Renaud Girard. © Jean-Christophe MARMARA

International

 L’attaque israélo-américaine en Iran est la quatrième guerre du Golfe depuis 1980. Et nous n’avons pas réussi à terminer les trois précédentes guerres par une paix régionale définitive.

Le Figaro - 20 avril 2026 - Par Renaud Girard

Si l’histoire suivait un cours rationnel, nous aurions déjà la paix dans le golfe Arabo-Persique. Les deux belligérants y ont en effet intérêt, chacun pour ses propres raisons. La prolongation du conflit est mauvaise pour Donald Trump, qui avait, dans son discours d’investiture du 20 janvier 2025, promis que les États-Unis d’Amérique ne s’engageraient pas dans de nouvelles guerres sous son mandat et qu’ils finiraient celles existantes dans le monde. Après celles ratées d’Afghanistan, d’Irak, et de Libye, cette nouvelle guerre américaine de changement de régime en terre d’islam n’est pas populaire auprès de la population des États-Unis, laquelle est appelée aux urnes au début du mois de novembre 2026, pour les élections législatives de mi-mandat.

La continuation de la guerre est également mauvaise pour la République islamique d’Iran, laquelle est frappée de plein fouet par le blocus naval opéré contre ses navires et ses ports par la marine américaine. Déjà très affaibli militairement, le régime de Téhéran redoute la possibilité d’un effondrement économique, lequel susciterait de nouvelles émeutes de la faim. Il est évidemment de son intérêt de préserver ses infrastructures électriques et routières, qui sont menacées de destruction par le président américain, en cas de reprise du conflit.

Mais la logique n’est hélas pas toujours le moteur des relations internationales. Elles sont souvent tributaires de causes à l’importance en apparence marginale. Des incidents militaires secondaires, médiatiquement montés en épingle, ou des joutes verbales dégénérant en querelles d’ego des dirigeants, peuvent faire dérailler un train de négociations qui semblait tout naturellement se diriger vers la paix.

C’est exactement ce qui se passe en ce moment dans cette nouvelle guerre du Golfe. Nous, Européens, observons, impuissants, l’histoire vaciller entre paix et catastrophe au Moyen-Orient.

Nous sommes, par ailleurs, effarés de constater qu’il s’agit de la quatrième guerre du Golfe depuis 1980 et que nous n’avons pas réussi à terminer les trois précédentes guerres par une paix régionale définitive. Il y a d’abord eu la guerre d’agression de l’Irak baasiste, aidé en sous-main par les Américains et les Français, contre la jeune République islamique d’Iran (1980-1988). Après plus d’un million de morts, et l’échec de l’Irak à annexer la province iranienne du Khuzestan, les deux parties convinrent d’un cessez-le-feu. En matière de frontières, on revint au statu quo ante bellum, c’est-à-dire au partage du Chatt al-Arab et de l’accès septentrional aux eaux du Golfe qui avait été agréé en 1975 à Alger par le chah d’Iran et Saddam Hussein.

Il y eut ensuite l’invasion au mois d’août 1990 du Koweït par l’armée du dictateur irakien, afin de s’emparer de sa richesse pétrolière. Avec l’aval de l’Onu, l’Amérique prit la tête d’une coalition de pays occidentaux et arabes, pour libérer le Koweït. Mais l’Amérique ne poursuivit pas son élan militaire vers Bagdad, afin de renverser le régime de Saddam Hussein. Elle abandonna même à leur sort les chiites, qui s’étaient révoltés à son instigation. L’idée à Washington était alors qu’il fallait garder, face à la République islamique d’Iran, un Irak baasiste capable de l’équilibrer. De surcroît, le président américain, Bush senior, ne se voyait pas administrer un pays aussi ethniquement compliqué que l’Irak, partagé entre chiites, sunnites et kurdes. Une fois le Koweït libéré, l’Amérique se lança, avec la conférence de Madrid, dans une grande opération diplomatique, visant à régler une fois pour toutes le conflit israélo-palestinien, responsable de frustrations majeures dans l’oumma arabo-musulmane. La dynamique sembla réussir, on eut les accords d’Oslo de septembre 1993 entre Israël et l’OLP et le retour de l’Iran à une certaine ouverture. Mais un simple incident dérailla tout ce train de paix : l’assassinat en novembre 1995 du premier ministre israélien Rabin par un extrémiste juif religieux. Quand la religion (qui touche à l’absolu) prend le dessus sur la politique (qui est l’art du compromis), la recherche de la paix devient quasiment impossible.

L’invasion de l’Irak en mars 2003 par Bush junior était censée apporter la démocratie à l’ensemble des pays du Moyen-Orient. L’étape suivante, pour l’administration néoconservatrice américaine, était fatalement de les voir faire la paix avec Israël, car Emmanuel Kant nous a expliqué, il y a deux siècles et demi, que les démocraties ne se faisaient pas la guerre.

À considérer le passé, Donald Trump a raison de chercher, cette fois,
un « grand bargain » qui résolve tous les différends du Moyen-Orient

En fait, l’invasion de l’Irak provoqua un chaos gigantesque en Mésopotamie, qui n’est toujours pas résolu, ainsi que la naissance de mouvements sunnites islamistes farouchement antioccidentaux, comme l’État islamique (Daech). Parallèlement, l’Iran s’en trouva substantiellement renforcé. Au lieu d’en profiter pour développer son pays, le guide suprême iranien Ali Khamenei se lança dans des aventures extérieures clandestines, afin de créer un axe chiite au Moyen-Orient (Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth-Sanaa). Cet axe, conçu comme un axe de « résistance » à l’État hébreu, n’existe pratiquement plus, après avoir été systématiquement brisé par les opérations du Mossad et de Tsahal.

À considérer le passé, Donald Trump a raison de chercher, cette fois, un « grand bargain » qui résolve tous les différends du Moyen-Orient. Le malheur veut qu’il n’est pas intrinsèquement diplomate, et qu’il lui arrive, sans doute sans le vouloir, de provoquer, dans des tweets incessants, les dirigeants ennemis avec qui il veut pourtant faire un deal.

Deuxième obstacle à la paix, l’Iran alimente en son sein des gardiens de la révolution fanatisés, dopés à une idéologie chiite victimaire et millénariste, incapables de concevoir un avenir de la Perse fondé sur le développement et non sur la confrontation avec ses voisins. Ces gardiens, qui manifestèrent à Téhéran, en grand nombre, le 18 avril 2026, contre le pragmatique ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, sont le malheur de l’Iran. Ils veulent l’emmener dans un gouffre. Pour l’avenir du golfe Arabo-Persique, et de l’ensemble du Moyen-Orient, espérons qu’ils n’auront pas le dernier mot et que les Iraniens décideront de négocier de bonne foi avec des Américains qui, aujourd’hui, ne se bercent plus d’illusions, et ne cherchent qu’une saine dénucléarisation du pays, assortie de son retour au commerce international, garant de son développement futur.