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Le président des Etats-Unis a sous-estimé le régime iranien au moment de lui déclarer la guerre. Des échecs qui pourraient interpeller un autre dirigeant, Xi Jinping, sur la manière de ramener Taïwan dans le giron de la Chine.
Le Monde - 13 mai 2026 - Par Gilles Paris
Un président des Etats-Unis empêtré doit arriver à Pékin, mercredi 13 mai, pour une visite déterminante s’agissant de la suite de son mandat. Empêtré à Washington, où la plus haute instance judiciaire, la Cour suprême, l’a privé, en février, de son arme commerciale favorite, les droits de douane assénés au gré de l’humeur du jour, notamment pour réduire un déficit abyssal avec la Chine. Empêtré surtout en Iran, où la guerre qu’il a commencée le 28 février l’a conduit dans une impasse. Elle l’avait forcé, en avril, à retarder cette rencontre au sommet sans qu’il soit parvenu dans l’intervalle à y mettre un terme.
Son hôte, Xi Jinping, avait reçu, en septembre 2025, un autre enlisé, son homologue russe, Vladimir Poutine, qui avait inauguré en 2022 l’ère des guerres choisies des néo-empires avec l’agression contre l’Ukraine. Cette agression devait être une démonstration de la puissance retrouvée de Moscou, mais quatre années se sont écoulées sans produire le résultat escompté en dépit d’une systématisation du crime de guerre. Piétinement tactique, impasse stratégique, choc énergétique : avec toutes leurs différences, ces deux guerres soulignent les limites de la force qui devait faire primer les intérêts des guerriers sur toute autre considération. Piétiner le droit international est un piètre accomplissement quand on piétine par ailleurs sur le champ de bataille.
Trois mois plus tôt, pourtant, Donald Trump aurait pu se présenter devant Xi Jinping renforcé par son coup de main contre le dictateur vénézuélien, Nicolas Maduro, le 2 janvier. Signe de sa proximité avec Pékin, ce dernier avait reçu une délégation chinoise quelques heures seulement avant son enlèvement par les forces spéciales américaines. Le géant asiatique était resté interdit devant l’audace d’un président des Etats-Unis convaincu de la supériorité indiscutable de la première puissance militaire au monde. Rien ne semblait pouvoir lui résister.
Mais Donald Trump s’est lancé dans son « excursion » iranienne, dont les objectifs n’ont cessé d’être révisés : précipiter un changement de régime, éradiquer à nouveau un programme nucléaire déjà présenté comme anéanti en juin 2025… Cette guerre, qui a donné une nouvelle arme au régime iranien avec la fermeture du détroit d’Ormuz, l’expose désormais à de mauvais choix : soit accepter un accord sur le programme nucléaire, qui risque de ressembler singulièrement à celui négocié par son prédécesseur démocrate Barack Obama, qu’il avait déchiré avec fracas ; soit reprendre les hostilités, après un cessez-le-feu d’un mois, en faisant le pari hasardeux que de nouveaux bombardements produiront la reddition que deux mois de guerre intensive n’ont pas permis d’obtenir.
Positions maximalistes
Donald Trump est tombé, après bien d’autres, dans le piège des guerres asymétriques dans lesquelles il est plus facile de ne pas perdre que de gagner. Ce piège a été amorcé par le récit, auquel le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a manifestement puissamment contribué, d’une guerre qui serait une promenade de santé, un coup mortel porté à un régime déjà moribond. La mise en place d’une présidence impériale qui fonctionne par la révérence plutôt que par la compétence a contribué ensuite à l’installation d’une bulle cognitive imperméable aux faits.
La construction de cette bulle, dont l’architecte a été le secrétaire à la guerre, Pete Hegseth, s’est traduite par la mesure ronflante de tout ce qui pouvait l’être facilement, comme le nombre de raids et de frappes américano-israéliennes. Elle s’est poursuivie avec l’assurance que tout ce qui échappait à la statistique était secondaire ou inexistant. Puis la réalité a rattrapé le récit.
Après deux mois de guerre, le renseignement américain a été contraint de publier un tableau rectificatif embarrassant : à propos du niveau de destruction des moyens militaires iraniens, nettement surestimés, comme au sujet de la capacité de résilience du régime soumis à un blocus naval imposé par les Etats-Unis, au contraire sous-estimée. Il est cruel de constater que le brouillard de la guerre choisie aveugle principalement l’initiateur.

Un examen critique de l’invasion russe de l’Ukraine aurait pu permettre d’éviter une bonne part de ces écueils. Quatre ans plus tôt, Vladimir Poutine s’était déjà convaincu de l’impotence des autorités de Kiev et de l’impossibilité d’un patriotisme ukrainien. La verticale de son pouvoir avait interdit toute mise en garde et il s’était enferré de lui-même dans des positions maximalistes qui impliquent encore aujourd’hui un effondrement de l’agressé. Certes, les Ukrainiens souffrent encore plus depuis qu’ils ont été abandonnés par les Etats-Unis de Donald Trump. Mais, après avoir plié sans rompre, ils semblent retrouver des marges de manœuvre tactiques en apprenant plus de la guerre que leur agresseur.
Les régimes autoritaires ont une propension avérée à se considérer comme naturellement immunisés contre les errances de leurs semblables. Il serait donc hasardeux de conclure que Xi Jinping pourrait renoncer à l’avenir à sa propre guerre choisie contre Taïwan, à l’aune des échecs ukrainien et iranien. En recevant Donald Trump à Pékin, le président chinois pourrait cependant tenter de monnayer une médiation auprès de son allié iranien au prix d’un changement de la position officielle américaine sur la question de l’indépendance de l’île. Alors que Washington se contente de ne pas la soutenir, le convaincre de s’y opposer dorénavant constituerait une percée pour Pékin. Elle inciterait le président chinois à faire le pari du temps long pour parvenir à son objectif de réunification sans passer par le recours aux armes.
Même si la Chine paie, comme le reste de l’Asie, sa trop grande dépendance aux hydrocarbures du Moyen-Orient, Xi Jinping verrait alors dans l’aventure iranienne de Donald Trump la confirmation du déclin américain dont il s’est depuis longtemps convaincu.
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