Le confinement constitue un remède pire que le mal pour la société française
La publication de ce rapport intervient dans un contexte sanitaire, politique et économique inédit. La crise actuelle liée au Covid-19 a mis en lumière un certain nombre de réussites et de dysfonctionnements des systèmes de santé à travers le monde. Si l’enjeu des équipements et des personnels a été central pour combattre le virus, les opportunités liées au numérique appliqué à la santé (e-santé) ont également été déterminantes dans la réponse rapide à la pandémie comme l’ont montré de nombreux pays.
Porté par des acteurs privés et publics, le déploiement de la e-santé associé à un recueil systématique des données de santé fait partie des bases indispensables sur lesquelles doit reposer notre système de soins. Cette digitalisation est essentielle pour répondre aux nombreux défis auxquels le système fait face : l’explosion des maladies chroniques, le vieillissement de la population, l’évolution du nombre de soignants sur le territoire, la soutenabilité économique du système de santé et les nouveaux défis sanitaires et sociaux.
La France est encore loin d’une médecine des "4P" : prédictive, préventive, personnalisée et participative. Pourtant, de nombreux outils numériques permettent déjà d’avoir une vision de ce que pourrait être la santé de demain : des patients acteurs de leur santé grâce aux objets connectés et au suivi à distance, des professionnels de santé accompagnés par des logiciels d’aide au diagnostic et aux traitements, un système de santé plus collaboratif et agile. La France s’est dotée d’une stratégie ambitieuse à travers la loi Ma Santé 2022 : comment aller aujourd’hui plus loin et plus vite ?
Pour répondre à ces questions, l’Institut Montaigne, a réuni un groupe de travail composé d’une vingtaine d’experts, a auditionné une centaine de parties prenantes du secteur de la santé et a mené de nombreuses comparaisons internationales afin de formuler des propositions concrètes pour mettre le numérique de toute urgence au cœur de notre système de santé.
Notre société produit chaque jour d’énormes quantités de données de santé. C’est ce que nous appelons les big data. Celles-ci proviennent de sources multiples : données médico-administratives générées par l’Assurance maladie ou les dossiers pharmaceutiques, données cliniques issues des dossiers médicaux, de comptes rendus d’examens, données issues des registres, des essais cliniques, données génomiques mais aussi données issues d’usages qui semblent parfois éloignés de la santé : réseaux sociaux, applications, achats alimentaires, objets connectés, déplacements, etc.
Le recueil de ces données s’est considérablement amélioré grâce aux outils d’e-santé, développés par la filière santé et utilisés par les acteurs du système, patients comme professionnels. L’utilisation responsable des données de santé est un préalable pour garantir la confiance des utilisateurs dans ces solutions numériques, qui s’appliquent dans des domaines variés comme la prévention, le maintien à domicile, le suivi d’une maladie chronique à distance (diabète, hypertension, insuffisance cardiaque, etc.), les dossiers médicaux électroniques ainsi que les applications mobiles.
Les technologies numériques, encore sous-utilisées dans le secteur de la santé en France, sont pourtant des outils clés pour améliorer l’efficience, la qualité et la sécurité de notre système de santé, le tout en maîtrisant les dépenses de santé. Elles sont créatrices de valeur pour l’ensemble des acteurs de l’écosystème.
Dans le cadre de ce rapport, le cabinet de conseil en stratégie McKinsey a réalisé une étude inédite sur le potentiel de création de valeur de la e-santé en France qui, si elle était pleinement déployée, pourrait se situer entre 16 et 22 milliards d’euros par an autour de cinq axes de rupture, dessinant le système de santé de demain.
La e-santé permet ainsi une plus grande implication des patients, qui deviennent des acteurs de leur santé. Selon l’étude de McKinsey, le développement de ces solutions digitales permettrait des gains d’efficience estimés à entre 3,3 et 4,7 milliards d’euros.
Quelques exemples : les applications mobiles de gestion et de suivi des maladies, les logiciels d’auto-diagnostic numérique, les chatbots médicaux, les outils de prévention, la prise de rendez-vous en ligne, les réseaux en ligne de patients.
Ces outils numériques permettent un meilleur suivi, un meilleur accès, une meilleure coordination des soins et l'optimisation des coûts de gestion. Leur potentiel en matière de gains d’efficience est estimé à entre 3,3 et 4,7 milliards d’euros.
Quelques exemples : la e-prescription, les outils de partage des données patients, le dossier médical partagé, les messageries sécurisées entre professionnels de santé.
Elle permet de lutter contre les déserts médicaux et d'offrir aux patients un accès à des soins de qualité sur l’ensemble du territoire. L’épidémie de Covid-19 a enclenché le développement massif de la télémédecine pour suivre les patients (Covid ou non) à distance. Son potentiel en matière de gains d’efficience est estimé à entre 3,7 et 5,4 milliards d’euros.
