

Le JDD - 7 février 2025 - Par Marianne Lecach
Le Figaro - 7 décembre 2025 - Par Maguelonne de Gestas
Les Echos - 27 novembre 2025 - Par Isabelle Ficek, Christophe Jakubyszyn, Laurent Thévenin, Martine Robert
Entretien
Dans Ce que veulent les Français (Fayard), Jordan Bardella raconte une année passée à écouter « la France du travail » : agriculteurs, artisans, soignants. Au JDD, le président du RN dévoile les axes de son projet : souveraineté, choc fiscal et débureaucratisation du pays.
Le JDD - 1er novembre 2025 - Propos recueillis par Jules Torres et Antonin André
Le JDD. Dans votre livre, vous parlez peu de vous mais beaucoup des autres. Avec quelle intention ?
Jordan Bardella. J’ai voulu faire ce que le monde politique ne fait plus : écouter les Français. Beaucoup de nos compatriotes ont aujourd’hui le sentiment d’un divorce entre ceux qui décident et ceux qui vivent les conséquences des décisions. Or, le premier devoir d’un homme d’État, ou à tout le moins d’un responsable politique, c’est d’écouter les siens : entendre leurs souffrances, comprendre leurs rêves, leurs espoirs, leurs attentes, pour mieux les traduire dans un projet collectif. Ce livre n’est donc pas vraiment le mien : c’est celui des Français. C’est le carnet de notes de tout ce qu’ils m’ont confié, au fil de ces rencontres, de ces tête-à-tête souvent très intimes que j’ai voulu mener, pendant plus d’un an, loin des caméras.
Vous avez traversé la France pour rencontrer ces hommes et ces femmes. Comment avez-vous sélectionné ces vingt visages, et qu’incarnent-ils pour vous ?
Ce livre est le recueil des confidences que me font les Français depuis des années. Des rencontres souvent fortes, parfois bouleversantes. Je connaissais déjà certains d’entre eux : François, cet agriculteur du Loiret qui ne se bat plus pour vivre mais pour survivre ; Olivier, ce boulanger de la Marne, dernier commerce de son village, étranglé par les factures d’énergie. Je leur avais promis de revenir, je l’ai fait. Pour les autres, j’ai voulu des parcours variés, des métiers et des régions différentes. Mais tous incarnent la France du travail, cette France humble et courageuse qu’on entend parfois, mais qu’on n’écoute plus vraiment. J’ai voulu que ce livre soit sa voix.
Vous opposez souvent le « petit » au « gros », le local au global. Comment faire coexister ces deux mondes sans les opposer ?
L’enjeu, ce n’est pas la taille des entreprises, c’est l’injustice des règles. Nos pêcheurs, nos agriculteurs, nos entrepreneurs respectent des normes toujours plus strictes, mais ils sont en concurrence avec des acteurs étrangers qui ne s’y soumettent pas. Ce deux poids, deux mesures est insupportable pour la France du travail. Nos entreprises veulent jouer le jeu du commerce international, mais à égalité de conditions. Tant qu’on signera des accords de libre-échange avec des pays qui ne respectent ni nos normes sociales ni nos réglementations environnementales, on condamnera nos producteurs à perdre. C’est ce sentiment d’injustice que j’ai voulu raconter dans le livre.
« La France obéit aux exigences européennes avec un zèle absurde »
Vous rendez souvent l’Europe responsable. Cela exonère-t-il la France de toute responsabilité ?
Je ne rends pas l’Europe responsable de tout, mais la France agricole a une singularité que Bruxelles ne comprend plus. Le Green Deal et la stratégie « De la ferme à la fourchette » traduisent une idéologie de la décroissance qui pénalise ceux qui produisent. Pour autant, la France a aussi sa part de responsabilité : elle applique les exigences européennes avec un zèle réglementaire absurde, en allant parfois plus loin que Bruxelles, et s’interdit les dérogations que d’autres utilisent. L’exemple de l’acétamipride est parlant : autorisé ailleurs, interdit chez nous sans alternative. Et surtout, l’agriculture est le seul secteur où la vente à perte est tolérée. Je défends donc un système de prix garantis, pour que l’État intervienne quand les tarifs passent sous les coûts de production. Ce n’est pas du dirigisme, c’est du bon sens.
