir des dossiers l’ont transformé.

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Ligne directe avec la DGSE

Dès son entrée à l’Élysée, il a envoyé des signaux de son autorité jupitérienne, avec la remontée des Champs-Élysées en command-car, sa première visite réservée aux blessés à l’hôpital militaire de Percy, puis son voyage auprès des forces françaises à Gao, au Mali. Tout comme sa colère après des propos jugés inacceptables du chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers, poussé à la démission le 18 juillet 2017. Sur la base de la «Revue stratégique de défense et de stratégie nationale » rédigée en octobre 2017 par des experts, Emmanuel Macron a souhaité un outil de défense «agile, projetable, résilient ». Et il a promis d’augmenter de 1,7 miliard d’euros chaque année les dépenses militaires, pour les porter à 295 miliards dans le cadre de la loi de programmation militaire 2019-2025, adoptée en juillet 2018. «C’est un engagement fort, pour faire face à tous les types de conflits », estime Françoise Dumas.

Au jour le jour, Emmanuel Macron suit les opérations en temps réel, avec l’aide de son nouveau chef d’état-major particulier, l’amiral Jean-Philippe Rolland, qui a succédé début août à l’amiral Bernard Rogel, homme clé des affaires militaires depuis 2016. Le chef d’état-major particulier est en contact permanent avec la ministre des Armées, Florence Parly, son cabinet et l’état-major des armées, basé à Balard. Le Conseil de défense, désormais hebdomadaire, se réunit parfois dans le PC Jupiter, dans les sous-sols de l’Élysée, d’où le Président peut à la fois déclencher le feu nucléaire et assister en direct aux opérations militaires, comme le raid Hamilton, les frappes aériennes en Syrie, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018, suite à l’utilisation présumée d’armes chimiques par le régime de Damas.

Si j’entends parler de guerre des services, je vous vire !
­Emmanuel Macron

Outre les télégrammes venant du Quai d’Orsay, via sa cellule diplomatique, Emmanuel Macron lit aussi chaque jour une note de synthèse de renseignement, rédigée par les équipes du coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme - Laurent Nuñez, qui a succédé au préfet Pierre de Bousquet - installé dans l’hôtel Marigny, à deux pas de l’Élysée. Les patrons des six principaux services de renseignement se réunissent tous les quinze jours autour du coordonnateur. Ils échangent aussi régulièrement avec le Président, lequel les a prévenus dès son élection : «Si j’entends parler de guerre des services, je vous vire! »

Emmanuel Macron est également en ligne directe avec le directeur de la DGSE, Bernard Emié, expert de l’Afrique du Nord, du Proche et Moyen-Orient, très précieux pour décrypter les événements, qu’il s’agisse des tractations entre factions libyennes, des tensions avec la Turquie, de la crise au Liban, en passant par les liens renoués en Irak ou le dialogue compliqué avec l’Iran. Féru de renseignement, le Président s’est rendu au moins à deux reprises au siège de la DGSE, boulevard Mortier, à Paris. D’abord le 30 août 2017 pour délivrer un message très clair : il faut neutraliser les terroristes par tous les moyens possibles. Et une deuxième fois, le 8 novembre 2019, pour inaugurer un monument en hommage aux morts de la DGSE.

Adepte d’un pilotage en «rênes courtes », Emmanuel Macron n’a pas hésité à déclencher des opérations radicales, qu’elles soient menées, de manière discrète, par les forces spéciales en uniforme sous l’égide du Commandement des opérations spéciales (COS) ou, de façon clandestine, par les commandos du Service Action (SA) de la DGSE. François Hollande avait assisté, parfois ébahi, à des prises de bec entre les responsables du COS et le fougueux Bernard Bajolet, alors directeur de la DGSE, sur leurs rôles respectifs - au point de déclencher des polémiques, comme en témoigne le général Christophe Gomart. Emmanuel Macron, quant à lui, essaie d’imposer une meilleure coordination entre les forces d’élite, jugées complémentaires.

Traques en syrie

Les actions «létales» s’enchaînent à vive allure. Tout d’abord en marge de la guerre contre Daech en Syrie et en Irak, menée au sein de la coalition Inherent Resolve. Lors de la phase finale du siège de Raqqa, début octobre 2017, l’Élysée donne des consignes pour que les combattants de l’État islamique (EI), dont beaucoup de Français, ne puissent s’échapper de leur enclave encerclée. «Pas de quartiers », telle est la ligne, soutenue par Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, partisan de la méthode dure, et par Florence Parly, qui explique que si des djihadistes français périssent dans les combats à Raqqa, «c’est tant mieux ». La DGSE, présente sur place avec les forces spéciales aux côtés des FDS, les alliés arabo-kurdes de la coalition, intervient en ce sens. Mais les FDS préfèrent négocier une reddition avec les combattants de l’EI, ce qui permet à plusieurs centaines d’entre eux de quitter la ville sans encombres.

Raqqa conquise, les soldats de l’ombre et les agents de la DGSE traquent sans relâche, en Syrie, les djihadistes étrangers toujours en fuite, notamment les francophones. Objectif : limiter au minimum les retours en France. En tête de la liste «kill or capture » figure Oussama Atar, un belgo-marocain, considéré comme le «cerveau » des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, ainsi que les frères toulousains Jean-Michel et Fabien Clain, dont les voix ont revendiqué les attentats. Ayant mutualisé ces «objectifs » avec les Américains, les Français ne sont pas surpris d’apprendre qu’Oussama Atar aurait été tué par une frappe de drone américain en Syrie le 17 novembre 2017. Les forces spéciales et la DGSE continuent d’épauler, avec des commandos américains, les FDS pour anéantir les dernières poches de l’EI. Des renforts sont envoyés en avril 2018. Dans le bastion de Baghouz, en février 2019, des missiles américains ciblent les frères Clain, présumés morts depuis lors. À l’Élysée, Emmanuel Macron se réjouit qu’au terme d’une longue chasse, commencée sous Hollande, plus d’une vingtaine de commanditaires ou de complices présumés des terroristes liés aux attentats de Paris aient été «neutralisés » en Syrie et en Irak. La France s’est vengée à sa manière.

