Jordan Bardella arrive pour son déjeuner avec le Medef, à Paris, le 20 avril. © Romuald Meigneux / SIPA

Entretien

Après son déjeuner très commenté avec le Medef, le probable candidat à la présidentielle veut lever les derniers doutes avant 2027. Le patron du Rassemblement national précise les lignes de sa stratégie économique : défense du travail, liberté d’entreprendre et souveraineté

Le JDD - 25 avril 2026 - Propos recueillis par Jules Torres

Le JDD. Vous avez déjeuné avec le Medef en début de semaine. Il y a encore quelques années, cela aurait été impensable pour le RN. Qu’est-ce que cela dit de votre évolution politique ?

Le Rassemblement national est aujourd’hui le premier groupe de députés à l’Assemblée nationale et la première délégation du Parlement européen. Nous dirigeons plus de 70 municipalités et nous sommes donnés au second tour de l’élection présidentielle dans l’ensemble des sondages. Dans ces conditions, il serait fou, pour les organisations patronales comme pour tout autre acteur de la société civile, de refuser le dialogue avec un parti qui ambitionne de gouverner et de redresser le pays. Et je m’étonne qu’en 2026, on en soit encore à se poser la question…

Qu’êtes-vous allé chercher lors de ce déjeuner : des idées, de la crédibilité… ou une forme de reconnaissance ?

Nous sommes à la veille d’échéances électorales décisives pour l’avenir de la nation. L’économie française est dans une situation particulièrement préoccupante, et je ne saurais malheureusement vous dire dans quel état elle sera au printemps 2027. J’attire votre attention sur le nombre alarmant de faillites d’entreprises : près de 70 000 sur le premier trimestre 2026, un triste record…

Dans ce contexte, nous avons tous une responsabilité, et la première d’entre elles est de dialoguer avec les organisations économiques et d’aborder sans tabou les obstacles auxquels sont confrontés nos chefs d’entreprise. Nous avons identifié deux grands adversaires : les charges, et ce que j’appelle l’« impôt papier », c’est-à-dire l’inflation de normes qui pèse très lourdement sur le quotidien des entrepreneurs. C’était l’objet de ce déjeuner, qui s’est tenu dans un climat courtois, avec un diagnostic largement partagé, notamment sur la nécessité de relancer la production. J’ai exposé nos priorités, et j’ai également souhaité entendre celles que le Medef entend porter dans la campagne. Sur le chantier de la reconstruction du pays, je suis convaincu que nous avons tous un rôle à jouer.

Êtes-vous en train de rassurer le patronat… ou est-ce lui qui commence à se rassurer tout seul ?

Nous sommes en mesure de remporter l’élection présidentielle : il est donc évident que des milliers de chefs d’entreprise votent déjà – ou s’apprêtent à voter – pour le Rassemblement national. Ils nous ont d’ailleurs largement plébiscités en votant à près de 40 % pour le RN dès le premier tour aux élections européennes. Je l’ai dit : je ne suis pas de gauche, et je n’ai pas l’entreprise honteuse. Notre pays est riche de ses TPE-PME, de ses ETI bien souvent familiales, de ses grands groupes, mais aussi de son tissu d’artisans, de commerçants et d’industriels.

Nous ne renouerons pas avec la puissance et la prospérité nationale sans des entreprises robustes, compétitives, capables de créer de la richesse. Je déplore que le rôle des entrepreneurs français dans le redressement du pays soit bien trop souvent minimisé. Le mur de la dette ne sera pas franchi uniquement par la baisse de la dépense publique – même si nous présenterons un plan rigoureux de redressement des finances publiques sur cinq ans. Il passe aussi par la relance de la production. Notre ambition est simple : permettre aux entreprises de créer, d’innover, d’investir et d’embaucher, en les libérant d’un carcan fiscal et normatif devenu insupportable.

Si cette rencontre fait autant parler, c’est aussi parce que les milieux économiques restent critiques sur votre programme…

Leur attitude me semble pragmatique. Et l’économie, au fond, c’est du pragmatisme. C’est, avant tout, une relation de confiance entre les acteurs et les décideurs. Ce pacte de confiance, je m’attache à le bâtir chaque jour. Vous le savez, nos députés se sont engagés à l’Assemblée nationale sur la simplification normative, en étant les seuls à voter d’un bloc pour la loi de simplification de la vie économique il y a deux semaines, sur la baisse des impôts de production ou encore sur la remise en cause de l’objectif ZAN qui bloque la construction d’usines et accroît la crise du logement par la pénurie.

