Entreprises

Selon Nicolas Dufourcq, patron de Bpifrance, les entreprises innovantes ne rencontrent aucun problème pour se financer.

L'Express - 10 octobre 2018 - Propos recueillis par Corinne Lhaik et Béatrice Mathieu,

Nicolas Dufourcq est un missionnaire. Inlassablement, le patron de la banque publique d'investissement défend l'innovation et les start-up, le made in France et ses PME industrielles. Sans tomber dans l'angélisme. Oui, la France est une terre de chercheurs et de scientifiques, mais les transferts de technologies sont encore insuffisants pour créer des géants mondiaux de la "tech". Oui, l'industrie française a rétabli sa compétitivité mais le rapport "innovation-prix" des produits tricolores est insuffisant pour cartonner réellement à l'exportation et réduire le déficit de la balance commerciale. Oui, l'avenir de l'industrie française est européen, mais les collaborations sont encore trop peu nombreuses, notamment dans le digital. Interview.

L'EXPRESS : Dans la course mondiale à l'innovation, la France peut-elle rattraper son retard ?

Nicolas Dufourcq : Je ne partage pas votre constat ! Dans la science, la recherche fondamentale, la France n'a aucun retard. C'est tellement vrai que nombre de produits innovants qui déferlent sur la planète et qui sont "brandés" par de grands groupes mondiaux regorgent d'innovations françaises. Dans la bataille culturelle qui se joue actuellement, les marques américaines et chinoises de la "tech" interdisent même de dire qu'il y a de la "techno" française dans leurs produits. Le problème français est ailleurs. Il réside dans notre difficulté à valoriser cette innovation. Nous devons améliorer le transfert de technologies vers les entreprises.

Pourtant, la création de start-up est dynamique...

C'est vrai ! Les levées de fonds ont été multipliées par six depuis la création de Bpifrance, en décembre 2012. Le montant moyen de ces levées a été multiplié par deux, leur nombre par trois. Depuis le début de l'année, les start-up françaises ont levé 3,5 milliards d'euros de capital. Et une grosse dizaine de sociétés sont parvenues à capter plus de 20 millions d'euros. L'argent est là. Sur la place de Paris, le capital-risque disponible est estimé à entre 9 et 10 milliards d'euros. C'est considérable ! Mais ça ne fait pas tout. Le succès dépend aussi de la capacité des chefs d'entreprise à "délivrer". C'est donc un pur sujet d'excellence opérationnelle.

Une Europe de l'innovation est-elle en train d'émerger ?

Pas vraiment. Le problème, c'est qu'il y a peu de collaboration en Europe sur le digital. C'est aussi difficile pour une start-up française de se lancer en Allemagne qu'aux Etats-Unis. Résultat : tout le monde part outre-Atlantique, car la taille du marché et son dynamisme attirent comme un aimant. C'est un problème qu'il faudra résoudre car sinon nous n'aurons jamais de champions mondiaux en Europe...

Comment ?

En tissant des liens. Si chaque fois qu'une bonne idée émerge, elle est dupliquée dans deux ou trois pays européens, nous nous tirons une balle dans le pied. Prenons l'exemple de la vente de chaussures en ligne. Les Allemands ont créé Zalando, les Français, Spartoo et Sarenza. Chacun déploie une énergie considérable pour conquérir son marché domestique puis l'international. Le résultat ? C'est Amazon qui déboule. Dans la mobilité autonome, c'est la même chose. Il y a des dizaines de petites start-up en Europe qui travaillent sur les mêmes technologies. C'est le rôle des financeurs, des banques, des sociétés de capital-risque de les connecter entre elles et de favoriser les économies d'échelle.

Vous prônez une forme de rapprochement entre les PME industrielles françaises et le fameux Mittelstand allemand. Pourquoi ?

Nous avons tous appris à l'école que l'Allemagne est notre premier partenaire commercial. En réalité, les deux écosystèmes industriels se connaissent peu. Nous sommes dix fois moins intégrés avec l'Allemagne que deux Etats américains proches. Dans le monde des PME, beaucoup de sociétés françaises ont été rachetées par des entreprises américaines ou asiatiques. Le Mittelstand allemand, dans ses investissements, a depuis longtemps tourné le dos à l'Europe occidentale. Il y a pourtant des vertus à établir un vrai dialogue industriel. Dans la compétition mondiale avec les Etats-Unis et la Chine, l'Europe a une carte à jouer, car elle a encore une grande industrie. Outre-Rhin, évidemment, mais aussi en Italie du Nord, en France, aux Pays-Bas, en Suède... C'est un patrimoine commun, mais il n'est pas pensé comme tel. Or nous avons tout intérêt à mailler cette industrie européenne, car c'est un grand instrument de puissance.

Avons-nous restauré la compétitivité ?

C'est indéniable. La compétitivité-prix a été restaurée dans l'industrie grâce à la baisse des charges, la discipline salariale est là et l'attractivité de l'industrie française est rétablie.

Comment expliquez la persistance d'un tel déficit du commerce extérieur ?

Ce déficit, dans le domaine industriel, résulte de deux phénomènes. D'abord, l'euro est une monnaie surévaluée pour la France et sous-évaluée pour l'Allemagne, dont l'économie a profité des trois quarts des bénéfices de la création de la monnaie unique. Ensuite, nos produits sont relativement chers par rapport à la nouveauté qu'ils apportent. Il nous faut donc redresser le "rapport innovation/prix". C'est la clef de l'exportation : dès qu'une entreprise consacre 1 ou 2 % de son chiffre d'affaires en recherche et développement, elle exporte 95 % de sa production.

La suppression de l'ISF a-t-elle eu des effets positifs ?

Elle a eu des effets incroyablement positifs sur la psychologie des entrepreneurs. Ils n'ont plus besoin de signer des pactes Dutreil [un dispositif permettant de réduire le montant de l'ISF pour les entreprises familiales]. Ils sont libérés de cette contrainte. Par ailleurs, les jeunes entrepreneurs qui vendent leur boîte ne sont plus obligés de partir à Londres pour éviter l'ISF. On en voit même certains revenir, même si le Brexit explique une partie de ces retours. La question est de savoir ce que ces contribuables vont faire de l'argent économisé. Il est encore trop tôt pour le savoir. Mais l'effet humain est réel : l'expatriation pour cause d'ISF, c'est fini.

L'image de la France aux yeux de ses propres entrepreneurs s'est-elle améliorée ?

Les chefs d'entreprise français - je parle des PME, des ETI et des grands groupes -, sont beaucoup plus optimistes aujourd'hui. Le rassemblement d'entrepreneurs européens Bpifrance Inno Génération [qui se tient le 11 octobre, à l'AccorHotels Arena, à Paris] se déroule dans cette atmosphère. L'an dernier, nous avions déjà senti l'extraordinaire électricité positive de ces dizaines de milliers de chefs d'entreprise, venus de toutes les régions de France et d'Europe pour cette fête de la liberté entrepreneuriale. En revanche, les coeurs ne sont pas complètement gagnés dans le monde des TPE, celui des artisans, qui emploient un, deux ou trois salariés dans des territoires parfois fragiles. Ces petites boîtes font face à toutes sortes de contraintes, de recrutement, administratives, alors que leurs forces sont limitées.

Que pouvez-vous leur offrir ?

Des outils de crédit. Nous avons lancé une gamme de prêts sans aucune caution personnelle, d'un montant de 10 000 à 50 000 euros. Il nous paraît fondamental de les soutenir, car l'emploi est là, dans ces toutes petites entreprises.

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