Europe
Et si le vrai danger pour l'Europe n'était pas le manque d'intégration, mais l'intégration elle-même ? Alors que le couple franco-allemand se désaligne et que les appels à « plus de fédéralisme » se multiplient avec une ferveur inversement proportionnelle à leurs résultats, ne devrions-nous pas admettre que l'on construit depuis trente ans sur du sable ?
Valeurs Actuelles - 28 mai 2026 - Par Julien Ravalais
Lorsque Jean-Claude Trichet, recevant le prix du Mérite européen au Parlement de Strasbourg le 19 mai, déclare qu’« on a besoin d’une union fédérale de l’Europe », il formule un vœu que personne de bonne foi ne saurait trouver indigne : oui, si les Européens cessaient de jouer chacun pour soi, l’Europe serait sans doute plus forte face aux empires qui l’entourent. Sauf que cette Europe de la convergence spontanée et de la solidarité vécue entre les peuples relève de la fiction politique. Rien dans l’histoire récente du continent ne permet d’anticiper une telle bascule. Et c’est là tout le problème : vouloir bâtir une politique durable sur une chimère, c’est condamner le projet européen à l’impuissance face aux crises.
Pour justifier l’approfondissement de l’intégration, les partisans du fédéralisme brandissent la menace de la vassalité : sans union politique, les Européens resteront « des vassaux potentiels » des États-Unis ou de la Chine. Si soixante-dix ans de construction européenne devaient nous protéger de la dépendance extérieure, le résultat parlerait de lui-même. Or l’Europe dépend de l’OTAN pour sa défense, des Américains pour sa technologie, des Chinois pour presque tout le reste. L’argument confond la masse et la puissance. La masse, l’Europe la possède déjà : son marché de quatre cent cinquante millions de consommateurs lui donne un poids commercial que nul ne conteste et qui ne nécessite aucune fédération politique. Ce qui manque à l’Europe n’est pas la taille, mais la capacité de décision, la clarté stratégique, la légitimité démocratique, autant d’attributs que seules les nations possèdent encore. La Suisse, la Norvège, Singapour, Israël, petits par leur taille ou leur population, ne sont les vassaux de personne, et ne doivent leur souveraineté à aucune fédération supranationale, mais à la cohérence de leurs choix et à l’agilité de leur gouvernance. La construction européenne n’a pas produit l’autonomie stratégique promise. Elle a produit une bureaucratie réglementaire et une paralysie décisionnelle qui rendent le continent plus vulnérable.
La parenthèse qui se referme
Ce constat sévère dépasse du reste désormais les clivages habituels entre souverainistes et fédéralistes. Depuis quelques semaines, une étrange lucidité traverse la presse française comme la presse allemande. Les éditoriaux parlent de « panne », de « désalignement », parfois de « déconnexion » à propos de la relation franco-allemande. Pendant des décennies, cette relation relevait presque du sacré historique. Aujourd’hui, ce sacré se désagrège, car même le lien le plus institutionnalisé de toute l’histoire européenne finit par obéir à la loi des intérêts lorsque les conditions qui le portaient disparaissent. À Paris comme à Berlin, les reproches sont désormais ouverts. Du Mercosur à la défense, des relations avec Washington aux questions énergétiques, les désaccords s’accumulent sur tout ou presque. Même les grands projets symboliques comme le SCAF ou l’Euro-drone sont devenus des terrains de méfiance réciproque, Berlin privilégiant désormais l’achat sur étagère américain au détriment de la cohérence continentale.
Pendant longtemps, cette divergence avait pu rester masquée par une parenthèse historique exceptionnelle. Les États-Unis garantissaient la sécurité du continent. La mondialisation apportait croissance et prospérité. L’énergie russe alimentait à bas coût l’industrie allemande. Les frontières semblaient avoir disparu de l’Histoire. Dans ce contexte extraordinairement favorable, beaucoup, comme Jean-Claude Trichet, ont fini par croire que les nations européennes allaient s’effacer derrière une souveraineté commune. Cette parenthèse se referme. Et avec elle s’effondre l’illusion qui consistait à prendre une conjoncture exceptionnelle pour une loi durable de l’Histoire.
Le retour à la normale géopolitique dissipe les faux-semblants et remet à nu les vérités géographiques et culturelles du continent. Car l’Allemagne ne pense pas comme la France, et elle ne le fera jamais complètement, non parce qu’elle serait hostile à Paris, mais parce qu’elle est l’Allemagne : une puissance industrielle exportatrice dont la prospérité repose sur les marchés mondiaux, la stabilité commerciale et le lien atlantique. La France demeure une puissance politique et militaire à vocation mondiale, héritière d’une tradition d’indépendance stratégique forgée dans le refus gaullien de l’alignement. À l’Est, Varsovie ne jure que par la protection américaine contre la Russie qui l’a si souvent occupée par le passé. Les pays du Nord, de leur côté, défendent leurs équilibres budgétaires avec une rigidité presque civilisationnelle. Rome et Madrid mènent chacune leur propre politique en Méditerranée sans se soucier véritablement de l’impact de leurs décisions sur l’ensemble de l’espace Schengen. Chacun agit comme une nation, parce que chacun est une nation.