« Je trouve profondément injuste d’entendre que le RN n’aurait pas de programme économique »

Je me suis rendu au déjeuner du Medef avec Alexandre Loubet, député de Moselle, dont le rapport parlementaire sur la désindustrialisation de la France a été particulièrement éclairant pour le débat public. Face à eux, j’ai exposé trois grandes priorités. La première, c’est la stabilité retrouvée, notamment institutionnelle. Il n’y aura pas de politique de relance sans une majorité solide à l’Assemblée nationale. Et je pense que nous sommes aujourd’hui les seuls en mesure de la garantir sur cinq ans. La deuxième, c’est la relance de la production. Il y a urgence à lever les contraintes qui pèsent sur la croissance. La troisième, c’est la revalorisation du travail. Aujourd’hui, l’effort repose sur une trop petite minorité de Français. La défense du travail qui paie, le rapprochement entre le brut et le net seront au cœur de notre projet présidentiel.

Qu’est-ce qui, aujourd’hui, continue de susciter de la défiance chez les chefs d’entreprise à votre égard ?

Les caricatures… C’est pour cela que le dialogue est essentiel. Je trouve profondément injuste d’entendre certains affirmer que le RN n’aurait pas de programme économique.

Vous avez construit votre succès sur un discours social. Aujourd’hui, vous parlez simplification, compétitivité, entreprises. Votre logiciel économique a-t-il évolué ?

Là encore, je pense qu’il s’agit d’une caricature. Opposer la défense des classes populaires à celle des entrepreneurs français est, à mes yeux, un non-sens. Ces deux dimensions ne sont pas contradictoires : elles sont complémentaires et même indispensables.

« L’UE organise aujourd’hui la décroissance de nos économies »

Remettre de l’ordre dans les finances publiques au sein d’un pays qui vit au-dessus de ses moyens depuis cinquante ans est une ambition largement plébiscitée au sein de l’électorat RN. Chaque centime d’euro collecté sur le dos de ceux qui travaillent doit avoir une utilité irréfutable. Les Français les plus modestes, ceux qui travaillent dur, sont souvent ceux qui regardent le plus durement les dérives et les abus du modèle social. La France du travail, c’est à la fois l’effort qui paie à sa juste valeur et la défense de l’appareil
productif français.

En politique, la crédibilité passe souvent par des renoncements. Le RN en a déjà fait sur l’euro ou sur l’Europe. Êtes-vous prêt à en faire sur le terrain économique ?

La France a besoin de décisions fortes et d’une pensée ordonnée. Un programme économique doit tenir compte d’impératifs politiques, mais aussi de la réalité financière, budgétaire et géopolitique de l’instant. Or, cette réalité a profondément changé depuis dix ans… nous avons accumulé 1 200 milliards d’euros de dette supplémentaire et les taux d’intérêt sont passés de 1 % à plus de 3 %. Le bilan d’Emmanuel Macron
quant à la situation économique de la France est accablant. Dans ce cadre, notre programme vise à répondre aux grands défis du pays : le pouvoir d’achat, la désindustrialisation, la fuite des capitaux et des talents, et un État étouffant qui décourage trop souvent l’initiative. Pour beaucoup d’entrepreneurs, le contact avec l’administration se résume à de la contrainte, des impôts qui écrasent et une paperasse toujours plus lourde. Parler de renoncements n’a pas de sens…

Vous cherchez à rassurer les entreprises. Très bien. Mais qu’est-ce que vous leur refusez ? Où placez-vous votre ligne rouge face au monde économique ?

Par principe, les syndicats et les organisations professionnelles sont là pour défendre des intérêts. Il est donc normal qu’ils en demandent toujours plus aux responsables politiques. Le rôle du politique, c’est précisément de fixer des limites et de trancher en fonction de l’intérêt national. L’ambition qui est la mienne, celle du Rassemblement national et de Marine Le Pen, est de construire un projet économique qui corresponde aux besoins réels de l’économie française. Dans ce cadre, j’ai écrit en début de semaine à l’ensemble des filières et des organisations professionnelles pour les rencontrer et recueillir la liste des « impôts papier », ces normes qui freinent aujourd’hui la compétitivité du pays.