Ces outils permettent aux établissements de santé d’améliorer la performance et la disponibilité des équipes, du matériel médical et des plateaux techniques. Leur potentiel en matière de gains d’efficience est estimé à entre 2,4 et 3,4 milliards d’euros.
Quelques exemples : les applications permettant de gérer les équipements et les stocks des établissements, d’améliorer les parcours des patients, de faciliter la logistique.
Ces logiciels d’IA accompagnent les professionnels de santé en leur permettant de diminuer les risques d’erreur ou de retard au diagnostic. Leur potentiel en matière de gains d’efficience est estimé à entre 3,3 et 4,2 milliards d’euros.
Quelques exemples : les outils s’appuyant sur l’intelligence artificielle pour l’aide au diagnostic, le choix du traitement médical, la reconnaissance de cellules cancéreuses.
Dans le cadre de la crise sanitaire liée au Covid-19, les nouvelles technologies ont eu un rôle majeur pour accélérer la prise de décision, endiguer l’épidémie, permettre la continuité des soins et donner aux patients davantage d’autonomie dans le dépistage et le suivi de leurs symptômes.
Le recours aux outils numériques et l’usage des données de santé ont montré des degrés de maturité bien différents d’un pays à l’autre. Là où la technologie a été massivement utilisée, les conséquences de l’épidémie ont pu être maîtrisées plus rapidement et plus efficacement.

La télémédecine a permis de limiter l’engorgement des hôpitaux en exerçant un premier tri entre les malades les moins sévères pouvant être pris en charge à domicile et ceux nécessitant une hospitalisation. Elle a aussi été un outil précieux pour anticiper les flux de patients et allouer les ressources médicales et de matériel en conséquence.
La téléconsultation (consultation entre un professionnel médical et un patient par l’intermédiaire des technologies de l'information et de la communication), dont les conditions d’exercice ont été largement assouplies pendant la crise, est également essentielle en cas de pandémie pour permettre le suivi des patients chroniques non atteints par le Covid-19 et assurer la continuité des soins, alors que tous les services des hôpitaux étaient dédiés à la lutte contre la pandémie.
En parallèle, la téléexpertise (possibilité de solliciter à distance l’avis d’un autre professionnel sur la prise en charge d'un patient) a rendu possible le partage d’information entre professionnels de santé en les mettant en relation avec des confrères pour avoir un second avis médical sur un cas précis.
Enfin, cette dématérialisation des échanges a permis de limiter les déplacements et les contacts physiques pour diminuer les risques de contagion dans les cabinets de ville ou à l’hôpital. Des outils comme la prise de rendez-vous en ligne, les chatbots de discussion, les logiciels d’auto-diagnostic pour smartphone (questionnaire en ligne) ont été largement plébiscités par les patients.
Les données sont précieuses pour concentrer les efforts, casser les chaînes de contamination et éviter que l’épidémie ne se répande à toute vitesse dans la population, en ciblant les personnes contaminées ou susceptibles de l’avoir été et en protégeant celles qui risquent le plus d’en mourir (les personnes âgées et les plus fragiles).
Elles permettent également l’identification des clusters et le contact tracing via des app et des systèmes d’information pour "remonter" les chaînes de transmission du virus et isoler les personnes potentiellement atteintes.
Ainsi, les données de santé sont indispensables pour assurer un suivi de l’évolution de l’épidémie sur le territoire mais aussi pour organiser et surveiller un déconfinement progressif, grâce à une connaissance parfaite de la circulation du virus en temps réel.
La révolution numérique que connaissent tous les secteurs de l’économie peine à s’imposer dans le monde de la santé. Si le numérique n’est pas l’unique réponse à tous les maux de notre système de santé, un déploiement massif de la e-santé pourra permettre de répondre à de nombreux défis posés à notre système de santé actuel, à savoir le vieillissement de la population, l’évolution de la démographie médicale, les inégalités territoriales d’accès aux soins, l’explosion des maladies chroniques ou la lutte contre les épidémies.
Les pouvoirs publics ont lancé récemment une feuille de route ambitieuse dans ce sens, mais les acteurs du terrain ont relevé plusieurs barrières, qui freinent encore le déploiement d’un système de santé reposant sur le numérique et les données.

Le système de santé français est riche en données mais pauvre en informations. En effet, les systèmes de données ne se parlent pas entre eux : l’Assurance maladie possède des données liées à la facturation mais ne sait rien de la qualité d’une prise en charge médicale. Les différents logiciels médicaux ne sont que rarement interopérables et les standards de recueil de données dans la recherche comme dans les essais cliniques ne sont pas toujours les mêmes.
Le manque de culture numérique des acteurs du soin constitue un frein à l’usage des nouvelles technologies. Ainsi en France, une enquête de 2019 constatait qu’environ 90 % des étudiants en médecine n’étaient pas formés à la télémédecine en première année (appelée PACES, commune à tous les étudiants en santé) et que seuls 20 % des internes étaient formés à cette nouvelle forme d’exercice de la médecine.
