koenig GaspardEconomie

Le vibrionnant essayiste et romancier défend son libéralisme à la française, quitte à tracer sa route en solo.

Libération - Par Guillaume Gendron

«Les philosophes ne se comportent jamais de manière conforme à leurs principes.» Ce précepte personnel est bien utile à Gaspard Kœnig, 34 ans, animal libéral-libertaire écumant en solitaire les mers intello-médiatiques hexagonales. «Moi qui fais l’apologie du vice, je mène une vie très sage», glisse-t-il en piochant dans ses frites, dans une brasserie parisienne à deux pas des bureaux de son think tank, Generation libre (300 000 euros de budget en «dons individuels», une paire de jeunes collaborateurs).

Le vice, dans sa bouche, est entre guillemets. Il découle d’une vertu cardinale pour Kœnig : la liberté individuelle, déclinée dans une myriade de combats de lobbying. Le bon père de famille (deux enfants de 5 et 7 ans), dont le dernier joint remonte à ses années de prépa, enchaîne les allers-retours entre Paris et Londres où il vit pour défendre la légalisation du cannabis, la GPA, la dépénalisation de la prostitution. Il bataille contre «les rentes et les monopoles», l’état d’urgence, la surveillance étatique, réfléchit à un nouveau modèle d’immigration où l’Etat traiterait directement avec les passeurs... on en oublie. «Il a une vision très anglo-saxonne du monde, où les tabous se discutent. C’est un ovni ici, qui n’a d’équivalent que chez les libertariens américains», résume la sénatrice Europe Ecologie-les Verts (EE-LV) Esther Benbassa. Gaspard Kœnig, c’est Alain Madelin sans cesse updaté, Emmanuel Macron sous stéroïdes. Quand, avocat du diable, on lui demande ce qu’il penserait si «mère porteuse» devenait un métier comme un autre, il reste droit dans ses bottes : «Pourquoi pas ? Si l’on va au bout de l’idée que chacun définisse ses choix de vie, le résultat n’est pas toujours très sympathique.»

1982 Naissance à Paris.

2007-2008 Plume de Christine Lagarde.

2013 Lance le think tank Génération libre.

2015 Parution de : le Révolutionnaire, l’Expert et le Geek, essai libertaire (Plon).

2016 Kidnapping, polar social (Grasset).

Sympathique, l’ex-plume de Christine Lagarde, l’est. Normalien mais pas professoral, ouvert à la contradiction et à l’autocritique amusée, il cultive un air juvénile et romantique, comme sorti d’un film de la Nouvelle Vague. Il a quelques cheveux blancs dans sa coupe de simili-Beatles (période bien peignée), et des airs de Ted Kennedy selon une directrice de casting, qui l’a aperçu à la télé et l’a débauché pour faire de la figuration dans un biopic à venir de Jackie Onassis. Ce qui lui a valu de passer quelques heures avec Natalie Portman : «Il y a pire comme journée.» Les hasards de la vie amusent quand on a toujours fait bonne pioche. Le «précariat choisi» qu’il défend est un euphémisme au vu de son parcours. En quinze ans, l’agrégé de philo a été tour à tour, et parfois simultanément, romancier, prof de fac, nègre ministériel à Bercy, candidat aux législatives, économiste à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), conférencier habitué des plateaux télé. Cette année, il a reçu des mains d’Emmanuel Macron le prix Turgot du meilleur livre d’économie pour l’essai le Révolutionnaire, l’Expert et le Geek, a publié un roman (Kidnapping) et a lancé, entre deux cours à Sciences-Po, une newsletter philosophique, où il passe l’actualité au tamis de l’histoire des idées.