« Loin de sa promesse de progrès et de protection, l’Union européenne organise aujourd’hui la décroissance de nos économies »

En co-construisant un projet pragmatique qui répond réellement aux besoins, notre objectif est d’établir un vaste projet d’ordonnances de simplification qui pourront être prises dès notre arrivée au pouvoir. Elles permettraient, dans l’attente du vote du projet de loi de finances suivant, de desserrer immédiatement l’étau qui pèse sur l’activité. Je me permets de vous rappeler que nous agissons déjà en ce sens, loin de toute approche idéologique, au Parlement européen par exemple, en ayant obtenu la suppression de certaines obligations administratives comme la CSRD [directive relative à la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises] ou le devoir de vigilance, issues du Green Deal, qui constituent aujourd’hui de véritables freins dans la compétition internationale.

Les milieux économiques restent justement méfiants vis-à-vis de votre euroscepticisme. Que leur répondez-vous ?

Beaucoup font désormais le même constat que nous : loin de sa promesse de progrès et de protection, l’Union européenne organise aujourd’hui la décroissance de nos économies et l’impuissance collective dans un monde instable. Le Pacte vert – le Green Deal – décidé par la Commission européenne avec l’appui d’Emmanuel Macron et mis en œuvre dans notre pays par l’ensemble de ses Premiers ministres d’Édouard Philippe à Sébastien Lecornu, s’est traduit par une montagne de normes et de contraintes souvent déconnectées des réalités du terrain. Je pense, par exemple, à la stratégie dite « de la ferme à la fourchette », qui fragilise nos agriculteurs face à la concurrence internationale.

Ou encore à l’interdiction de la vente de véhicules thermiques à l’horizon 2035, qui met en péril l’industrie automobile européenne – un secteur qui a déjà perdu 140 000 emplois en une douzaine d’années et pourrait en perdre 75 000 de plus d’ici dix ans sans changement politique. Ursula von der Leyen a ainsi bradé nos usines au seul bénéfice de l’industrie chinoise. Plus largement, beaucoup d’acteurs économiques constatent que l’Union européenne est surtout un niveau supplémentaire de bureaucratie qui nous affaiblit.

Au fond, à quelle Europe croyez-vous aujourd’hui ?

À une Europe-puissance, mais différente : une Europe des coopérations entre États, une Europe des projets intelligents et des souverainetés nationales. Une Europe capable de porter sur ses épaules les grands enjeux industriels du XXIe siècle – l’intelligence artificielle, la tech, ou encore le spatial. Si les Français nous font confiance, nous remettrons l’Europe de Bruxelles à sa place.

Nous allégerons les effets néfastes de certaines surtranspositions et nous retrouverons notamment un prix national de l’électricité qui, en abaissant les factures, redonnera à la France un véritable avantage compétitif. Au fond, quand on sort des caricatures, ce diagnostic est aujourd’hui largement partagé.

Autre sujet d’inquiétude pour les chefs d’entreprise : votre position sur la réforme des retraites. Que leur dites-vous ?

Sur les retraites, il est évident que le système actuel n’est ni viable ni soutenable. Il y a quarante ans, on comptait quatre cotisants pour un retraité. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 1,7. C’est la conséquence directe de la nouvelle donne démographique de notre société. Il est donc illusoire de penser que le recul de l’âge légal, comme le proposent Les Républicains et les macronistes, résoudra l’équation. Par ailleurs, je crois que la gestion des comptes publics a été insincère et que l’on ment aux Français sur la réalité comptable de l’État. Elle est sans doute encore plus grave qu’annoncée… Je vous renvoie aux travaux de l’inspecteur des finances Jean-Pascal Beaufret, qui évoque un déficit réel des retraites proche de 70 milliards d’euros par an. Le problème de fond, c’est le taux d’activité trop faible de notre économie. Les jeunes entrent trop tard sur le marché du travail et les seniors en sont sortis trop tôt par certaines entreprises. Il faut le dire clairement. Nous avons donc une double faille à combler, à l’entrée et à la sortie du système.

Vous critiquez le report de l’âge légal. Mais quelle est, concrètement, votre solution ?

La réponse passe par l’activité, par le fait de pousser davantage de Français sur le marché du travail. Nous proposerons des mesures permettant aux jeunes d’entrer plus tôt dans la vie active, en valorisant davantage les filières professionnelles et les métiers manuels, à l’image de ce qui existe en Allemagne ou en Suisse. C’est l’idée d’un collège modulaire, notamment. En France, l’âge du premier emploi stable est autour de 27 ans, contre 23 ans en Allemagne : ce sont autant d’années de cotisations en moins. À l’autre bout de la chaîne, il faut aussi mieux responsabiliser les entreprises.

