Géopolitique
Pour son dernier défilé du 14 Juillet, le président français a envoyé un message ambitieux : dans une Europe rassemblée autour du soutien à l’Ukraine, la France a vocation à coordonner le réveil stratégique de l’Union.
LibreJournal.fr - 15 juillet 2026 - Par Pierre Benoit(*)
Un défilé grand format, élargi à l’Europe pour exprimer la solidarité du Vieux Continent à l’égard de l’Ukraine. Pour son dernier 14 Juillet, Macron aura soigné la mise en scène avec pour seul objectif d’envoyer un message limpide, celui de l’unité européenne face à l’agression de la Russie. L’écrivain ukrainien Andreï Kourkov n’est pas resté insensible à cette distribution politique hors norme : « En ce jour si particulier pour la France, on a vu que l’Ukraine était là, qu’elle appartient déjà à l’espace politique européen. »
Un 14 Juillet placé sous le signe de l’Europe
Les parades militaires sont des moments privilégiés pour envoyer des messages politiques. Mieux qu’un communiqué officiel, elles parlent d’elles-mêmes et permettent de décrypter les évolutions stratégiques. En invitant 500 militaires issus de 35 pays européens engagés dans la coalition des pays volontaires soutenant l’Ukraine, Macron tente de dessiner un nouvel ordre international pour l’Europe. À l’heure où les anciens empires cherchent à redessiner leurs frontières, il veut relancer une dynamique multilatérale.
Lundi soir déjà, Emmanuel Macron avait convié les représentants de ces mêmes trente-cinq pays volontaires pour sécuriser un futur cessez-le-feu en Ukraine. À l’issue de cette rencontre, le chef de l’État annonçait que neuf pays de la coalition avaient décidé de développer en commun des systèmes de défense antimissiles pour les mettre au service de l’Ukraine.
Le soutien militaire à l’Ukraine s’intensifie
Cette « coalition antimissiles » est urgente pour l’Ukraine. Zelensky a été clair sur ce point : « Nous ne possédons pas les moyens d’intercepter les missiles balistiques. » À l’issue de la réunion, le président ukrainien a été conforté par un engagement solennel : « Nous réaffirmons notre soutien indéfectible à l’Ukraine qui défend sa liberté, sa souveraineté et contribue de façon décisive à la sécurité euro-atlantique. »
Déjà, la semaine précédente, lors du sommet de l’OTAN, Trump avait surpris en autorisant les Ukrainiens à fabriquer sous licence des missiles « Patriot ». Mais il faudra trois ans pour les voir sortir des usines ukrainiennes, sans doute pas beaucoup moins pour que la coalition européenne produise des missiles antibalistiques robustes.
Tous les chefs d’État présents à Paris se sont retrouvés sur la tribune officielle des Champs-Élysées. Pour Zelensky, c’était le treizième voyage en France. Pour Emmanuel Macron, la dernière parade de ses deux mandats. En dix ans, le budget de la défense a doublé. Malgré cette relance, la France restera à la traîne, pour n’atteindre que 2,5 % de son PIB en 2030. Les pays baltes et la Pologne consacrent déjà 5 % de leur PIB à leur sécurité.
La France veut prendre la tête du réveil stratégique
Pour l’Élysée, il fallait justifier l’effort budgétaire de ces dernières années en faveur de la défense et lancer le pari d’un « réveil stratégique de l’Europe » sous la forme d’un ferme soutien à la résistance ukrainienne. Pour répondre au premier enjeu, ce fut un défilé XXL avec une présence massive de près de 6 700 hommes à pied, la présentation de matériels nouveaux qui n’existaient pas voici dix ans, comme les drones de renseignement, de surveillance et d’attaque. Au-delà, le message insistait lourdement sur les capacités opérationnelles immédiates des forces de défense dans tous les aspects d’un conflit de haute intensité. La dissuasion nucléaire était présente dans le défilé avec l’apparition des officiers des bases de Saint-Dizier, Istres et Avord, en charge des forces stratégiques aériennes.
Le message politique en direction de l’Europe comportait plusieurs volets. D’une part, la présence dans la tribune officielle du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. De l’autre, celle du couple Zelensky à côté du couple Macron. Tout le monde aura noté que le président ukrainien était debout au passage des canons Caesar, ces pièces d’artillerie de longue portée qui furent livrées à Kiev à l’hiver 2023.
Avant la photo de famille, la scène restera comme un point d’interrogation : on a vu les porte-drapeaux des 35 nations représentées sur les Champs-Élysées entourer une bannière tricolore portée par des soldats français. Le message subliminal est sans ambiguïté : la France a vocation à conduire le soutien de l’Europe à l’Ukraine résistante. Cette hypothèse fait sourire l’écrivain ukrainien Andreï Kourkov : « C’est un peu le concours pour savoir qui va devenir le patron de l’Europe après l’abandon américain. Les Français aideront l’armée de mon pays, c’est entendu. Keir Starmer dit aussi que des soldats britanniques pourront être stationnés après la signature d’un accord de paix. La même proposition pourrait être formulée pour des soldats irlandais… »
Depuis le début, Paris est à la manœuvre pour bâtir la coalition des nations volontaires avec les Britanniques et les Allemands. Aujourd’hui, 35 pays ont rejoint le mouvement. La dynamique stratégique de l’Europe dans son soutien à l’Ukraine est donc forte.
Pour des raisons politiques, elle reste néanmoins fragile. Le Premier ministre britannique Keir Starmer quitte le 10 Downing Street dans quelques jours, Friedrich Merz est en perte de vitesse avec sa « grande majorité », la France s’achemine vers une présidentielle délicate au printemps prochain. Même si la création d’une coalition antimissiles est un premier pas vers la capacité opérationnelle, même si les militaires alliés ont déjà constitué un état-major qui travaille au mont Valérien, il ne faut pas perdre de vue la vulnérabilité politique qui pourrait résulter d’une percée du Rassemblement national en France ou de l’AfD en Allemagne.
(*)Pierre Benoit
Journaliste, chroniqueur.
Longtemps reporter à « Libération« , avant de rejoindre la rédaction en chef de Radio France Internationale puis la Direction de la l’information de la chaîne francophone internationale TV5monde.
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