Politique

À 30 ans à peine, le conseiller spécial du président est l'homme le plus mystérieux et le plus indispensable de la macronie. Enquête.

 Le Point - 18 janvier 2018 - Par Laureline Dupont (Photo © Elodie Grégoire pour "Le Point")

John Grisham ou The Fall, les avis divergent. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c'est qu'Ismaël Emelien, 30 ans, conseiller spécial du président, partage avec son patron et aîné le même secret : celui de conserver au fond d'un tiroir un roman sorti tout droit de son imagination. Quant à savoir si le chef-d'œuvre se rapproche plus des livres de l'auteur de polars américain ou de la série britannique mettant en scène une enquête de police sur des meurtres de jeunes femmes, cela a peu d'importance. On aura compris l'essentiel : que le stratège a un net penchant pour le genre policier et des rêves enfouis de carrière littéraire. Quelle conclusion en tirer ?

On évitera soigneusement toute réflexion un peu simpliste sur l'univers politique impitoyable dans lequel il faudrait tuer pour avancer, mais on s'arrêtera plus volontiers sur cette passion hors champ. Emelien, celui qui franchit le plus tôt et repasse le plus tard la grille de l'Élysée, « la roue de bagnole sans laquelle la voiture Macron ne roulerait pas » (un visiteur du soir du président), l'un des trois membres du « trio qui dirige la France » (Le Monde), le même qui, par conséquent, « manquerait d'une vie à côté » (une amie inquiète), non seulement ne serait pas entièrement tourné vers la politique, mais il aurait même des envies d'ailleurs, parfois. Une bizarrerie dans ce monde cadenassé où l'horizon est généralement obstrué par la perspective du poste du dessus à décrocher. Ses rares intimes sont unanimes : « Isma » a été surpris plus d'une fois divaguant à voix haute sur un autre destin, celui d'un reclus dans un phare breton ou d'un militaire en opération pour sauver la planète.

Alors, en attendant de se libérer de sa mission de « couteau suisse de la macronie » – l'expression est soufflée par Alexis Kohler –, le jeune homme ôte à la nuit tombée son inamovible oreillette pour se plonger une heure durant dans un épisode de Man vs. Wild, émission de télé-réalité américaine créée par l'ancien soldat des Forces spéciales Bear Grylls. Et, si l'esprit surchauffe encore, il s'octroie quelques minutes de pause supplémentaires pour bouquiner une compilation d'anecdotes de la Légion étrangère.

Faut-il que l'expérience élyséenne soit si éprouvante pour que le conseiller spécial ressente le besoin de se plonger dans des mondes où le dépassement de soi constitue la condition sine qua non du succès ! Inconnu du grand public, il évolue à l'abri des regards médiatiques, qu'il fuit comme la peste depuis que des journalistes ont poursuivi sa famille au moment de l'affaire DSK, pour lequel il s'est engagé à peine majeur. Il était déjà le conseiller spécial d'Emmanuel Macron ministre de l'Économie avant de devenir celui qui accompagnait le candidat jusqu'à la scène pendant les meetings importants, lui susurrant les dernières recommandations au creux de l'oreille. Sa prestation à peine achevée, ledit candidat se ruait en coulisse et cherchait du regard une seule paire d'yeux noirs : celle d'Emelien, prié de livrer son ressenti au chef avant tous les autres, Jean Pisany-Ferry et Brigitte Macron compris.

Ismaël doit être une force de proposition, de conviction, surprendre, être une alerte.

Alors, naturellement, quand la campagne s'est soldée par l'entrée à l'Élysée, le 14 mai 2017, le discret stratège a fait deux choses. D'abord, il a pris soin de se cacher au moment où les photographes ont immortalisé la petite bande macroniste sur les marches du « château » présidentiel. Sur l'image devenue célèbre, on distingue Sibeth Ndiaye, la plume Sylvain Fort, le chef de cabinet de Beauvau, Jean-Marie Girier, Benjamin Griveaux et derrière, tout derrière, un bouquet de cheveux bruns et une branche de lunettes orangée surmontant une barbe naissante.

Ensuite, le propriétaire de cet attirail n'a surtout rien demandé et s'est glissé sans rechigner dans le complet de conseiller spécial que lui a attribué le chef de l'État. Une récompense à 30 ans à peine. Un sacrifice, également. Certes, le bureau anciennement occupé par Macron lui-même a de l'allure. Lumineux, il donne sur l'arrière latéral du jardin quand d'autres donnent sur la cour de l'Élysée, moins bucolique. Mais de là à avoir envie d'y passer ses jours et une partie de ses nuits...

