Immigration
Les négociateurs du Parlement européen et du Conseil de l'UE ont conclu lundi soir un accord sur le règlement « Retour », dernière pièce manquante de l'architecture migratoire européenne. Un texte ambitieux, controversé, et politiquement explosif.
Les Echos - 2 juin 2026 - Par Fabienne Schmitt
Après plusieurs trilogues infructueux, les colégislateurs européens ont finalement trouvé lundi soir un compromis sur le règlement « Retour » des migrants, ce texte qui manquait à l'édifice de la politique migratoire européenne depuis que le pacte asile et migration avait été adopté.
L'urgence était réelle. La directive « retour » en vigueur datait de 2008 : soit près de deux décennies de règles obsolètes, à l'heure où la pression migratoire n'a cessé de s'intensifier et où seulement 20 % des décisions d'expulsion aboutissent réellement en Europe. Un chiffre cinglant, brandi comme un étendard par les partisans d'une ligne dure, et qui a largement alimenté la poussée des droites lors des dernières élections européennes.
« La conclusion rapide de ce dossier dans un délai serré témoigne de l'engagement des institutions à établir un ensemble de règles européennes pour des retours effectifs », s'est félicité Nicholas Ioannides, vice-ministre chypriote pour la Migration, dont le pays préside l'UE.
Controversés « hubs de retour »
L'accord est dense, mais ses grandes lignes dessinent un durcissement sans précédent. Les migrants faisant l'objet d'une décision de renvoi devront coopérer avec les autorités sous peine de sanctions sévères : saisie de documents, réduction des aides, et une durée de détention pouvant atteindre vingt-quatre mois.
Les interdictions d'entrée dans l'espace européen passent de cinq à dix ans, voire vingt ans dans les cas les plus graves. Autre nouveauté institutionnelle : un « ordre européen de retour », formulaire standardisé facilitant la reconnaissance mutuelle des décisions d'expulsion entre Etats membres via le système Schengen.
Mais la disposition la plus médiatisée du texte réside dans la possibilité de créer des centres de renvoi dans des pays tiers, où envoyer les déboutés du droit d'asile avant leur retour dans leur pays d'origine. L'Italie avait tenté l'expérience en Albanie, mais le centre y est longtemps resté vide, plombé par des recours judiciaires.
Qu'à cela ne tienne : les Pays-Bas, l'Autriche, le Danemark, l'Allemagne et la Grèce travaillent désormais en tandem à la mise en place de hubs communs, ciblant des pays comme le Kazakhstan, l'Ouzbékistan ou le Rwanda.
La France, elle, affiche une prudence marquée. « La France est très sceptique, à la fois sur la viabilité juridique, mais aussi sur le coût financier », confie une source diplomatique aux « Echos ». « C'est 2 % du texte », relativise-t-elle. L'Espagne s'y est, quant à elle, carrément opposée.
Négociation sous tension
La France a joué un rôle important, portant depuis mars 2025 ses exigences clés : extension des motifs de rétention, renforcement des obligations de coopération, attention particulière aux profils troublant l'ordre public.
Le dernier point de friction portait sur le calendrier d'application : il prévoit une entrée en vigueur immédiate de la majorité des articles, tandis que les dispositions nécessitant des révisions réglementaires nationales n'entreront en application que douze mois plus tard.
Côté Parlement, c'est François-Xavier Bellamy (PPE) qui a finalement pris les rênes de facto, en formant une coalition avec les groupes de droite et d'extrême droite pour faire adopter le mandat, suscitant la fureur des progressistes.
Un accord qui divise
« C'est une avancée majeure pour renforcer les instruments européens de lutte contre l'immigration illégale. Nous demandions ce texte depuis des années ; nous l'avons obtenu », a déclaré Benjamin Haddad, le ministre français des Affaires étrangères, juste après la conclusion de l'accord.
En face, l'eurodéputée écologiste Mélissa Camara dénonce « un accord honteux conclu avec une majorité de droite et d'extrême droite » et un « recul historique pour les droits fondamentaux ». Les ONG, elles, alertent sur le risque que les hubs de retour ne deviennent des centres de détention offshore sans loi.
L'accord ne devrait plus bouger, ne reste que quelques formalités pour son adoption définitive. Sur le fond, il marque un tournant politique majeur. Surtout, il pose une question lancinante : les Etats membres seront-ils à la hauteur de cette ambition affichée, là où leurs prédécesseurs italiens et britanniques ont déjà trébuché ?
Fabienne Schmitt (Bureau de Bruxelles)
- 7 Lectures