Si l’Union européenne pose autant de problèmes, ne faut-il pas en sortir ?
Changer la France, c’est déjà changer l’Europe. Si nous gagnons les élections, notre premier déplacement sera à Bruxelles, car notre objectif n’est pas de sortir de l’Union, mais de récupérer nos souverainetés essentielles : sur l’alimentation, les frontières et l’économie. La France est le premier contributeur net au budget européen. Elle paie plus qu’elle ne reçoit, elle doit donc pouvoir décider. L’échec d’Emmanuel Macron est d’abord un échec européen : il n’a jamais su défendre les intérêts français. Sortir de l’Europe n’est pas la solution, mais sortir de la naïveté, oui. Redonner à la France la maîtrise de ses choix, c’est le cœur de mon projet.
Votre livre évoque une France d’hier, plus stable, plus unie. Certains y voient une forme de nostalgie. Est-ce une vision de l’avenir pour les Français ?
C’est l’inverse. Mon engagement est de convaincre les Français que demain peut être meilleur. Beaucoup expriment la nostalgie d’une France plus sereine, où la sécurité, l’autorité et la transmission avaient encore un sens. Je ne méprise pas cette nostalgie : elle traduit un besoin de repères et de stabilité. Mais je suis né en 1995, et si je fais de la politique, c’est pour dire que le déclin n’est pas une fatalité. Le vrai progrès, aujourd’hui, c’est le patriotisme : remettre des frontières, défendre l’intérêt national, croire en la puissance française. Les nations qui réussissent sont celles qui placent leur peuple d’abord. Et moi, je veux dire aux Français : oui, ce sera mieux demain, si nous redevenons maîtres de notre destin.
Vous qualifiez la suppression du service militaire de « mauvaise décision ». À quoi pourrait ressembler, selon vous, un service national crédible et utile aujourd’hui ?
La suppression du service militaire en 1997 a été, à mes yeux, une erreur historique. C’était un vecteur de cohésion, de patriotisme et d’égalité républicaine : il effaçait les différences sociales et repérait les jeunes en difficulté. Faut-il le rétablir ? Oui, clairement. Mais nos armées n’ont pas aujourd’hui les moyens d’accueillir une classe d’âge entière. Il faudra donc un dispositif progressif, mêlant armées et réserve, pour offrir à chaque jeune Français quelques mois au service du pays. Un service à la fois militaire et civique, capable de retisser le lien entre la jeunesse et la nation, à un moment où notre cohésion est fragilisée.
« La dette se rembourse par la croissance, pas par la résignation »
Vous écrivez que les réseaux sociaux « font énormément de mal ». En quoi sont-ils, selon vous, un danger pour la jeune génération ?
Les réseaux sociaux font beaucoup de mal à la jeunesse. Ils fragmentent l’attention, réduisent la concentration et créent une dépendance permanente. Le « scroll » infini, c’est la mort du silence et de la réflexion. Je veux que l’école redevienne une zone de sobriété numérique : interdiction du téléphone non seulement au collège, mais aussi au lycée. J’ai connu ce cadre, fait de respect et de discipline, et je veux le rétablir. Je suis aussi favorable à une tenue unique à l’école. L’uniforme, ce n’est pas l’uniformité : c’est un symbole d’égalité et de respect.
C’est assez paradoxal : vous dénoncez les effets des réseaux sociaux, alors qu’ils ont largement contribué à votre popularité…
C’est vrai, les réseaux sociaux sont un outil incontournable aujourd’hui. Je les utilise comme je le fais avec la télévision ou la radio : pour parler directement aux Français, sans filtre. Mais ce ne sont que des moyens, pas une fin. Justement parce qu’une partie de la jeunesse me fait confiance, j’ai une responsabilité particulière à son égard. Si demain je gouverne, cette responsabilité sera double : celle d’écouter cette jeunesse, mais aussi de lui dire la vérité. Et la vérité, c’est qu’il faut « scroller » un peu moins et lire un peu plus.