« L’état de nos finances empêche la France de rayonner »

Trop de salariés approchant les 60 ans sont écartés du marché du travail parce qu’ils sont jugés moins productifs. Cette situation est tout aussi inacceptable moralement. Notre système doit être à la fois plus juste socialement et plus soutenable économiquement. C’est-à-dire permettre à ceux qui exercent des métiers pénibles de partir plus tôt, tout en responsabilisant mieux ceux qui ont commencé à travailler plus tardivement.

Vous avez musclé votre équipe économique ces derniers mois. Qui vous conseille aujourd’hui ?

Soyons clairs : l’état de notre économie empêche aujourd’hui la France de rayonner à pleine puissance, en Europe comme partout dans le monde. Cette situation obère notre crédibilité sur les marchés, fragilise l’initiative et démotive nos talents. C’est pourquoi nous avons décidé de prendre ce sujet à bras-le-corps : l’économie aura une place centrale dans notre projet présidentiel. Nous renforçons nos équipes chaque jour. Charles-Henri Gallois, qui a travaillé en tant que directeur financier pour l’une des maisons du groupe LVMH, a rejoint mon équipe au Parlement européen, avec la charge des dossiers de l’institution. François Durvye, ex-gestionnaire d’un fonds d’investissement, m’accompagne désormais pour structurer et approfondir nos relations avec les milieux économiques. Mon ambition est de bâtir des liens solides. C’est un enjeu collectif pour l’avenir.

Si vous accédiez au pouvoir, avez-vous déjà en tête le nom de votre ministre des Finances ?

Pour l’instant, ce n’est pas tranché. Mais j’ai déjà quelques idées, bien sûr.

Le modèle social français peut-il continuer tel quel ?

Je suis attaché au modèle social français, notamment parce qu’il protège les plus vulnérables. Mais la réalité nous oblige à constater qu’il repose sur un financement qui a atteint ses limites. Ce modèle doit d’abord redevenir national. Demain, avec nous, les aides sociales non contributives seront réservées aux familles françaises. Ensuite, il nous faut redéfinir ce que doit être une politique sociale au XXIe siècle. Je vais vous donner un exemple. J’ai toujours considéré que la première des politiques sociales était celle qui permet aux Français, en particulier les plus modestes, d’accéder à la propriété. Autrement dit, la première des politiques sociales, c’est un trousseau de clés.

« Notre modèle social doit d’abord redevenir national »

Aujourd’hui, le secteur du logement est bloqué : il représente plus d’un tiers des dépenses des ménages, et beaucoup de familles passent leur vie en logement social ou dans le locatif privé sans jamais pouvoir accéder à la propriété. Au seuil de la retraite, c’est un véritable crève-cœur pour beaucoup. Nous devons donc débloquer le secteur du logement, alléger les normes, relancer la construction et rebâtir un véritable parcours résidentiel. Défendre le droit à la propriété comme permettre aux Français de devenir un jour propriétaires est, à mes yeux, une grande cause sociale.

Si vous deviez résumer votre doctrine économique en une phrase, quelle serait-elle ?

La liberté d’entreprendre, la souveraineté stratégique de la France et, par-dessus tout, la défense du travail qui paie. C’est d’ailleurs l’un de nos points de divergence majeurs avec la gauche, qui a érigé le droit à la paresse en quasi-vertu, considérant souvent l’entreprise comme une entité suspecte. Je ne partage absolument pas cette vision.

Le pouvoir, c’est choisir et décevoir. Si vous êtes élu, qui allez-vous décevoir en premier : les classes populaires ou les entreprises ? 

Ni l’un ni l’autre. Je pense que nous décevrons d’abord… la Commission européenne, qui a fait de la France sa variable d’ajustement commerciale pour satisfaire les intérêts allemands. Notre premier déplacement sera à Bruxelles, et nous irons y défendre les intérêts de notre pays pour retrouver des avantages comparatifs dont d’autres pays européens profitent déjà. Pour le reste, je ne crois pas que les choses se posent en ces termes. Nous n’opposons pas classes populaires et entreprises, dans une vision marxiste que seule une gauche archaïque continue de porter. Lorsqu’on regarde les attentes des Français, il existe de fortes convergences : la revalorisation du travail, le rapprochement entre le brut et le net, la défense des entreprises face à la bureaucratie, la lutte contre les gaspillages d’argent public ou encore le retour de l’autorité de l’État et la maîtrise de l’immigration. Ces orientations sont largement partagées. L’enjeu sera d’agir vite : les cent premiers jours seront déterminants. Car notre pire ennemi, c’est le temps.