Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. © Sipa Press

Sécurité

Le ministre de l’Intérieur est sur tous les fronts, électrisant le débat. Au sein de la macronie, dans la perspective de la présidentielle de 2022, l’ex-LR est de plus en plus incontournable.

L'Opinion - 24 novembre 2020 - Par Ludovic Vigogne

Choisi en juillet pour remplacer Christophe Castaner place Beauvau par le chef de l’Etat, Gérald Darmanin est sur tous les fronts. Il porte la loi sur le séparatisme, multiplie les déplacements pour tenter d’obtenir des résultats en matière de reconduite à la frontière... La semaine passée, lors de l’examen de la proposition de loi sur la « sécurité globale », il a provoqué quelques vives polémiques avec la majorité, notamment sur le floutage des forces de l’ordre.

Le 23 septembre, Emmanuel et Brigitte Macron invitaient à dîner un couple de voisins. Le ministre de l’Intérieur a parcouru la centaine de mètres qui sépare la place Beauvau de l’Elysée, accompagné de son épouse. Gérald Darmanin s’était marié un mois plus tôt. Le chef de l’Etat tenait à avoir pour lui une attention toute personnelle. A la table présidentielle, l’ambiance fut chaleureuse. Entre ces quatre-là, les agapes durèrent presque trois heures.

A travers ce geste privé se lit aussi une réalité plus politique. Au sein du système macroniste, Gérald Darmanin est devenu un poids lourd. La semaine passée a été une nouvelle illustration de cette éclosion. Le ministre de l’Intérieur a présenté la mouture finale de la loi sur le séparatisme, qui sera le dernier grand texte du quinquennat. En première ligne à l’Assemblée nationale lors de l’examen de la proposition de loi dite « sécurité globale », il a concentré sur lui le débat après avoir créé deux polémiques. Sa volonté d’aller le plus loin possible sur le floutage des policiers a provoqué des remous dans la majorité.

«Il a cherché à pousser son avantage, alors que Jean Castex lui avait demandé de ne pas faire de sortie personnelle pour faire plaisir à Alliance », rapporte un ministre. A peine le locataire de Beauvau avait-il envisagé maladroitement une accréditation nécessaire aux journalistes pour couvrir une manifestation qu’il devait se rétracter. «Le métier de ministre de l’Intérieur n’est pas facile. On peut tous faire une faute de carre», l’excuse Gérard Larcher, le président du Sénat. « Gérald va à 360 à l’heure. Parfois, il se fait peur », sourit un de ses intimes.

Le principal intéresse nie toute surchauffe. Les articles les plus délicats de la proposition de loi « sécurité globale » n’ont-ils pas été votés avec quasiment toutes les voix des députés LREM, des partenaires de la majorité et même d’une bonne part de LR ? N’a-t-il donc pas élargi à cette occasion le socle du Président ? Selon les premiers sondages réalisés sur le floutage des policiers, les Français ne sont-ils pas largement de son avis ? « Il est vrai que je viens de province et qu’en province, on voit les choses différemment. Cela peut gêner le parisianisme », argue-t-il.

Jusqu’où ira Gérald Darmanin ? « Le débat se fait autour de lui, constate le député parisien (Agir) Pierre-Yves Bournazel. On aime ou on n’aime pas. On est pour ou on est contre. Il perd des combats, il en gagne d’autres. Il s’installe. » La cristallisation se lit également dans les sondages. Dans le baromètre Ipsos-Le Point de novembre, le ministre de l’Intérieur récolte 30 % d’opinions favorables. C’est son meilleur score depuis qu’il y est testé. En juin 2017, fraîchement nommé ministre de l’Action et des Comptes publics, il était à 12 %.

« Trop habile ! » « Je n’ai pas mon Sarko ! » Nous sommes à la veille de l’été et du remaniement et Emmanuel Macron a des soucis de casting. Après avoir hésité avec Jean-Michel Blanquer, c’est finalement à celui qui s’est fait réélire maire de Tourcoing dès le premier tour qu’il confie le poste de premier flic de France. En agissant ainsi, il fait un choix très significatif.

