Politique
Un député macroniste, une présidente de région, un maire candidat. Ces trois mousquetaires du libéralisme rêvent d’importer, pour la prochaine élection présidentielle en France, la thérapie de choc de l’Argentin Milei. Récit.
Le Point - 29 juillet 2026 - Par Ismaël El Bou-Cottereau et Joseph Le Corre
En cette journée caniculaire de juillet, le Tout-Paris politique, de la macronie à l’extrême droite, se presse dans l’amphithéâtre de la Maison de la chimie. Sur scène, Marion Maréchal et Sarah Knafo succèdent à des parlementaires Renaissance, comme Hervé Berville et Charles Rodwell. Les sièges sont clairsemés. Plusieurs dizaines de personnes ont déboursé 10 euros pour assister à cette Journée de la liberté.
Un aréopage de libéraux de tous bords phosphore sur ses recettes, plaide pour réduire les impôts et se désole de voir un pays shooté à la dépense publique. « Si vous êtes libéral, vous êtes révolté contre le système établi : au fond, vous êtes un révolutionnaire », plastronne Michael Miguères, ancien cadre de l’UMP en costume bleu marine et coorganisateur de l’événement, au côté de Benjamin La Combe, président de la société éditrice de Valeurs actuelles.
Pur jus
Parmi la liste des invités de ce raout composé des vedettes des partis les plus conservateurs, ils sont trois libéraux pur jus à tirer leur épingle du jeu. En vue de 2027, ils s’échinent à insuffler une dose de libéralisme radical au centre et à droite.
L’un est candidat à la présidentielle : le maire de Cannes, David Lisnard, en rupture de ban avec LR, et parti labourer en solitaire sous les couleurs de Nouvelle Énergie, son propre mouvement. Il est devenu le pourfendeur du « Léviathan administratif tentaculaire et kafkaïen », brandissant la broyeuse devant ses fidèles pour mettre en pièces le Code du travail.
L’autre, Christelle Morançais, présidente de la région Pays de la Loire et numéro 2 d’Horizons, se présente au Point « comme une femme libérale », et ajoute : « Nous vivons une période de révolution, et on doit être au rendez-vous ! »
Enfin, le député macroniste Guillaume Kasbarian, ancien ministre à la moustache finement taillée, est peut-être le plus tranchant, se définissant comme « un libéral intégral ».
Un projet, trois stratégies
C’est qu’au sein de cette brochette de libéraux radicaux, parfois isolés, les stratégies divergent. Si David Lisnard se lance seul dans la course, persuadé de pouvoir rassembler sur son nom, Guillaume Kasbarian préfère « l’évangélisation libérale dans le débat public ». Il explique : « En France, la stratégie du stand alone n’a jamais marché. L’autre philosophie consiste à faire infuser des idées libérales dans plusieurs partis politiques. »
Avec son Parti de la liberté, lancé en avril dernier, le parlementaire espère inspirer les candidats du bloc central sur la retraite par capitalisation, le rapprochement entre le salaire net et le salaire brut, ou encore une moindre taxation de l’héritage.
Des propositions que l’on retrouve notamment chez Gabriel Attal, dont il est proche. « On va continuer d’assumer notre ligne libérale », promet-on dans l’entourage du secrétaire général de Renaissance. De là à passer la tronçonneuse dans les dépenses ? « Gabriel Attal, Édouard Philippe et Bruno Retailleau intègrent une composante de libéralisme dans leur programme. Mais ils tentent un rassemblement plus large. Ils restent prudents », regrette Guillaume Kasbarian.
"Les Français sont des libéraux qui s’ignorent."
Guillaume Kasbarian
Peut-on être populaire dans l’opinion en martelant qu’il faut travailler plus, baisser certaines pensions de retraite et tenir les comptes ? « Les Français sont des libéraux qui s’ignorent, veut croire Guillaume Kasbarian. Les ressorts de beaucoup de colères sont des ressorts libéraux : le respect de la propriété privée, la question de savoir où va l’argent, le niveau des prélèvements obligatoires. Je rencontre peu de Français qui veulent payer plus d’impôts ! »
Mais porter seul la croix de la lutte contre l’étatisme est parfois synonyme de déconvenues. En 2025, lors des débats budgétaires dans l’hémicycle, les propositions de l’ancien ministre – suppression, entre autres, du chèque énergie et du Haut-Commissariat au plan – ont été balayées. « On manque de députés libéraux. C’est pour ça qu’on se fait rouler dessus sur tous les textes avec des propositions collectivistes et étatistes », reconnaît-il.