Vous affichez un discours très pro-entreprise, mais que répondez-vous à ceux qui vous reprochent une vision trop « socialisante » de l’économie ?
Il n’y a rien de « socialisant » à avoir le souci des gens. Le Rassemblement national a toujours eu celui des Français, surtout de ceux qui travaillent dur et peinent à finir le mois. Mais cela ne veut pas dire être hostile aux entreprises, bien au contraire. Je suis pro-croissance et pro-entreprise. On ne réglera pas le problème de la dette uniquement en coupant dans la dépense publique : il faut recréer de la richesse. La dette se rembourse par la croissance, pas par la résignation. Et pour cela, il faut redonner confiance à ceux qui créent, innovent, embauchent. La France est aujourd’hui un enfer fiscal et normatif. Je veux en sortir en bâtissant un nouveau pacte de confiance avec nos entrepreneurs, des TPE jusqu’aux grands groupes. Mon message est simple : j’ai besoin d’eux. Et, en retour, je leur promets un État qui les accompagne au lieu de les étouffer.
Pourtant, le RN a soutenu plusieurs taxes – sur les Gafam, les rachats d’actions, les superdividendes –, souvent aux côtés de LFI. N’est-ce pas un peu contradictoire ?
Être pro-business, ce n’est pas défendre les tricheurs, c’est défendre ceux qui créent de la richesse en France. Ce n’est pas fermer les yeux sur la fraude fiscale ou laisser des multinationales comme les Gafam ou McKinsey échapper à l’impôt grâce à des montages à l’étranger. Je veux des règles identiques pour tous. Il n’y a aucune raison qu’une PME française paie 25 % d’impôt quand d’autres ne paient rien. C’est une question d’équité et de souveraineté économique. Je veux baisser les impôts de production et redonner de l’air à nos entreprises, mais encore faut-il que l’argent dû à l’État soit payé à l’État. Ce n’est pas une contradiction, c’est la condition d’un capitalisme sain. D’ailleurs, Giorgia Meloni a taxé les profits exceptionnels des banques en Italie : elle n’est pas marxiste, elle fait juste respecter les règles du jeu – et c’est exactement ce que je veux faire en France.
Vous promettez un « choc fiscal positif » pour les entreprises. Qu’allez-vous faire de plus – ou de différent – d’Emmanuel Macron, qui revendiquait déjà une politique de l’offre ?
Emmanuel Macron n’a jamais mené de vraie politique de l’offre. Il a baissé certains impôts, mais en a recréé d’autres sous forme de contraintes et de normes, ces impôts papier qui coûtent près de 60 milliards d’euros par an à l’économie. On ne peut pas être pro-business tout en asphyxiant les entreprises par la bureaucratie, l’énergie chère et la fiscalité punitive. Je propose un véritable choc fiscal positif : une baisse de 20 milliards des impôts de production et une pause normative immédiate pour en finir avec les surtranspositions européennes. J’instaurerai aussi une « stratégie tricolore » : chaque filière devra identifier les normes à garder, à réécrire ou à supprimer. L’objectif est simple : libérer les entreprises françaises du carcan qui étouffe leur compétitivité.
« Le départ à la retraite à 62 ans et 42 annuités, c’est équitable »
Le modèle social français repose sur l’universalité et la gratuité. Est-il encore soutenable tel qu’il fonctionne aujourd’hui ?