Au Sahel, la «chasse aux scalps » reprend aussi de l’ampleur fin 2017, peu après que le Président a procédé à une revue détaillée de l’opération Barkhane, initiée mi-2014. La situation sécuritaire se dégrade, avec des attaques des katibas du nouveau GSIM, proche d’al-Qaida et celles de l’EIGS, liées à Daech. «Nous subissons actuellement une sorte d’offensive des groupes terroristes […] Ces derniers sont bien moins nombreux qu’en Irak : quelques centaines, et non quelques milliers, mais ils sont prêts à tout », confie Jean-Yves Le Drian en octobre 2017. Emmanuel Macron décide d’intensifier les opérations militaires.

Les soldats de Barkhane et les forces spéciales de la Task Force Sabre reçoivent pour consigne de cibler les chefs des groupes djihadistes. Au Mali, le 14 février 2018, les commandos assaillent plusieurs camps entre Boughessa et Tin-Zaouatène, éliminant une dizaine de djihadistes, dont Alig Ag Wanasnat, l’un des lieutenants d’Iyad Ag Ghali, chef du GSIM, et Abou Hassan al-Ansari, un de ses alliés. Quelques jours plus tard, les Français manquent de peu Adnan Abou Walid al-Sahraoui, le grand chef de l’EIGS, dans la forêt d’Ikadagotane. Malgré les réserves de l’état-major sur le sujet, le ministère des Armées communique sur le fait que les forces françaises ont neutralisé 450 djihadistes au Sahel depuis le début de l’opération Barkhane. Le nombre de «scalps » est mis en avant. En mars, Saïd Dagdag, présenté comme un «redoutable formateur dans le maniement d’armes lourdes et des explosifs », est tué dans la région de Tombouctou. Le 15 novembre 2018, le ministère des Armées annonce, dans un communiqué de victoire, la mort de sept combattants de la katiba du Gourma, dont le chef al-Mansour Ag Al-Kassa, affilié au GSIM. Le ministère revendique aussi fièrement le raid ayant permis, le 21 février 2019, d’éliminer près de Tombouctou l’Algérien Yahia Abou al-Hammam, de son vrai nom Djamel Okacha, numéro deux du GSIM, et deux de ses adjoints. Florence Parly vante, devant les sénateurs, «la neutralisation de nombreux chefs terroristes », comme symbole des «importants succès » remportés ces derniers mois au Sahel.

Poudrière au sahel

Ces éliminations successives de chefs sont censées désorganiser les groupes djihadistes. Mais il n’en est rien. Les chefs sont aussitôt remplacés. Leur guérilla s’intensifie et se répand dans les régions frontalières. Deux commandos marine français décèdent dans la nuit du 9 au 10 mai 2019 lors d’un raid du COS visant à libérer quatre otages au Burkina Faso. Le Sahel devient une poudrière. «Je pense malheureusement qu’aujourd’hui les conditions d’une extension de la déstabilisation de la zone sont réunies », admet le général François Lecointre, chef d’état-major des armées, devant la commission de la Défense le 11 juin 2019. Selon lui, la France ne peut pas résoudre seule cette situation, mais il faut notamment continuer d’agir «de façon plus précise, plus pointue, au moyen d’opérations spéciales sur les cibles à haute valeur ajoutée. » Le 9 octobre, Florence Parly annonce qu’Ali Maychou, un des leaders du GSIM, a été neutralisé. Mais la traque d’un autre chef djihadiste tourne au drame pour l’armée française le 25 novembre, avec la mort des 13 soldats, victimes de la collision de deux hélicoptères, qui le surveillaient en pleine nuit dans la région du Liptako.

L’insécurité galopante conduit l’Élysée à réunir en urgence ses homologues africains du G5 Sahel à Pau le 13 janvier 2020. Dans la foulée, Emmanuel Macron renforce, une nouvelle fois, les opérations militaires, principalement dans la région des «trois frontières». Les frappes aériennes et les raids nocturnes des soldats de Barkhane et du COS se multiplient durant tout le premier semestre 2020 et se poursuivent durant l’été. Bilan : au moins 600 djihadistes éliminés. Et quelques «scalps » de renom en plus, avec la mort, début juin, d’Abdelmalek Droukdel, influent émir algérien d’al-Qaida au Maghreb islamique, tué à l’est de Tessalit.

Drones armés

Pour mener ces opérations ciblées, les états-majors utilisent, depuis quelques mois, des drones armés Reaper, à l’instar des Américains. Sous Hollande, leur armement avait été refusé, pour des raisons éthiques. En septembre 2017, Emmanuel Macron a donné son feu vert pour que les Reaper puissent être, à l’avenir, dotés de bombes et de missiles. «C’est une arme efficace et complémentaire, utilisée comme le sont les chasseurs et les hélicoptères de combat », plaide un officier supérieur. Le 21 décembre 2019, le premier Reaper armé français a tué sept djihadistes dans la région de Mopti, au Mali. Depuis, il ne se passe quasiment guère de semaines sans que les Reaper frappent des cibles au Sahel. Avec ces engins de guerre presque invisibles, Emmanuel Macron dispose d’un permis de tuer sans commune mesure avec celui de ces prédécesseurs. Il s’en sert sans aucun état d’âme.

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