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Europe

Au moment où il cherche à la convaincre d’entrer dans ses vues sur un approfondissement de l’Europe, était-il bien utile de reprocher à Angela Merkel une vertu qui est d’abord le miroir de nos propres vices?

 

Challenges.fr Par Philippe Manière le 12.05.2018

Avec Emmanuel Macron, il faut toujours se méfier: son intelligence exceptionnelle, en particulier son intelligence des situations, et son habileté tactique sont telles que le simple mortel est parfois pris à contrepied dans ses analyses – son Blitzkrieg sur l'Elysée il y a un an n'en étant pas le moindre témoignage. Il n'empêche, au lendemain de son grand discours d'Aix-la-Chapelle, on reste un peu abasourdi par la manière dont il s'y prend avec la chancelière allemande: voilà qu'il lui fait, devant les media du monde entier, des reproches modérément séants, cela au moment même où s'ouvre une période de négociation cruciale pour la réussite du projet d'approfondissement qu'il caresse pour l'Europe dont – c'est le moins qu'on puisse dire – Angela Merkel est loin d'être une fan.

Les chefs d’accusation brandis par le Président sont au nombre de deux, qu’une phrase de son discours réunit sans ambages: "En Allemagne, il ne peut y avoir un fétichisme perpétuel pour les excédents budgétaires et commerciaux, car ils sont faits aux dépens des autres", a asséné Emmanuel Macron. L’Allemand serait donc à la fois fétichiste, et profiteur. Dur… Le reproche de fétichisme n’est au fond pas bien grave, mais singulièrement désobligeant: que ne dirait-on si les Allemands évoquaient ainsi, au plus haut niveau, je ne sais quel fétichisme français de l’égalité, ou de la dépense publique! Mais le second grief est plus profond. Il laisse à penser que c’est sur notre dos que prospère l’Allemagne, en tout cas son commerce extérieur. Certes, L’Allemagne engrange de colossaux excédents et, même si sa balance bilatérale est positive avec beaucoup d’autres pays (comme les Etats-Unis, ce qui n’a pas échappé à Donald Trump), c’est avec la zone euro qu’elle réalise les deux tiers de ses excédents, France en tête. Mais peut-on pour autant la traiter de passager clandestin de la zone euro?

Une compétitivité soignée

Il est indéniable que la situation n’est pas le fait du hasard: l’Allemagne soigne délibérément sa compétitivité (coûts et hors coûts) et si ce qu’elle produit est désirable, c’est parce que cela est son objectif. Pour autant, le lui reprocher est un peu fort de café! Rien ne nous empêche de fabriquer, nous aussi, des produits désirés par le monde entier, de la berline statutaire à la machine-outil. Surtout, il est faux que les performances à l’exportation de l’Allemagne soient acquises au prix d’un sacrifice salarial qui confinerait au masochisme, comme on l’affirme souvent en France: si l’on excepte quelques trimestres durant la crise de 2008-2009, les salaires ont très régulièrement augmenté outre-Rhin depuis quinze ans. Le pouvoir d’achat ne s’est pas accru dans les mêmes proportions, c’est vrai, mais cela tient à ce que la pression fiscale, sans s’envoler, comme en France dans des proportions délirantes, ni atteindre le niveau rédhibitoire qu’elle avait chez nous, a crû régulièrement durant cette période, qui était également marquée par des dépenses publiques étroitement contrôlées. Cela signifie simplement que les Allemands, à la différence des Français, ont bien géré leurs budgets publics. Que les Français, paniers percés notoires, leur fassent la leçon sur ce sujet est presque ridicule.

En vérité, outre la qualité des produits allemands, la raison fondamentale pour laquelle la France importe tant d’Allemagne est qu’elle distribue, par des largesses budgétaires irresponsables, un pouvoir d’achat qui excède de loin ce que lui méritent les performances de son économie marchande – ou, dit autrement, que son appareil productif, empesé de charges, ne peut pas servir une demande des ménages dopée par des déficits budgétaires très élevés que nul ne nous force à maintenir à ce niveau. Oui, l’Allemagne nous vend plus qu’elle "ne devrait"! Mais, pour enrayer ce phénomène, il suffirait que nous cessions de nous distribuons plus d’argent que ce que nous mérite notre travail… Le prétendu excès de vertu de l’Allemagne n’est que le miroir de notre propre vice.

Une accusation d'"égoïsme" incompréhensible

Les Français disent aussi volontiers que l’Allemagne serait "avantagée par l’euro". Là encore, cela est assez cocasse quand on sait que l’euro a, historiquement, été arraché à une Allemagne réticente qui se serait tout à fait contentée de son solide Deutsche Mark. Quant à la parité d’entrée dans l’euro qui, de fait, a bénéficié aux Allemands, elle a été négociée et acceptée par tous, dont les Français. En réalité, les Français rêvaient tellement de l’euro qu’ils s’y sont précipités sans négocier sérieusement la question des parités, ni surtout en mesurer toutes les conséquences - la principale étant que, les dévaluations étant désormais impossibles, il leur faudrait être aussi performants que les Allemands pour conserver leur rang. C’est cette "convergence vers le haut" que tout le monde anticipait, mais nous nous en sommes montrés collectivement incapables. Est-il bien raisonnable de tenir les Allemands pour responsables? C’est nous qui les avons presque suppliés de partager avec nous cette règle du jeu que nous peinons aujourd’hui à respecter. Quant à l’accusation d’"égoïsme" que les Français manient volontiers à l’endroit des Allemands, elle est assez incompréhensible s’agissant d’un pays qui est, de loin, le plus gros contributeur net au budget de l’Union et qui a, de loin, été le plus gros contributeur au sauvetage de la Grèce!

Tout cela, Emmanuel Macron le sait bien. Mais il met, en face de nos turpitudes et incohérences passées, des lendemains qui chantent. "La France a changé, a-t-il affirmé à Aix-la-Chapelle. Elle n’est plus la même, elle a fait un choix dont je suis le dépositaire, celui des réformes." Il faut espérer que cela est vrai, et certains signes sont objectivement encourageants. Mais, même à considérer qu’il y ait un avant et un après, il faudra beaucoup de temps pour que ces réformes portent leurs fruits… surtout au rythme très peu soutenu auquel elles sont menées: loin de diminuer nos dépenses publiques, nous ne cessons ainsi de les faire augmenter et seule la conjoncture économique explique nos progrès en matière de déficit. Serait-on Angela Merkel que l’on serait tenté d’attendre pour être sûr que les Français ont vraiment abjuré leurs néfastes habitudes en la matière. D’ailleurs, la Chancelière ne s’y est pas trompée qui, à Aix-la-Chapelle, a vanté le "charme" et la "capacité à convaincre" d’Emmanuel Macron – mais pas son bilan… Les Allemands ne détestent pas le charme latin, mais ils sont trop sérieux pour y succomber s’il ne s’accompagne pas de véritables actes. Là encore, on voit mal comment on pourrait leur en vouloir.

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