Car, sous son vernis presque aristocratique et ses contours flottants, le titre de conseiller spécial dissimule une réalité sinueuse, donc périlleuse. Où commencent et où s'arrêtent les attributions de l'intéressé ? Écoutons cet autre conseiller, aux premières loges pour observer le « job d'Isma » : « Il a trois fonctions : le conseil, la stratégie et la communication. Il conseille le président et parfois le secrétaire général de l'Élysée, il passe beaucoup de temps auprès des ministres et reçoit pas mal de députés et de collaborateurs. Pour la partie stratégie, c'est lui qui contribue à cadencer la mise en œuvre des politiques publiques dans le temps. » Comment ? « En faisant remonter des notes au président pour l'exhorter à commencer par telle réforme, en la faisant porter par tel ministre soutenu par tel groupe de députés dans tels médias. »
Faire entonnoir

Et sa tâche ne s'arrête pas là. L'ancien d'Euro RSCG est aussi l'« homme des éprouvettes », selon les mots de Bruno Roger-Petit. Passionné par les sondages, auxquels il a été initié par le directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, Gilles Finchelstein, il les étudie avec minutie « sans les sacraliser », dixit Fort, prélève un chiffre par-ci, une donnée par-là et s'en sert pour faire un point quotidien sur l'état de l'opinion à l'équipe macroniste. Avant de filer distiller ses conseils en communication au pôle numérique. Car c'est encore à cet homme-orchestre que revient la charge de relire les contenus envoyés par les comptes officiels du président sur les réseaux sociaux Facebook, Twitter, Instagram.

Une fois ce travail achevé, il peut s'absorber dans une autre sorte de relecture, plus fastidieuse et chronophage celle-là, la relecture des interviews de chaque ministre. Ce qui fait dire à un observateur extérieur passé par l'Élysée quelques années plus tôt et devenu copain avec ses occupants actuels : « Ces mecs sont des malades, ils couchent avec leur ordi, leur libido est passée dans la correction de discours en mark-up [fonction de traitement de texte qui permet de faire des modifications en conservant un historique des versions précédentes, NDLR]. Ce sont des vieux jeunes. »

Parfois, en pleine nuit, au téléphone avec un intime, Emelien murmure : « Putain, c'est dur... »

Comme si toutes ces tâches riantes ne suffisaient pas au bonheur de l'intéressé, ajoutez-en une autre, et pas des moindres : faire entonnoir. En d'autres termes, se coltiner quantité de rendez-vous avec tous ceux que Macron ne peut recevoir en personne. À l'entendre soupirer régulièrement « j'ai des journées entières de rendez-vous, pas une minute pour faire ce que j'ai à faire... », ses proches en concluent que jouer le sas entre le monde extérieur et le bureau du patron absorbe un temps précieux. Leaders d'opinion, dirigeants de groupe de réflexion, intellectuels, sondeurs défilent tous les jours dans son bureau. Déjà, du temps de Bercy, Macron avait pris l'habitude de clore nombre de déjeuners, de coups de téléphone par cette petite phrase en apparence anodine : « Vois Ismaël ! » Lequel était prié d'avoir la patience d'expliquer en profondeur et avec conviction la future démarche macronienne à un tas d'interlocuteurs, soutiens ou pourvoyeurs d'idées potentiels. À présent, il est aussi chargé de faire le tri et d'écarter les Machiavel aux petits pieds.

Alors, quand les journées s'étirent et que son bureau ne désemplit pas, Ismaël a une astuce bien à lui pour adoucir tout ça. Contraint, depuis sa prise de fonctions, de troquer les restos de viande dont il raffole pour un plateau-repas, il a veillé à conserver une habitude « alimentaire » de sa vie d'avant. Ils sont plusieurs parmi ses invités tardifs à l'avoir vu, passé 20 heures, se diriger vers un petit placard, l'ouvrir et en extirper une jolie ribambelle de bouteilles de gin. Avant d'interroger :"Un gin tonic ? » De l'aveu d'un intime, « Ismaël » aurait même réussi à faire flancher des Américains sur un sujet très sérieux grâce à cette collation alcoolisée. Il faut dire que, le jour où il a quitté Bercy, il s'est constitué une collection internationale de ce breuvage. Au fait de ce péché mignon, ses anciens collègues lui ont offert en cadeau de départ un bon d'achat d'une valeur de 800 euros chez Lavinia, caviste haut de gamme du quartier de la Madeleine, à Paris.

Espace Participants

Notre Lettre d'Information

Abonnez-vous et recevez gratuitement la Lettre Ambition France.
Civ.

Acteurs Société Civile