Emploi

Avec un taux de chômage de 9,1 % de la population active à la fin du troisième trimestre 2018, la France se situe parmi les mauvais élèves en Europe même si la tendance est à la baisse (- 10 % en trois ans). Multiples, les causes sont à la fois conjoncturelles et structurelles.

Le Figaro.fr - 20 novembe 2018 - Par Manon Malhère et Service Infographie

Les gouvernements ont beau promettre monts et merveilles sur le terrain de l'emploi, c'est à chaque fois un échec. La France ne parvient pas à mettre fin au fléau du chômage, notamment de masse, estimé à 9,1 % de la population active à la fin du 3e trimestre 2018. Sans amélioration notable à court terme, Muriel Pénicaud n'ayant pas hésité à affirmer dans Le Figaro que «nous ne pouvons pas régler trente ans de chômage de masse en un an seulement».

Pourtant, bon nombre de pays européens soumis aux mêmes contraintes économiques ont eux réussi à changer la donne. L'Allemagne est au quasi-plein-emploi, avec un taux de chômage estimé à 3,8 % en 2017, contre 11 % en 2005. Le Royaume-Uni a divisé son taux par deux depuis 2011 pour s'établir à 4,4 % en 2017. Frappée de plein fouet par la crise, l'Espagne a fait reculer son chômage de 30 % entre 2012 et 2017, le Portugal de 43 % sur la même période, contre… 10 % seulement pour la France. Même la Grèce, soumise à une cure d'austérité draconienne imposée par les Européens entre 2012 et 2017, a réussi à faire fondre le nombre de chômeurs (qui reste très élevé) de 22,5 %!

«Pourquoi donc la France n'arrive pas à transformer la croissance en emploi? a récemment questionné le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, lors d'une rencontre avec l'Association des journalistes de l'information sociale (Ajis). Le chômage de masse reste le scandale français.»

● Une croissance trop faible

C'est un fait pourtant: l'économie s'améliore et crée de l'emploi. Mais sans grande cohérence. Avec une croissance de 1,1 % en 2016, le pays a enregistré 213.900 créations nettes d'emploi. Soit une hausse plus importante qu'en 2015 (+ 188 000) alors même que la progression du PIB était quasi identique (+ 1,2%). Si la croissance a doublé en 2017 (+ 2,3%), le nombre d'emplois créés n'a pas été multiplié par deux par rapport à l'année précédente, avec un inégalé 268.000 nouveaux postes enregistrés dans l'économie. Un niveau record depuis dix ans toutefois loin des 638.000 emplois nouveaux créés en Allemagne la même année…

Outre sa faible cohérence, la croissance française reste insuffisante pour favoriser l'emploi. La première raison est liée à la productivité du travail qui mesure le rapport entre la production et le nombre de personnes mobilisées. Même si la progression de la productivité a diminué dans tous les pays développés depuis plusieurs décennies, elle reste élevée en France (0,8 %), expliquent les économistes, mais elle s'affiche en repli également. Or plus la productivité est forte, plus les créations d'emploi le sont.

 La France connaît depuis longtemps une forte croissance de la population active qui pèse négativement sur la baisse du chômage

Par ailleurs, la France connaît depuis longtemps une forte croissance de la population active qui pèse négativement sur la baisse du chômage. Ce qui n'est pas le cas dans d'autres pays comme l'Allemagne où le nombre d'actifs baisse en raison du vieillissement de la population. En 2015, le pays a même décidé d'accueillir plus d'un million de réfugiés pour faire face à la pénurie de main-d'œuvre qui menace le pays.

Aujourd'hui, entre 80.000 et 100.000 nouvelles personnes arrivent sur le marché du travail tricolore chaque année, contre plus de 200.000 par an au début de la décennie. Résultat, pour stabiliser le chômage, l'économie doit d'abord créer autant d'emplois qu'il y a d'entrants. Ce n'est qu'ensuite, avec la création de postes supplémentaires, que le chômage peut commencer sa décrue. Jugé volatile par les économistes, ce dynamisme est lié à l'évolution démographique mais aussi aux changements de comportement des personnes en âge de travailler.

Indéniablement, le recul de l'âge légal de départ à la retraite en 2010 a joué. En outre, lorsque la croissance repart, les personnes inactives qui ne recherchaient pas un emploi ou qui n'étaient pas disponibles reviennent sur le marché du travail, ce qui gonfle le nombre des actifs.

● L'inadéquation entre l'offre et la demande

Parallèlement à ces raisons d'ordre conjoncturel, le chômage de masse résulte de causes structurelles indépendantes des variations de la croissance. Certains économistes braquent le projecteur sur la structure même de l'économie en visant, par exemple, les politiques encadrant la concurrence de plus en plus féroce sur les marchés ainsi que les règles relatives au financement de l'économie. Mais pour d'autres, ce mal français est surtout lié à des dysfonctionnements sur le marché du travail. Depuis longtemps, celui-ci souffre d'une inadéquation croissante entre les besoins des entreprises et la main-d'œuvre disponible. Et le phénomène s'amplifie avec la reprise.