L’innovation en santé provient souvent de start-ups qui peinent à trouver des fonds pour passer à l’échelle en France et qui finissent bien souvent par quitter nos frontières pour se développer. D’autres pays investissent massivement dans ce secteur, à l’instar du Royaume-Uni où le montant des investissements dans les start-ups (tous secteurs confondus) s'est élevé à 132 milliards de dollars en 2019. Ce montant dépasse les investissements réunis de l'Allemagne (7 milliards) et de la France (5,2 milliards) sur la même période.
La filière santé est composée d’une multitude d’acteurs : les start-ups et PME (petites et moyennes entreprises), les ETI (entreprises de taille intermédiaire) et les grands groupes. Ces acteurs proposent des services multiples : offreurs de soins, assureurs, industriels, services numériques, etc. mais peinent à parvenir à parler d’une voix, à la différence de secteurs comme l’aéronautique dans lesquels une stratégie et une vision partagée portent l’ensemble de la filière. De plus, le marché de la santé se transforme rapidement et des acteurs majeurs non européens comme les GAFA s’impliquent aujourd’hui fortement et bouleversent la donne pour les acteurs traditionnels.
Il existe une multitude d’acteurs publics : ANS, DNS, CNAM, DGOS, ARS, Grades, etc., les acronymes pour désigner les organismes publics ayant compétence sur la digitalisation du système de santé en France ne manquent pas. À cela s’ajoute une superposition des dispositifs régionaux et nationaux. Ce foisonnement rend peu lisibles les dispositifs d’accompagnement disponibles pour les acteurs sur le terrain, malgré un souci récent des pouvoirs publics de mettre en œuvre une gouvernance claire et agile à travers la feuille de route numérique lancée par Ma santé 2022.
En France, tout produit de santé ou dispositif médical est évalué pour son efficacité médicale et clinique en vue de sa mise sur le marché et de son remboursement. Dans le domaine de la e-santé, les solutions technologiques présentent des particularités, notamment liées à leur rapidité d’évolution et au fait que ces solutions sont souvent couplées avec d’autres dispositifs ou plateformes, voire avec des médicaments. Ces particularités rendent leur évaluation particulièrement complexe et nécessitent de repenser complètement le cadre traditionnel d’évaluation développé pour les médicaments et les dispositifs médicaux non digitaux.
La crise traversée depuis le début de l'année 2020 rappelle la nécessité de définir un New deal de la santé en France dont les deux piliers sont les données de santé et la structuration de la filière industrielle. Nous avançons 12 propositions, pour faire émerger une véritable filière de la santé, définir une stratégie souveraine et éthique autour des données de santé, construire un environnement réglementaire et technique propice à la e-santé et enfin bâtir une culture de la confiance dans le numérique en santé.
Proposition 1 : se doter d’une véritable ambition et politique industrielle pour la filière santé, réunissant les acteurs autour d’objectifs chiffrés
Proposition 2 : favoriser les approches partenariales et les alliances entre secteurs privé et public grâce à de grands projets d’innovation en santé
Proposition 3 : construire une "troisième voie" éthique et souveraine au niveau européen en matière de données de santé
Proposition 4 : consolider un pôle d’analyse de données entre les agences publiques en santé, dans le cadre d’une stratégie nationale de santé publique
Proposition 5 : simplifier l’accès aux données de santé dans un cadre sécurisé et permettre au Health Data Hub de gagner en indépendance
Proposition 6 : renforcer les mesures de protection en matière de cybersécurité pour les données de santé
Proposition 7 : assouplir l'accès à la télémédecine et au télésoin en prenant appui sur le cadre mis en place lors de l’épidémie de Covid-19
Proposition 8 : accompagner précocement les entreprises pour les aider à se conformer aux standards d’interopérabilité dans le développement de leurs solutions numériques
Proposition 9 : prioriser et investir dans les systèmes d’information en santé et le développement de la e-santé afin d’aligner les montants investis sur ceux des pays les plus avancés
Proposition 10 : adapter les méthodes d’évaluation aux solutions d’e-santé pour impliquer davantage les usagers
Proposition 11 : multiplier les cas d’usage démontrant au grand public et aux professionnels de santé l’intérêt du partage et de l’utilisation des données de santé
Proposition 12 : former tous les acteurs du système de santé aux technologies numériques et à l’intelligence artificielle tout en favorisation l’acculturation des décideurs à ces outils.
Par Raffaele MORELLI, psychiatre et psychothérapeute italien
« Je crois que le cosmos a sa façon de rééquilibrer les choses et ses lois, quand celles-ci viennent à être trop bouleversées.
Le moment que nous vivons, plein d’anomalies et de paradoxes, fait réfléchir…
