Économie

Le RN a lancé une offensive de charme auprès des grands patrons. Au-delà des postures, son programme économique et social sera-t-il pour autant bouleversé ?

Contrepoints - 4 mai 2026 - Par Jean-Philippe Feldman*

Le Rassemblement National tente toujours de briser son plafond de verre aux élections. Comment passer d’environ trente pour cent au premier tour de l’élection présidentielle, un score en lui-même remarquable, à la majorité au second ? Le mécanisme est bien connu : recueillir un maximum de voix au premier tour pour enclencher une dynamique victorieuse. Sauf que, jusqu’ici, le mécanisme s’est toujours grippé, faute de réserves de voix suffisantes en pratique. Or, il existe à l’évidence pour l’extrême droite des marges de manœuvre importantes à droite. Cela explique les tentatives de rapprochement avec la droite libérale, mais elles n’ont pas été couronnées de succès. Cela explique aussi que le RN manœuvre pour séduire le patronat et surtout le grand patronat, mais là encore le chemin est escarpé.

Les grands patrons atterrés par les dirigeants du RN

Le RN a remporté une première victoire en réussissant à normaliser ses relations avec le grand patronat. Il y avait bien eu quelques contacts précédemment entre ses dirigeants et tel ou tel grand patron, mais pour ne pas risquer l’ostracisme médiatique, ils étaient restés très discrets. Coup sur coup, ce sont Marine Le Pen, puis Jordan Bardella qui ont été reçus par le Medef ou par certains grands patrons. Mais le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont guère brillé.

Le 7 avril, Marine Le Pen a dîné avec plusieurs patrons. Une rencontre en principe secrète, mais elle ne l’est pas restée longtemps. La presse s’est fait l’écho des impressions, non pas mitigées, mais fortement négatives des convives. Le titre de l’article de L’Opinion ( 16 avril 2026) se passe de commentaire : « Les chefs d’entreprise consternés après leur rencontre avec Marine Le Pen ». Que rapporte le quotidien ? Que les patrons libéraux l’ont trouvée « furieusement étatiste, répondant l’État, l’État, l’État à chaque interrogation ».

Le 20 avril, c’était au tour de Jordan Bardella d’être reçu, cette fois officiellement, par les membres du bureau exécutif du Medef. Libération (24 avril 2026) a sorti un article au vitriol que l’on aurait tort de négliger au prétexte que ce journal est très orienté à gauche. En effet, ses papiers des pages 2 et 3 sont souvent très fouillés. En l’occurrence, l’article rappelle que, en dépit de tensions internes, la ligne du RN reste clairement étatiste. La publication d’une lettre commune Le Pen-Bardella au sujet d’un « grand projet d’ordonnance de simplification » a laissé le Medef de marbre. Mais surtout, la personnalité de Jordan Bardella semble faire l’unanimité contre lui, le procès allant de l’incompétence à l’absence de corpus doctrinal.

A quoi sert l’UDR ?

L’alliance de l’Union des droites pour la République avec le RN a beaucoup fait jaser. Son président, Eric Ciotti, plaide pour « l’union des droites ». Son parti fournit depuis plusieurs mois un effort programmatique important et, si nous avons pu regretter de nombreuses mesures, nous avons aussi relevé que certaines d’entre elles allaient dans le bon sens sur le plan économique (rappelons que l’Iref n’est lié à aucun parti ou mouvement politique et que son objet est simplement de défendre en toute indépendance les principes du libéralisme). Ayant pris la ville de Nice à la hussarde, Eric Ciotti a commencé son mandat de manière prometteuse, entre plan d’économies, baisse d’impôts et annulation de subventions – au grand dam de la gauche et de l’extrême gauche, ce qui est bon signe…

Il n’en demeure pas moins que l’influence de l’UDR sur le programme économique et social du RN ne nous a pas sauté aux yeux, particulièrement lors des débats budgétaires quand les députés présidés par Marine Le Pen ont voté plusieurs dizaines de milliards d’impôts supplémentaires, tout en échouant heureusement à faire adopter d’autres mesures fiscalement spoliatrices. Nous cherchons également l’influence de l’UDR sur le RN en matière de retraites, comme nous allons pouvoir le vérifier.