Le modèle social français est l’un des plus généreux au monde, mais cette générosité n’est plus soutenable si elle reste universelle et sans condition. Beaucoup de Français ont le sentiment de porter seuls les efforts de tous. Nous voulons y mettre fin : la solidarité nationale doit rester nationale. Un étranger qui travaille et cotise aura droit au chômage, c’est normal. Mais les aides non contributives – RSA, allocations familiales – seront réservées à ceux qui ont travaillé au moins cinq ans en France. La France ne peut pas être un guichet social mondial. Cette mesure permettrait 15 à 20 milliards d’euros d’économies et rétablirait l’équité. Et, plus largement, il faut plus de monde au travail : l’âge moyen du premier emploi stable est de 27 ans chez nous, contre 23 ans en Allemagne. Quatre années de perdues pour l’économie, quatre années de cotisations sociales en moins aussi.
Pouvez-vous, une bonne fois pour toutes, clarifier la position du RN sur les retraites ?
Vous allez me poser la question à chaque interview ?
Tant que ce ne sera pas clair pour les électeurs…
Qu’est-ce qui n’est pas clair ? La réforme d’Emmanuel Macron est injuste socialement et inefficace économiquement. Même les siens admettent qu’il faudra sans doute repousser encore l’âge de départ – preuve qu’elle ne règle rien. Dans un système où ceux qui travaillent paient les retraites de ceux qui ne travaillent plus, avec un chômage élevé et une productivité stagnante, le déséquilibre est inévitable. Nous proposons une réforme progressive et juste : permettre à ceux qui ont commencé tôt de partir plus tôt – c’est le principe des carrières longues –, et encourager les jeunes à entrer plus rapidement sur le marché du travail. Un âge de départ autour de 62 ans et 42 annuités, c’est une position d’équilibre. Plus on commence tôt, plus on doit pouvoir partir tôt : c’est une question d’équité et de bon sens.
Le gouvernement veut rouvrir le chantier de la décentralisation. Quelle place souhaitez-vous y prendre, et sur quelles priorités ?
C’est un débat essentiel, et j’en parle d’ailleurs dans le livre, à travers une rencontre avec une maire rurale, de ces élus de terrain qu’on ne voit jamais, mais qui tiennent encore la République debout. Les Français connaissent leur maire, parfois leurs députés, mais rarement leurs conseillers régionaux ou départementaux. C’est bien le signe que notre organisation territoriale est devenue illisible et inefficace. Notre ambition est de débureaucratiser la France. Aujourd’hui, le pays est étouffé par un millefeuille administratif et un flou total dans la répartition des compétences. Les collectivités se mêlent de tout, souvent pour compenser les défaillances de l’État. On le voit : des régions financent des brigades de sécurité, alors que ce n’est pas leur rôle.
Concrètement, comment simplifieriez-vous ce millefeuille territorial ?
Je veux fusionner les conseils régionaux et départementaux pour créer un conseil territorial unique, moins coûteux, plus proche du terrain et élu à la proportionnelle. Ensuite, il faut supprimer les opérateurs publics qui doublonnent avec les ministères. Les agences régionales de santé en sont l’exemple-type : pendant la crise, elles ont fermé des lits pendant que le ministère tentait d’en rouvrir. La santé doit redevenir une compétence nationale, pilotée par l’État, avec un préfet délégué à la santé dans chaque département. Et surtout, il faut redonner du pouvoir aux élus de terrain. Le maire doit redevenir le pivot de l’action publique. Débureaucratiser, c’est d’abord faire confiance à ceux qui connaissent leur territoire.
Le texte du RN sur l’accord franco-algérien a été adopté à une voix près. Qu’est-ce que ce vote dit de l’évolution du paysage politique ?
C’est une victoire à la fois symbolique et politique. Pour la première fois, un texte porté par le Rassemblement national a été adopté à l’Assemblée, avec le soutien de députés venus d’autres bancs. Ce vote traduit une chose simple : la France veut reprendre le contrôle de sa politique migratoire. L’accord de 1968 avec l’Algérie facilite une immigration de peuplement devenue incontrôlable. Le suspendre, c’est un acte de souveraineté et de respect vis-à-vis d’un pays qui multiplie les provocations à l’égard de la France. Le Parlement s’est prononcé. J’en appelle maintenant au président de la République et au gouvernement : qu’ils prennent acte de ce vote et suspendent sans délai cet accord.
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