Climat
Sans inflexion de la tendance, en 2050, les émissions importées seront près de deux fois supérieures à la cible de la SNBC3, et dépasseront même l'objectif d'empreinte carbone totale de la France.
Rexecode - 2 juillet 2026 - Par Matteo Michel et Raphaël Trotignon
Le projet de Stratégie nationale bas carbone (SNBC 3) inclut pour la première fois, en plus de la baisse des émissions de gaz à effet de serre sur le territoire, un objectif de réduction de l'empreinte carbone française, échanges extérieurs compris. Du fait de son mix électrique bas-carbone, et dans une moindre mesure de sa désindustrialisation précoce, les émissions importées représentent désormais un peu plus de la moitié de l'empreinte carbone de la France, contre 45% en 2010. Pour les mêmes raisons, la réindustrialisation sélective est le levier le plus direct dont dispose la France pour maîtriser son empreinte climatique. Dans cette note, nous ouvrons la "boite noire" des émissions importées et identifions en particulier les couples produits-pays pour lesquels le soutien d'une (re)localisation de la production en France présenterait le gain climatique le plus élevé.
Les émissions de gaz à effet de serre générées à l’étranger pour satisfaire la demande finale française restent un angle mort de la politique climatique nationale. Elles pèsent pourtant lourd.
L’empreinte carbone de la France, qui rend compte de l'impact climatique réel du pays, recule près de deux fois moins vite que les émissions territoriales depuis 1990, au point que les émissions importées représentent aujourd’hui la moitié de l’empreinte française totale, l'une des proportion les plus élevées des pays développés.
Ce décrochage révèle un paradoxe: une partie des gains territoriaux est annulée par la hausse des émissions importées. La Chine en est l’illustration la plus frappante. Elle concentre 13% des émissions importées françaises et fournit même à la France l’essentiel des biens nécessaires à sa transition énergétique. Ces dernières années, les émissions liées à ces seules importations (batteries, véhicules électriques, panneaux photovoltaïques…) ont annulé 60% de la baisse des émissions territoriales de la France.
En soutenant la demande sans toujours l’assortir d’un développement de l’offre, nos politiques de transition financent l’industrie chinoise plutôt que l'industrie française, et annulent ainsi une partie de nos gains climatiques territoriaux.
Le défi de la décarbonation de nos importations s’ajoute donc à nos politiques climatiques territoriales. C'est dans ce contexte que, pour la première fois, le projet de Stratégie nationale bas carbone (SNBC 3) fixe un objectif de réduction de l’empreinte carbone totale de la France (=émissions territoriales + émissions importées - émissions exportées).
Sans inflexion de leur tendance, les émissions importées par la France atteindront en 2050 près du double de la borne haute de la cible fixée par la SNBC 3.
Si nous prolongeons les tendances observées (volumes importés, décarbonation) pour chaque famille de produits entre 2010 et 2023 , les émissions importées atteindraient environ 280 MtCO2e en 2030, et 242 MtCO2e en 2050.
La SNBC 3 fixe un objectif de réduction de l’empreinte carbone totale de la France de 79% à 71% en 2050, ramenant les émissions dans une fourchette de 160 à 215 MtCO2e. Elle prévoit que la seule composante importée représentera 51% à 63% de l’empreinte totale en 2050, soit une cible implicite de 82 à 135 MtCO2e d’émissions importées.
Les émissions importées atteindraient ainsi près du double de la borne haute de la cible fixée, et dépasseraient même l’objectif d’empreinte totale. Quels leviers actionner pour infléchir cette trajectoire? Nous ouvrons dans cette note Repère la boîte noire des émissions importées pour en analyser la structure et la dynamique.
La faible baisse des émissions importées repose jusqu'ici sur un équilibre fragile, sur lequel les politiques nationales n’ont que peu de prise.
Entre 2010 et 2023, les émissions importées ont reculé de seulement 7,5% (24 MtCO2e) en France. Cette baisse globale s'explique par des effets de volume, de structure et d'ordre technique.
• La croissance des volumes importés a tiré les émissions à la hausse (+119 MtCO2e)
• La recomposition des importations vers des catégories de produits moins carbonés (plus de services, montée en gamme des produits) a réduit les émissions (-65 MtCO2e).
• La décarbonation étrangère est le principal facteur de baisse (-78 MtCO2e, effet technique).Les deux facteurs de baisse sont principalement hors de contrôle direct, l’effet technique dépendant de décisions prises à l’étranger et l’effet de structure reflétant des choix d’approvisionnement en partie contraints. Des chocs exogènes peuvent aussi intervenir comme l'a illustré la crise énergétique de 2022. Reste la réduction du volume par la production en France.
Identifier les cibles prioritaires de la politique industrielle et commerciale pour rependre la main sur notre empreinte carbone.
La France dispose d’un avantage comparatif majeur: la production nationale de produits manufacturés émet en moyenne 56% de moins par euro que nos importations. Si les équipements électriques importés de Chine concentrent l’attention, la chimie européenne et le textile chinois génèrent des émissions importées du même ordre.
Pour chaque couple "famille de produits - zone géographique", nous avons estimé l’écart entre les émissions importées et celles qu’émettrait la France pour satisfaire la même demande. Les trois couples produits-pays pour lesquels la production en France présenterait le gain climatique mondial le plus élevé sont:
• Les équipements électriques importés de Chine, qui représentent 6 Mds€ d’importations et 5,95 MtCO2e de gain climatique mondial.
• Le textile importé de Chine, avec 8,5 Md€ d’importations et 5,2 MtCO2e de gain climatique mondial.
• La chimie importée de l’UE hors Allemagne, avec 21 Md€ d’importations et 4,4 MtCO2e de gain climatique mondial.
Une telle hiérarchisation par couple produit-zone offre une grille plus fine que la seule géographie des partenaires pour orienter la préférence européenne et les politiques commerciales.
Grâce à l’un des mix électriques les moins carbonés au monde, produire en France émet structurellement moins de CO2 que chez la quasi-totalité de nos partenaires commerciaux.
Trois leviers pour jouer l'atout de notre mix-électrique et réduire notre empreinte carbone:
• Se doter d’un tableau de bord des émissions importées croisant famille de produits et provenance géographique.
• Adapter les instruments existants: 94% de nos émissions importées sont en dehors du champ du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF), pourtant censé freiner nos importations de carbone.
• Renforcer les dispositifs de réindustrialisation vers les secteurs aux meilleurs gains climatiques et économiques.
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