A Bercy, ces derniers mois, Gérald Darmanin n’a eu de cesse de cranter son identité. C’est un homme de droite, qui a une priorité : s’adresser à l’électorat populaire. Régulièrement, en public comme en privé, il alerte sur la nécessité pour le chef de l’Etat de se muscler sur la sécurité. « A tort, on a une présomption de naïveté sur le régalien. Marine Le Pen et Les Républicains vont s’y engouffrer. Vous avez besoin d’un pied droit », dit-il encore au locataire de l’Elysée, le 6 juillet, quand celui-ci le reçoit dans son bureau pour lui proposer Beauvau.

Humainement, c’est aussi un message clair. Ex-LR, Gérald Darmanin est resté proche de Nicolas Sarkozy – il l’est toujours ; il a été l’un des premiers à appeler l’ex-chef de l’Etat après son interview retentissante, le 13 novembre, sur BFMTV. Au sein de la majorité, cela lui vaut une méfiance qu’il n’est jamais parvenu à effacer. A son sujet, François Bayrou n’en finit pas de reprendre la formule qu’un jour, Jacques Pilhan, le stratège de François Mitterrand, avait utilisée pour mettre en garde sur le futur leader centriste qu’il serait : « Habile ! Trop habile ! ».

Près de cinq mois plus tard, le résultat est là. Gérald Darmanin est un ministre qui se sait incontournable. «On ressent qu’il s’estime fort. Il s’appuie sur l’état de l’opinion. Il se sent protégé par le Président », relate un de ses collègues. « C’est un ministre affranchi. Il est sûr de sa force et de sa relation directe avec le chef de l’Etat », confirme un de ses amis. Il y a dix jours, le débat sur le vote par correspondance monte dans la majorité, sous la pression, notamment, du MoDem. Gérald Darmanin le clôt sans prendre de gants. « C’était un bourre pif par temps de paix. Pourquoi n’a-t-il pas fait un groupe de travail pour enterrer le truc en douceur ? », s’interroge un centriste. « Prendre de la place, c’est plutôt bon signe en politique, non ? Le pire serait de dire que je suis transparent », confie Gérald Darmanin à l’Opinion.

« Boeing ». Celui-ci se sent d’autant plus puissant qu’il estime avoir déjà coché quelques cases du contrat confié par Emmanuel Macron. Son prédécesseur, Christophe Castaner, avait fâché les policiers avec la macronie. Aujourd’hui, les liens sont rétablis. « Ici, il faut tenir soi-même les commandes du Boeing. Cela m’a rappelé la mairie », analyse Gérald Darmanin, peu après son arrivée, alors que l’alerte terroriste est maximale, la violence fait les gros titres, l’immigration paraît hors de contrôle.

A Bercy, les directeurs surpuissants avaient un couloir de nage très précis ; à l’Intérieur, le risque de se marcher sur les pieds est réel. Chaque mercredi à 7 heures, Gérald Darmanin réunit donc le préfet de police de Paris, les directeurs de la police, de la gendarmerie et de la sécurité intérieure, avec qui les échanges sont aussi quotidiens. « Au début, j’ai eu le sentiment qu’il faisait surtout de la com, mais il a vraiment ouvert le capot et mis les mains dans le moteur. Il s’est attaqué aux dossiers de fond comme l’organisation territoriale. Ni Collomb, ni Castaner ne l’avaient fait », juge Dominique Perben, l’ex-Garde des Sceaux.

Gérald Darmanin incarne un virage : celui du chef de l’Etat qui, en vue de la présidentielle de 2022, a choisi de ne plus tergiverser sur le régalien, incarner la protection et occuper l’espace à droite. D’ores et déjà, cela prédispose le trentenaire à être au cœur de la campagne. « Je suis mes convictions. Elles correspondent à ce que veut le Président. Je suis donc un ministre heureux et honoré de travailler pour mon pays et de faire des choses», dit-il.