Laboratoire régional
Un isolement qui l’a conduit à voter en faveur du dernier budget au nom de la stabilité politique, après l’avoir conspué. Christelle Morançais, avec qui il entretient de bonnes relations et partage parfois un café pour parler politique, lui a exprimé, par SMS, son incompréhension face à ce revirement. « Comment a-t-on pu voter un budget pareil, qui suspend la réforme des retraites et augmente les impôts pour les entreprises ?, fulmine-t-elle auprès du Point. On a vécu dans une période d’abondance. Maintenant, la fête est terminée ! »
Vilipendée par la gauche pour avoir sabré dans les aides à la culture de sa région, l’ex-cheffe d’entreprise traîne une réputation de cost killeuse, ayant transformé les Pays de la Loire en laboratoire libéral.
« J’ai supprimé massivement les subventions pour maintenir un haut niveau d’investissement », explique-t-elle pour défendre son plan d’économies de 100 millions d’euros. Afuera ! Si certains, dans son propre camp, ont regretté un manque de dialogue, à l’instar du maire Horizons d’Angers, Christophe Béchu, la quinquagénaire assume : « On n’en serait pas là si les hommes politiques avaient un peu de couilles. On doit réduire la dette ! »
"On n’en serait pas là si les hommes politiques avaient un peu de couilles. On doit réduire la dette !"
Christelle Morançais
De quoi influencer le programme présidentiel du maire du Havre ? « Christelle Morançais est vice-présidente du parti, elle a un rôle politique clé. Édouard Philippe lui a confié tout le pan du programme relatif à la simplification des normes pour les entreprises », souligne Clément Tonon, l’une des éminences grises du président d’Horizons, qui tempère toutefois les poussées de fièvre miléistes : « Sur le rapport à l’État, il y a une nuance entre Édouard et David Lisnard. Édouard aime l’État, il respecte les agents. Il proposera des réformes structurelles, mais il ne dira jamais qu’il faut tout casser. »
« Ça dégage ! »
David Lisnard, lui, a renoncé à tenter de changer son parti de l’intérieur. Depuis qu’il a quitté les LR, il ne s’embarrasse pas de ces précautions. Le candidat de Nouvelle Énergie a fait sien le mantra du président Javier Milei : « Afuera [« Ça dégage ! », en espagnol] ! C’est radical parce que notre pays est radicalement bureaucratisé. Il faut faire voler en éclats tout le carcan de cet excès de normes. Et il va falloir frapper les esprits », confie-t-il, entre deux poignées de main, lors d’un déplacement à Bayeux.
Ces trois mousquetaires du libéralisme répondent en chœur qu’ils n’ont pas attendu Javier Milei pour parler de réduction du poids de l’État. « Avant, on me comparait à Margaret Thatcher, aujourd’hui, à Javier Milei, s’amuse Christelle Morançais. Pourquoi, lorsqu’un responsable politique coupe dans les dépenses publiques, devrait-on l’affubler d’une figure étrangère ? »
Reste que, quand il est question de thérapies de choc libérales, la nouvelle tête d’affiche venue d’Argentine est difficile à esquiver. D’ailleurs, Guillaume Kasbarian a récemment reçu un conseiller du président argentin.
"Notre pays est radicalement bureaucratisé. Il faut faire voler en éclats tout le carcan de cet excès de normes."
David Lisnard
Inspiration « punk »
Mais que viennent-ils tous chercher à Buenos Aires ? Une méthode et un bilan. L’autoproclamé « anarcho-capitaliste » a fait de l’État son ennemi intime. Deux ans plus tard, l’inflation a été divisée par 7 et le budget est excédentaire, au prix d’une purge des dépenses sociales.
À droite, certains ont flairé le bon filon – un peu sur le tard –, et, depuis, ne le lâchent plus. « Il y a un petit vent qui souffle dans ce camp pour dire qu’on peut s’inspirer de sa radicalité, de son côté punk », observe Kevin Brookes, directeur du think tank GénérationLibre, fondé par Gaspard Koenig.
Mais quand les élus les plus conservateurs, comme Éric Ciotti ou Sarah Knafo, se réclament de cette même école de pensée, une contradiction pointe le bout de son nez : le conservatisme de leurs écuries – le Rassemblement national pour l’un, Reconquête pour l’autre – fait tache avec le discours libertarien.