Un tourbillon pas prêt de s’arrêter selon son ami critique d’art Hector Obalk : «Je lui prédis une carrière en zigzag, il a des ambitions contradictoires qui ne font pas forcément bon ménage. C’est un grand mélancolique à l’esprit rapide.» Marion, amie d’enfance aujourd’hui dans la finance, confirme l’existence de ce spleen sous le bouillonnement, reliquat d’une enfance solitaire parmi les livres, auprès de parents soixante-huitards : «Ce n’était pas un petit garçon banal. Pas intrépide, presque peureux, mais très excité par la difficulté.» Son père, Jean-Louis Hue, est rédacteur en chef du Magazine littéraire. Sa mère écrit aussi, mais consacre le plus clair de son temps à son fils unique surdoué. Après avoir majoré le concours de Normal Sup, il écrit son premier roman, Octave avait 20 ans (lui en a alors deux de plus), en attendant de passer l’agrég. Sorti en 2004, le livre est bien reçu. Il part en échange d’un an avec la fac new-yorkaise de Columbia, loue «un cagibi» dans un loft d’artistes à Soho, en coloc avec des mannequins et un vieil universitaire anar. Le Frenchie, qui a toujours eu «une vie monacale» et des photos de Deleuze dans sa chambre, est happé par l’hédonisme de la Big Apple. Il rencontre Andrea, sa femme, en boîte de nuit. Elle est roumaine, a dix ans de plus et travaille dans la finance alors dans son âge d’or. Il fait l’expérience du luxe, de la fête. «Le tourbillon, la tête qui tourne, les valeurs qui s’inversent», résume celui qui, à l’époque, «se faisait une fierté de ne pas suivre l’actualité, pas politisé, à part quatre mois dans la cellule communiste d’Henri-IV en terminale». Andrea, elle, «a connu le communisme, le vrai, elle a vu tomber Ceaucescu». L’épiphanie libérale arrive à ce moment-là, fruit de lectures passées à la trappe par l’université française, prisonnière «de la rhétorique néofoucaldienne, répétitive et coupée du monde, pas si révoltée que ça au final.» Il se désole que «les meilleurs», à la Piketty, finissent forcément dans le camp opposé au sien. En France, le mot «libéral» fait grimper aux rideaux. «C’est devenu synonyme d’austérité patronale, reconnaît-il. Je m’en tiens au sens philosophique et je ne vais pas en changer parce que certains ont déformé le terme.»

Il pense que révolution rime avec uberisation, et prône le «jacobinisme libéral». Soit un Etat central fort mais limité au régalien, et à la disparition des corps intermédiaires. Son idéalisme est transversal et cohérent, à défaut d’être toujours pragmatique. Sa grille de lecture butte sur la religion, «nocive en tant que telle», admet-il. Elevé dans l’athéisme résolu de ses parents, il défend la liberté de pratiquer contre les interdictions qui politisent. Il a dû se faire baptiser pour épouser sa femme orthodoxe. «J’ai abjuré le diable en roumain, ma femme avait une robe blanche. Ça a fait pousser des cris à ma mère.»

Il admire Margaret Thatcher et Jean-François Revel, dit avoir lu tout Giono et Morand. Il gagne 4 000 euros par mois avec ses écrits. La dernière fois qu’il a mis un bulletin dans une urne, c’était en 2012 et il était à son nom. Candidat pour le Parti libéral démocrate, dans la circonscription des Français de l’étranger à Londres, il obtient 4,4 % des suffrages. Avant ça, Sarkozy en 2007, énorme déception. «A Bercy, j’ai vu à quel point il était faible, comment il cédait sur tout.» Aujourd’hui, il ne vote plus : «Les mecs sont trop mauvais.» Il trouve la politique d’immigration de Trudeau au Canada «remarquable», et rêve d’un parti libéral à la Ciudadanos en France. Sa dernière marotte utopique est le revenu universel : 500 euros par mois, sans conditions ni humiliation bureaucratique : «Le but, c’est d’éradiquer la grande pauvreté et de permettre l’existence de la marge. Le système doit aménager des places pour ceux qui refusent le groupe.» Avec l’âge, le gamin solitaire n’a pas changé d’avis.

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