Entre 200.000 et 330.000 projets d'embauche ont été abandonnés faute de candidats en France en 2017 dans de nombreux secteurs

Selon Pôle emploi, entre 200.000 et 330.000 projets d'embauche ont été abandonnés faute de candidats en France en 2017 dans de nombreux secteurs. «Environ 40 % des employeurs anticipent des difficultés de recrutement», précise Bertrand Martinot, délégué à l'emploi et à la formation professionnelle sous Nicolas Sarkozy et aujourd'hui chargé de la formation à la région Île-de-France.

Si ces difficultés de recrutement sont en partie liées à la faible attractivité de certains emplois (revenus peu élevés, pénibilité), elles s'expliquent par un déficit en compétences des individus. En moyenne, seulement 32 % des adultes suivent une formation en France, contre plus de 55 % par exemple au Danemark et Finlande. Ce n'est donc pas un hasard si les personnes faiblement qualifiées sont les plus touchées par le chômage. Les chiffres sont d'ailleurs implacables: en moyenne, le taux de chômage des personnes avec un CAP ou sans diplôme s'élève à 18,3 % de la population active, contre 5 % pour les diplômés du supérieur.

Pour y remédier, le gouvernement Philippe mise sur le plan d'investissement dans les compétences (PIC). Son objectif? Former un million de demandeurs d'emploi non qualifiés et un million de jeunes décrocheurs. «Le PIC ainsi que les politiques liées à la formation des personnes peu qualifiées peuvent modifier la file d'attente du chômage mais ne la baissera pas ou à la marge», juge toutefois Éric Heyer, économiste à l'OFCE.

Quoi qu'il en soit, le déficit en qualification n'est pas la seule explication, loin de là. Le coût du travail élevé au niveau du smic et des bas salaires a également freiné l'embauche des personnes peu qualifiées pendant des années, pour ne pas dire des décennies. Et même si des mesures ont été prises, au total, les charges patronales représentaient toujours globalement 13 % du PIB en France, contre 7 % en Allemagne en 2015, selon une note du groupe de réflexion La Fabrique de l'industrie. «La situation s'améliore depuis cinq ans environ», nuance Stéphane Carcillo, économiste à Sciences Po. Au total, entre 800.000 et un million d'emplois auraient ainsi été créés ou sauvegardés grâce aux différentes mesures d'allègement du coût du travail.

● Les effets négatifs de l'assurance-chômage

Sujet politiquement sensible, l'assurance-chômage a également sa part de responsabilité à assumer dans cette affaire. Censé aider les personnes sans emploi à rebondir rapidement, le système actuel peut au contraire enfermer les demandeurs d'emploi dans le chômage pendant longtemps. C'est par exemple le cas lorsque les individus alternent entre des périodes d'indemnisation et d'emploi en raison d'un recours excessif aux contrats courts par les employeurs.chomage en france

Par ailleurs, certaines règles n'incitent pas toujours les individus à retourner sur le marché du travail. «Dans certains cas, le travail seul rémunère moins que le cumul emploi et chômage», précisait récemment Muriel Pénicaud. De même qu'actuellement, l'allocation est octroyée après avoir travaillé 4 mois seulement contre 6 mois en Finlande ou encore un an en Allemagne et en Espagne. Et la période d'indemnisation maximale n'est pas des plus courtes: 24 mois, voire 36 mois pour les personnes de plus de 55 ans. Enfin, avec 8 % des chômeurs indemnisés qui ne recherchaient pas un emploi de façon active à fin août, l'efficacité des mesures encore embryonnaires de contrôle et de sanction déployées par Pôle emploi reste une question ouverte.

● La flexibilisation du marché du travail

Pendant longtemps, la rigidité des règles encadrant le droit du travail n'a pas non plus offert un cadre favorable à l'embauche. Si l'Allemagne se trouve aujourd'hui en situation de plein-emploi, c'est grâce aux massives réformes du travail entreprises sous le chancelier Gerhard Schröder (1998-2005). Les fameuses lois Hartz ont en effet permis aux entreprises de gagner en compétitivité. De même que l'Espagne a pris le taureau par les cornes en 2012 en adoptant des mesures controversées pour, par exemple, assouplir des conditions encadrant les CDI.

Certes, la situation s'améliore en France avec l'adoption de la loi El Khomri en 2016 et les ordonnances Pénicaud de réforme du Code du travail en vigueur depuis septembre 2017 qui offrent davantage de flexibilité aux entreprises. Mais comme toute réforme structurelle, elles n'auront pas d'effets notables avant quelques années. Et ce, même si le gouvernement répète à l'envi que les entreprises n'ont désormais plus peur d'embaucher. Les économistes constatent surtout une part plus importante des embauches en CDI à la place de CDD.

Autant dire que la tâche s'annonce fastidieuse pour le gouvernement Philippe qui mise sur de vastes réformes structurelles pour s'attaquer à ces multiples causes et tenir son ambition - attention, l'exécutif ne parle plus d'objectif - d'un chômage à 7 % en 2022. Il sait pertinemment que, dans un contexte de grogne sociale croissante, l'erreur n'est pas permise. Les résultats se font déjà attendre avec impatience.

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