« Une très grande partie de la droite ne retient que de Milei l’homme fort, viril, qui insulte les gauchistes », regrette Kevin Brookes. Une lecture superficielle, selon lui, qui reprend la méthode de communication du président argentin mais rate l’essentiel.
En témoigne cette après-midi d’automne 2023, dans un bureau de la droite parisienne, à l’époque où Ciotti dirigeait encore LR. Un conseiller propose : et si le patron s’affichait avec une tronçonneuse, comme ce dénommé Milei, là-bas, en Argentine ? « On m’a répondu : “C’est un fou furieux, un anarcho-capitaliste, ça ne prendra jamais en France” », se souvient aujourd’hui un ex-conseiller d’Éric Ciotti. L’idée est enterrée sur-le-champ. Deux ans plus tard, le même Ciotti pose fièrement à côté d’un authentique engin thermique pour présenter son « projet de loi tronçonneuse ».
« Tchernobyl » libertarien
L’épouvantail est devenu totem en quelques années. Mais Guillaume Kasbarian revendique, lui, d’embrasser en entier – et pas à demi – les fondamentaux du libertarianisme. Autrement dit : réduire le poids de l’État partout, dans l’économie mais aussi sur les questions sociétales.
En janvier, lors d’un débat dans les locaux du Point avec l’ex-égérie du Nouveau Front populaire, Lucie Castets, il regrettait d’ailleurs les positions anti-avortement de Milei. « Je condamne tous les régimes conservateurs et illibéraux de type Orban, qui sont à l’antithèse de ce que je pense politiquement. C’est ce qui me différencie de certains qui se prétendent libéraux mais ne retiennent qu’une partie du libéralisme », plaide celui qui se retrouve dans les positions progressistes du camp macroniste. Et beaucoup moins dans celles de Retailleau ou de Knafo.
Si le succès de ce courant n’est pas encore « grand public », dans les cénacles intellectuels, ça s’agite. Des think tanks et des micropartis ont émergé pour s’emparer des thèmes libertariens.
Et certains sont persuadés que ce n’est qu’une question de temps avant que le miléisme ne se propage dans la société. « Le vent de liberté qu’il a apporté se diffuse dans le monde entier. Il n’y a pas de raison que, comme le nuage de Tchernobyl, il s’arrête à notre frontière », lance Michael Miguères, dont le livre La Révolution Milei, préfacé par David Lisnard, trône en majesté sur l’étagère du bureau de Guillaume Kasbarian.
Selon cet ancien conseiller politique reconverti en essayiste, nous sommes face à une révolution intellectuelle : « Si les bolcheviques de 1917 furent bien des révolutionnaires, c’est aujourd’hui l’inverse qui est vrai. » Une subversion qui, espère-t-il, se propage à la vitesse des algorithmes : « Là où Marx a mis soixante-dix ans entre Le Capital et la révolution bolchevique, avec l’instantanéité des réseaux sociaux, ça met deux ans », s’amuse-t-il.
Vœu pieu ?
Reste la question qui fâche : peut-on transposer le miléisme en France, le pays le plus taxé du monde ? « Question absurde », balaie le chercheur Leonardo Orlando, ancien collaborateur de Patricia Bullrich, ministre de la Sécurité sous Milei. « Est-ce que les antibiotiques marchent aussi en Inde ou en Afrique du Sud ? Oui, parce que les principes sont les mêmes. Nier cela, c’est nier les lois de l’économie. »
Le remède existerait donc. Manque le médecin. David Lisnard y croit, mais plafonne sous les 2 % dans les sondages. Christelle Morançais n’a pas prévu de candidature et avance derrière Édouard Philippe, quand Guillaume Kasbarian a participé au meeting présidentiel de Gabriel Attal, en mai.
Des mousquetaires, donc, mais sans le « tous pour un ! ». Chacun sert un roi différent. Quant à la personnalité française qui manque, la présidente des Pays de la Loire renvoie la question à l’envoyeur : « Pourquoi n’y a-t-il pas de figure en France ? Ça veut dire qu’on n’a pas eu le courage de passer aux actes. » En attendant, les candidatures s’empilent à l’approche de 2027, mais le Milei tricolore ne pointe toujours pas le bout de sa crinière.
- 11 Lectures
