Tribune
Dans sa chronique pour l’Opinion, Eric Le Boucher voit un motif d’optimisme pour l’année qui débute dans « le divorce quasi-mondial entre la politique qui part en vrille et l’économie qui résiste »
L'Opinion - 4 janvier 2026 - Par Eric Le Boucher*
Voir le tyran Nicolas Maduro menotté dans un jogging immonde et emporté vers New York : quoiqu’on pense, l’image fait plaisir. Le responsable (avec son prédécesseur Hugo Chavez) de la faillite totale d’un Etat aux plus grandes réserves pétrolières mondiales, d’une répression sanglante, d’une corruption tentaculaire, d’une fuite de huit millions de Vénézuéliens – presque un sur trois – et, in fine, de la transformation de son pays en narco-Etat, ce Maduro a le sort qu’il mérite. La suite sera sûrement difficile, la démocratie ne va pas se réinstaller aussi facilement que le président américain le prétend, mais quand même : un dictateur de moins, l’année commence bien.
Elle commence bien aussi à Téhéran où la foule défie les mollahs. Quand l’inflation atteint 50 % et que s’ajoutent, naturellement, de grandes pénuries, la menace atteint toutes les dictatures, même celles installées depuis quarante-cinq ans. Quand en plus, exactement comme à Caracas, les dirigeants de la dictature s’enrichissent honteusement et que le peuple le découvre, la contestation explose. En Iran, comme au Venezuela, la suite est incertaine. Mais quand même : voir les barbus trembler, l’année commence bien.
Je cherche, on l’aura compris, des bonnes nouvelles. L’année 2025 nous en a apporté un flot de mauvaises : le retour de Trump à la Maison Blanche, la difficulté de l’Ukraine à poursuivre sa valeureuse résistance contre le dictateur Poutine, le triomphe impérial du dictateur Xi Jinping, les putschs en Afrique, l’énervante léthargie européenne, l’insupportable nullité des députés français, bref l’évolution partout de « la politique » dans le sens opposé à ce qu’il faudrait. Les défis grossissent, le climat, l’insécurité, la technologie, et partout la politique perd la raison.
Pas de naïveté pour 2026
L’heure n’est pas venue encore d’un réveil de cette raison. Pas de naïveté pour 2026. S’installe une civilisation de l’émotion, du fake, de la violence et de la manipulation qui est là pour durer sous les noms au mieux de populisme, au pire de dictature. Les espoirs des raisonnables qui pensaient que toute cette idéologie de la force, du protectionnisme, de l’identitaire, ne pouvait conduire qu’à un échec rapide, ont été douchés en 2025. L’inflation américaine n’a pas explosé sous les tarifs de Trump, la croissance ne s’est pas étouffée, la guerre civile annoncée n’est pas arrivée. De la même façon, le Brexit n’avait pas conduit à un plongeon de la Grande-Bretagne dans la récession, même s’il n’a résolu aucun de ses problèmes profonds.
On ajoutera dans cette liste des déconvenues pour les raisonnables, que la Russie est brinquebalante mais qu’elle « tient » encore malgré sa guerre ruineuse, que le Sud global a réorienté son regard en quittant l’Occident pour l’Asie, la Chine et l’Inde. Pour en revenir à Trump, l’élection des midterms sera difficile pour lui. Mais il est trop tôt pour parler d’un échec de son modèle de croissance appuyée sur les géants innovateurs à qui il donne toute liberté et sur une diffusion massive de l’IA. Si les Etats-Unis parviennent de la sorte à retrouver de forts gains de productivité, moteur des bons salaires, le discours d’« échec inévitable » des raisonnables sera démonétisé.
En clair, la « civilisation » des populistes et des dictateurs a des ressorts et des atouts qu’il faut reconnaître. Se contenter d’attendre que le fruit pourrisse dans l’arbre, comme on peut décrire l’attitude du parti Démocrate américain, est une stratégie perdante. Les raisonnables doivent trouver une réponse à la racine du mécontentement du peuple et ne pas croire qu’il suffit de s’en tenir au modèle d’avant pour que les choses rentrent dans l’ordre.
La résistance de l'économie, source d’espoir
Mais alors où est l’optimisme de 2026 ? Dans une caractéristique pas assez soulignée de 2025 : le divorce quasi-mondial entre la politique qui part en vrille et l’économie qui résiste. Le PIB mondial a été meilleur qu’attendu l’an dernier et tous les analystes ont révisé en hausse la croissance de 2026. Le FMI donne les chiffres : 3,3% en 2025, 3,2% en 2025 et 3,1% en 2026. On n’assiste pas à la fin du monde économique, au contraire. Les « chaînes de valeur » se sont reconstruites rapidement, les entreprises anticipent, prennent sur elles provisoirement les hausses de droits de douanes, mais se réorganisent pour reconstruire leurs marges, leurs investissements, leurs emplois. L’avenir est pour elles assez rose, comme les Bourses mondiales le démontrent. Les marchés mondiaux restent en croissance, le commerce international va continuer de croître, une volonté d’innover et d’investir habite les chefs d’entreprises, l’IA arrive qui va les obliger à bouger et à inventer.
Vous cherchez de l’optimisme, regardez l’économie ! La politique en folie ne l’a pas tuée. L’économie sait, elle, que nous sommes à l’aube de révolutions technologiques multisectorielles. Elle a de l’énergie, des envies, des idées, un management prêt aux aventures. Ses forces vives lui donnent une forte capacité de résistance. L’économie libérale mondiale tient le choc de politiques populistes protectionnistes, nationalistes. Voilà ce que nous a dit 2025.
Le Venezuela et l’Iran nous l’enseignent : il y a une limite. Si la chape de plomb religieuse, dictatoriale, bureaucratique ou de toute autre nature politique, est trop lourde, l’économie se révolte, par l’inflation, par la grève de l’investissement, par la délocalisation, ou par une autre manière. S’il reste en dessous de la limite, le populisme n’est pas condamné à l’échec rapide. Il ne résout en rien le problème structurel de l’époque : marier innovation et redistribution. Mais il peut tenir un moment tant qu’il ne s’en prend pas trop à l’économie, qu’il ne corsète pas l’initiative, qu’il ne détruit pas la liberté d’entreprendre. Bref tant qu’il reste en-deçà du seuil, indéfini, qui provoque le découragement. L’année 2025 a montré que les révolutions technologiques ont porté ce « seuil » à un niveau historiquement élevé : c’est là une formidable cause d’optimisme.
Donald Trump, dans ses incohérences, mesure intuitivement le seuil chez lui. Il sait revenir en arrière et corriger le tir. En Europe, le seuil est plus bas, mais les entreprises savent ce qu’il faut faire : plus d’innovation, plus de marché unique. En France, elles sont malgré l’horreur politique, encore vigoureuses, l’arme au pied.
Leur force vive est à libérer, c’est une très bonne nouvelle.
*Eric le Boucher, est un journaliste françasi, cofondateur du magazine en ligne Slate, il travaille pour Le Monde, Les Échos et L'Opinion.
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