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Argent, dirigeants, formation des imams: le chef de l’État prépare une réorganisation complète du culte musulman. Il avance «touche par touche», confie-t-il au JDD, mais il veut aller vite.

 

Le JDD - 11 février 2018 - Par Hervé Gattegno et David Revault D'Allonnes

Ses intelocuteurs : Hakim El Karoui, Gilles Kepel, Haïm Korsia...

Halal, pèlerinages : enquête sur l’argent des fidèles La politique et la foi, le temporel et le spirituel : Emmanuel Macron veut être sur les deux fronts à la fois. Pendant que montent les critiques contre ses réformes économiques et sociales ou sa politique d’immigration, le chef de l’État réfléchit à une réorganisation complète de l’islam. Objectif : inscrire le culte musulman dans une relation apaisée avec l’État et les autres religions – et, partant, l’associer pleinement à la lutte contre le fondamentalisme. Plusieurs fois annoncé, le grand discours présidentiel sur la laïcité, qui devait être l’occasion de dévoiler le projet, n’est toujours pas à l’ordre du jour. Mais si les mots restent à écrire, les idées, elles, progressent.

À l’Élysée, un plan d’ensemble est à l’étude, avec la coopération active du ministère de l’Intérieur. Il va de la création de nouvelles instances représentatives des musulmans à l’élaboration d’un cadre pour le financement des lieux de culte et la collecte des dons, sans oublier un programme de formation des imams. Sur tous ces sujets, Emmanuel Macron souhaite « réduire l’influence des pays arabes, qui empêche l’islam français d’entrer dans la modernité », résume l’un de ceux – intellectuels, politiques et religieux – qui abordent régulièrement la question avec lui.

« Ma méthode, c’est d’avancer touche par touche », confie le Président au JDD (lire ci-contre). Le 21 décembre, recevant les représentants des religions, il avait posé le débat en dénonçant « la radicalisation de la laïcité » – « cela visait tous les partis politiques qui instrumentalisent la loi de 1905 au service d’une guerre identitaire », décrypte un de ses conseillers. Le 4 janvier, dans ses voeux aux autorités religieuses, il a ensuite annoncé « un travail sur la structuration de l’islam en France » et lancé à l’intention des musulmans : « Je vous aiderai. » Trois jours après, il n’a guère apprécié que son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, profite d’une visite à Paris pour s’entretenir avec les dirigeants du Conseil français du culte musulman (CFCM) et afficher outrageusement le poids de son pays au sein de l’islam français.

Désormais, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a pour mission de préparer la réforme du CFCM, institution créée en 2003 sous l’égide de Nicolas Sarkozy, mais qui n’est jamais parvenue à s’imposer – à peine un tiers des musulmans connaissent son existence, selon une enquête de l’Ifop pour l’Institut Montaigne publiée en 2016 par le JDD. Tous les experts consultés ont livré le même diagnostic : le mode de désignation des membres du CFCM est en soi un facteur d’immobilisme, une sorte de péché originel. Ils sont élus dans les mosquées selon une répartition des sièges proportionnelle à la surface des bâtiments et dans un scrutin où l’influence des pays étrangers (Algérie, Maroc, Turquie, Arabie saoudite, Qatar) se révèle déterminante. C’est avec ce système que Macron veut rompre. Les intéressés eux-mêmes y sont prêts. « Il y a une prise de conscience au sein du CFCM qu’une ouverture est nécessaire », admet son vice-président, Anouar Kbibech. Un groupe de travail a été créé en son sein le mois dernier ; il livrera au gouvernement des propositions de réforme en juin.

Le calendrier de la réforme est contraint : les prochaines élections au CFCM sont prévues pour le printemps 2019 ; il faudra agir avant – le Président parle, quant à lui, du « premier semestre 2018 ». Parmi ceux qui murmurent à son oreille sur cette matière, Gérald Darmanin plaide que « la période est propice ». « Il y a une accalmie sur le front du terrorisme, Macron a une forte légitimité pour transformer le pays et une grande partie des musulmans ressent cette nécessité d’avancer », explique le ministre des Comptes publics, petit-fils de musulman et auteur d’un rapport sur « l’islam français » en 2016 quand il militait encore à l’UMP.