Un entretien de Jordan Bardella loin d’être rassurant

Le 26 avril, Jordan Bardella a donné dans Le Journal du Dimanche un entretien qui a été très médiatisé. En une, une déclaration fracassante : « Nous voulons libérer les entreprises » et des titres rassurants : « Le RN assume son virage pro-entreprises », « La nouvelle matrice du parti », « Le Pen et Bardella partent à la conquête des patrons ». Mais à lire le très long entretien, on déchante rapidement. Certes, le président du RN entend alléger les charges qui pèsent sur les entreprises et combattre l’inflation normative ; certes, il déclare : « Je ne suis pas de gauche, et je n’ai pas l’entreprise honteuse » ; certes, il a le courage de parler de la « liberté d’entreprendre ». Mais pour autant, que de flou sur la réforme des retraites ! Et surtout, Jordan Bardella insiste sur la nécessaire « souveraineté stratégique », il se réfère à une « politique de relance », il martèle que « l’économie, c’est du pragmatisme » et nous savons combien le pragmatisme revendiqué à droite est le signe avant-coureur du renoncement. Pis encore, il confirme son attachement au « modèle social français », tout en le souhaitant « national », ce qui signifie qu’il veut des « aides sociales non contributives réservées aux familles françaises ».

A ceux qui douteraient encore de la persistance d’une « troisième voie » dans l’esprit des dirigeants du RN, il sera conseillé d’écouter le passage à la radio de Thomas Ménagé, le porte-parole du groupe RN à l’Assemblée nationale le lendemain (Franceinfo, 26 avril 2026). Y aurait-il deux lignes au RN ? « Le programme économique, c’est le même », a répondu le député. « Peut-être que la manière de le présenter est différente, mais le programme est identique. C’est un programme qui soutient les entreprises » et ce, pour apporter aussi un soutien à « un État providence qui tient ». Dont acte.

A ceux qui douteraient toujours de la persistance de cette « troisième voie », il sera conseillé de lire l’entretien donné à Valeurs Actuelles (29 avril 2026) par François Durvye. Rappelons – ce qui est plus que révélateur – que le nouveau conseiller spécial de Jordan Bardella n’est autre que l’ancien conseiller de l’ombre de Marine Le Pen… Pour François Durvye, « la prospérité des entreprises est une condition (…) du financement de notre modèle social ». Il ne voit donc pas que le problème tient justement au « modèle social » français qu’il veut préserver et que c’est lui qui plombe nos entreprises !

Le cercle vicieux

Nous avons dit, dans une récente chronique, que le RN prenait les libéraux pour des « gogos ». Il ne suffit pas, comme le croient quelques journalistes peu informés, d’affirmer qu’il y a trop de réglementation en France ou de vouloir baisser le taux d’impôt sur les sociétés de deux points pour être libéral. Il ne suffit pas plus de se dire « pro-business » pour savoir ce que signifie exactement une politique de l’offre. Enfin, il ne suffit pas de ripoliner son programme avec quelques mesurettes en faveur des entreprises pour être libéral… comme si le libéralisme se limitait à l’aspect économique.

L’énorme problème du RN, quoi qu’en disent certains, c’est que ses dirigeants restent des étatistes indécrottables, Marine Le Pen en tête. De toute façon, même si un dirigeant RN était plus compétent économiquement et moins étatiste que cette dernière (ce qui, à vrai dire, ne serait pas compliqué), il ne s’en heurterait pas moins, et rapidement, au nationalisme foncier qui caractérise ce parti depuis son origine. Enfin, son électorat populaire, qui mélange poujadisme et défense d’un État providence à condition qu’il soit réservé aux « Français de souche », est par définition rétif aux principes libéraux. Décidément, le plafond de verre reste haut, très haut…

jean philippe feldman*Jean-Philippe Feldman

Directeur de recherches à l'IREF, agrégé des facultés de droit, ancien professeur des universités, maître de conférences à SciencesPo, avocat à la Cour de Paris. Dernier ouvrage paru : "Exception française. Histoire d’une société bloquée de l’Ancien Régime à Emmanuel Macron", Odile Jacob, 2020.