Le mythe de la solidarité européenne
Mais il y a plus grave encore que cette divergence stratégique : l’absence de ce sans quoi aucune construction politique durable ne peut réellement tenir, le sentiment d’appartenance commune. Ce lien profond qui fait qu’un citoyen accepte naturellement que ses impôts aillent secourir un compatriote qu’il ne connaîtra jamais. Ce lien existe au sein des nations parce qu’il est le produit de siècles d’histoire, de mémoire, de langue et de solidarité vécue. Il n’existe pas entre les nations européennes, et aucun traité ni aucune directive ne pourra le créer artificiellement. Un contribuable allemand préférera toujours que ses impôts financent les difficultés de Hambourg plutôt que celles de Marseille. Un contribuable finlandais raisonnera de la même façon, et un contribuable français aussi. Ce n’est pas de l’égoïsme. C’est le fonctionnement normal de la solidarité humaine, qui s’exerce d’abord dans le cadre de la communauté à laquelle on se sent appartenir. Les marchés créent des échanges, les règlements produisent des normes mais ils ne fabriquent pas un peuple.
De même, sur le plan diplomatique, la France a beaucoup perdu de son influence en s’illusionnant sur cette solidarité introuvable. Nicolas Sarkozy l’avait découvert avec l’Union pour la Méditerranée, projet cohérent avec les intérêts naturels de la France mais vidé de sa substance parce qu’il ne correspondait pas aux priorités allemandes. François Hollande porta presque seul le poids militaire et politique de l’intervention au Mali pendant que l’Europe regardait le Sahel comme un problème français. Et lorsque la France fut contestée puis évincée de la région par des régimes putschistes soutenus par Moscou, aucune solidarité européenne ne se manifesta. Pas un allié pour défendre la position française. Pas une voix pour rappeler que la sécurité du Sahel concernait l’Europe entière. Paris a été seul, à l’entrée comme à la sortie.
L’accélérateur d’affaiblissement
Le paradoxe devient alors cruel : conçue pour renforcer ses membres, l’intégration européenne finit souvent par les affaiblir. Et la France, plus que beaucoup d’autres, en fait les frais sur le terrain de sa souveraineté concrète. C’est l’intégration du marché européen de l’électricité qui a sabordé l’avantage compétitif historique de notre industrie nucléaire en alignant les prix sur ceux du gaz. Ce sont les règles de la concurrence bruxelloise qui ont empêché la fusion Alstom-Siemens au profit du géant chinois CRRC. Le Président Macron aura eu beau multiplier les concepts de « souveraineté européenne » et « d’autonomie stratégique » sans réellement réussir à faire converger derrière lui des intérêts qui, précisément, ne convergent pas.
L’économie et la technologie en fournissent deux illustrations saisissantes. Le Mercosur, d’abord : la France rejette cet accord, ses agriculteurs le combattent, et pourtant il avance parce qu’une majorité d’États membres y voit son intérêt. Lorsque la décision cesse d’être nationale, les intérêts des autres finissent mécaniquement par s’imposer aux vôtres. La souveraineté technologique, ensuite : lorsque Arthur Mensch, le fondateur de Mistral AI, déclare début mai devant l’Assemblée nationale que la réglementation européenne « favorise les gros » et que les acteurs américains disposent de suffisamment de lobbyistes à Bruxelles pour orienter les règles à leur avantage, il décrit le même mécanisme, une architecture conçue pour protéger qui finit par affaiblir ceux qu’elle devait servir. Et l’ironie est que ce même Mensch appelle dans le même souffle à davantage d’unification sur la fiscalité et le droit social, sans lesquels aucun véritable marché européen n’existera jamais. Or, une telle ambition supposerait une convergence fiscale que personne n’ose engager, parce qu’elle impliquerait pour la France de revoir ses bases d’imposition et donc son modèle social, pour l’Irlande de renoncer à son dumping et pour l’Allemagne d’accepter des transferts qu’elle refuse depuis toujours. Moins de bureaucratie réglementaire, plus d’intégration sur les fondamentaux : voilà exactement la logique que l’Europe a inversée depuis des décennies. Elle intègre là où il ne faudrait pas et n’intègre pas là où il faudrait.
Revenir au réel pour sauver l’essentiel
Il ne s’agit pas de nier tout ce que l’Europe a permis. Le marché unique même imparfait, Airbus, Erasmus ou les grands programmes scientifiques ont produit des résultats que nul ne conteste. Mais ce qui fonctionne en Europe est ce qui repose sur des convergences réelles, concrètes et limitées. Ce qui échoue est ce qui prétend dissoudre des nations irréductiblement différentes dans une souveraineté politique artificielle.
L’urgence n’est donc pas de poursuivre la fuite en avant fédérale que les peuples ne souhaitent pas, mais de revenir au réel. On reconnaît dans cette logique d’approfondissement perpétuel le syllogisme qui a protégé le communisme de tout examen critique : si le système échoue, c’est qu’on ne l’a pas assez appliqué. Le projet européen mérite mieux que ce déni. Il faut sauver l’Europe de ceux qui, à force de vouloir la conduire dans une voie sans issue, finiront par la rendre impossible. Intégrer là où l’échelle continentale apporte une valeur que les nations ne peuvent produire seules, laisser aux peuples ce qui touche à leurs intérêts vitaux : ce principe porte un nom. Il s’appelle la subsidiarité. Il était inscrit dès l’origine dans le traité de Rome, et il est révélateur que soixante-dix ans de construction européenne aient abouti à le vider de sa substance.
Car en définitive, ce que révèlent aujourd’hui l’épuisement du couple franco-allemand, l’effacement diplomatique de l’Europe sur la scène mondiale et l’incapacité persistante du continent à produire l’autonomie stratégique qu’il se promet depuis des décennies, c’est que la réalité a déjà tranché le débat. Ceux qui serinent les mêmes recettes fédérales refusent encore de la regarder en face. Les nations n’ont jamais disparu. Le réel finit toujours par reprendre ses droits. Il serait temps de bâtir dessus plutôt que contre lui.
- 6 Lectures