Le contenu de la réforme, en revanche, reste à trouver. Si le cabinet de Gérard Collomb affiche l’intention de « sortir de l’islam consulaire pour ouvrir le CFCM aux musulmans les plus intégrés », la difficulté est de structurer une religion qui, à la différence du catholicisme ou du judaïsme, n’est aucunement hiérarchisée.

Le sociologue Gilles Kepel, que Macron cite parmi ses inspirateurs sur le sujet et qui l’accompagnait il y a deux semaines en Tunisie, résume ainsi l’équation : « Il faut trouver une formule qui tienne compte de la plasticité du sunnisme français, sans que les musulmans soient les otages des rivalités entre leurs pays d’origine. » Autre expert écouté (et lui-même musulman), Hakim El Karoui complète en estimant que « le moment est venu de confier l’organisation à la nouvelle génération des Français de confession musulmane ». Cet ancien banquier d’affaires (chez Rothschild, comme Macron) qui conseilla jadis Jean-Pierre Raffarin est l’un des meilleurs analystes de l’islam français. Son dernier livre, L’Islam, une religion française (Gallimard), paru en décembre, circule et se commente dans les cabinets ministériels, au point de faire référence dans la plupart des débats actuels.

El Karoui y appelle avec pédagogie à une « contre-insurrection culturelle » des musulmans intégrés contre ceux qui dévoient leur foi. Il propose notamment l’institution d’un « grand imam de France » sur le modèle du grand rabbin, qui dispose d’une autorité morale sur le culte juif et le représente devant le pouvoir politique. Il préconise aussi qu’à côté de la Fondation pour l’islam de France, créée sous le gouvernement Valls et présidée par l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement, une association distincte soit chargée de financer les lieux de culte, la formation et les salaires des imams – « mais à condition que cette structure soit affranchie de l’influence du CFCM et de la tutelle de l’État », précise-t-il, soulignant que « dans tout le monde arabe, les imams sont formés par les États, ce qui n’a pas empêché les intégristes de prospérer… »

Financement et formation des imams sont, de fait, les points les plus délicats à régler. C’est notamment par ces deux voies que s’exercent les influences étrangères sur l’islam français. Ainsi, les pays du golfe Persique et du Maghreb contribuent à la construction des mosquées (alors que la loi de 1905 interdit à la France de le faire) et quelque 300 imams exerçant sur notre sol sont des fonctionnaires rémunérés par des États étrangers.

En outre, la collecte des dons des fidèles et son utilisation se font encore dans une relative opacité. La plupart des lieux de culte musulmans préfèrent le statut de la loi 1901 (associations à but non lucratif ) à celui de la loi de 1905 (associations cultuelles), pourtant plus avantageux sur le plan fiscal. La loi récente sur le « droit à l’erreur », portée par Darmanin, impose une obligation aux associations cultuelles de déposer des comptes annuels. Mais le ministre aimerait aller plus loin en obligeant à l’avenir les lieux de culte à se soumettre au statut de 1905 – et aux contrôles qui en découlent. L’idée d’une taxe sur les produits halal fait, par ailleurs, son chemin, tout en soulevant des réticences à cause de son caractère communautariste – « on peut être musulman sans manger halal, non ? », interroge Darmanin. Aller jusqu’à un « concordat » avec l’islam, comme il en existe un en Alsace et en Moselle avec l’Église catholique ? Certains y voient une piste à envisager à des degrés divers, comme Jean-Pierre Chevènement ou le grand rabbin de France, Haïm Korsia, également écouté à l’Élysée. Macron, lui, ne se déclare pas prêt à s’engager sur ce chemin, qui exigerait de toute façon une révision de la Constitution. En revanche, la loi de 1905 n’est pas forcément considérée comme « un texte sacré ». « Elle a déjà été modifiée treize fois », signale un proche du chef de l’État. Pour l’heure, des mesures sont déjà prises ou sur le point de l’être pour favoriser l’apprentissage du fait religieux à l’école, renforcer la formation des aumôniers musulmans dans les prisons et les hôpitaux. « Le Président lit beaucoup et écoute tous les avis, mais il

forgera seul son opinion », indique un de ses proches. Les voies du Seigneur…

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