Politique
Quand Marine Le Pen est suspendue à une décision de justice et qu’Edouard Philippe temporise, le candidat des Républicains, lui, accélère
L'Opinion - 7 mai 2026 - Par Christine Ollivier
Candidat LR à la présidentielle, Bruno Retailleau doit présenter ce jeudi à Nogent-sur-Seine (Aube) ses propositions pour une « électricité décarbonée et bon marché ».
Pour se faire entendre, le plus simple est encore de... faire beaucoup de bruit. Depuis trois semaines, Bruno Retailleau s’y emploie. Depuis qu’il a été officiellement désigné candidat des Républicains par les militants de son parti, l’ancien ministre de l’Intérieur se démultiplie en faisant assaut de propositions.
Après un « plan d’urgence » contre le narcotrafic présenté le 23 avril, un autre pour relancer la natalité le 29 et une ode au travail le 1er mai, il défendait mardi sa proposition de loi contre « l’entrisme islamiste » devant le Sénat. Ce jeudi, il doit présenter des mesures pour une « électricité décarbonée et bon marché » en attendant, bientôt, celles sur le logement, et un premier grand meeting à Paris le 20 juin. Quand d’autres temporisent, « il n’est pas question de s’économiser », résume un proche.
Pour monter encore un peu plus le son, Bruno Retailleau adopte volontiers le registre polémique, quitte à forcer sa nature de « radical raisonnable ». Il a ainsi surpris en suggérant de mettre l’Espagne « au ban des nations européennes » après l’annonce par le Premier ministre socialiste Pedro Sanchez de la régularisation d’un demi-million de personnes sans papiers.
Quartiers gangrénés
Dans la foulée, il suggérait de « boucler 24 heures sur 24 » les quartiers gangrénés par le narcotrafic et d’y envoyer des véhicules blindés de type Centaure.
Il a bénéficié d’un coup de main inattendu venu de l’Elysée quand Emmanuel Macron s’en est pris aux « mabouls » qui voudraient « se fâcher avec l’Algérie ». Bruno Retailleau a aussitôt sauté sur la balle. Communiqué, lettre ouverte au chef de l’Etat, interview dans le JDD...
Le Vendéen a sorti l’artillerie lourde pour tonner contre la faiblesse d’un président « otage des chantages mémoriels de l’Algérie ». « Il faut capitaliser à fond là-dessus », lui a conseillé un de ses soutiens, qui souligne : « Macron lui a tendu une perche et il n’y en aura pas beaucoup ».
Bruno Retailleau rêve de doubler le candidat Horizon Edouard Philippe dans les prochains mois, et il compte bien y parvenir en le passant par la droite. De fait, le message a été reçu cinq sur cinq par son cœur de cible électoral. « L’Algérie chez moi, ça trouve un écho », confirme un élu LR du Sud, où Les Républicains sont pris en tenailles par l’UDR d’Eric Ciotti et Nouvelle énergie de David Lisnard.
Si le candidat de LR ne fait pas, pour l’heure, vibrer le peuple de droite, « son discours très ferme permet de retenir des adhérents et des électeurs pour qu’ils ne partent pas tous à l‘UDR », résume le même.
Pour le Vendéen, la campagne présidentielle a encore des allures d’ascension de l’Everest par la face nord. Difficile d’exister quand les sondages ne crédibilisent pas votre présence au second tour, que les Français sont surtout préoccupés par la situation en Iran et le prix de l’essence, et que certains des principaux candidats tardent à entrer dans l’arène, soit parce qu’ils sont suspendus à une décision de justice comme Marine Le Pen, soit parce qu’ils font le choix de rester en retrait comme Edouard Philippe.
Retenir le sable
De toute façon, « les propositions qui sont avancées passent à la trappe très vite, argue un soutien du candidat Horizons. Bruno Retailleau, personne n’a rien retenu de ce qu’il a dit. Les Français ne sont pas encore dans cet état d’esprit ». Un maire Horizons tranche, cruel : « Retailleau essaie de retenir le sable avec ses mains, mais il est beaucoup trop loin » dans les sondages.
A l’exception de François-Xavier Bellamy, le candidat LR manque aussi de porte-paroles pour se déployer dans les médias. Les figures les plus connues du parti lui sont hostiles, quand elles ne sont pas elles-mêmes candidates comme Xavier Bertrand.
Les élus locaux, eux, se réfugient prudemment dans l’attentisme. Un député LR qui apprécie pourtant Bruno Retailleau doute ainsi de « sa capacité à jouer un rôle de premier plan ». S’il restera « fidèle à son parti », il se résigne déjà à mener sa campagne législative seul, sur son nom.
Qu’importe. Bruno Retailleau est convaincu que la victoire de demain se construit aujourd’hui, brique par brique. Dans la course présidentielle, il mise sur la stratégie de la tortue : partir tôt, quitte à avancer lentement, en espérant que les lièvres Attal et Philippe s’égarent en chemin.
A cette aune, sa progression de deux points en un mois dans le dernier sondage Harris interactive, où il est crédité de 9 % à 13 % selon les hypothèses, est jugée « encourageante » par son équipe, même s’il affiche encore un retard de neuf points sur Edouard Philippe.
« On ne s’attendait pas à un effet blast parce que l‘attention des Français est très faible, assure un proche de l’ancien ministre de l’Intérieur. C’est une course de fond. Si on gratte un point tous les deux mois et que Philippe en perd un, on finira par se rapprocher de lui ».
Précédent Fillon
Bien que dubitatif, un député LR rappelle le précédent de 2016: « Je me souviens de François Fillon avec son projet, qui n’intéressait personne mais qui a fait que dans la dernière ligne droite, on s’est dit: ce mec là est solide ». Face à Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, l’ancien Premier ministre, lui aussi, a peiné à imposer ses idées dans le débat.
Comme son mentor, Bruno Retailleau fait le pari qu’installer dans l’opinion l’image d’un candidat sérieux doté d’un projet solide sera payant le jour où la campagne s’emballera. Comme lui, il va envoyer des binômes élu-expert sillonner le pays pour porter la bonne parole « dans des petites salles des villes moyennes », selon un proche. Lui-même a aussi prévu des déplacements à l’étranger, notamment en Europe de l’Est. « On sème, et un jour tout ça va se coaguler », assure son bras droit, Jean-François Dejean, directeur général de LR.
A contrario, « Philippe fait une grosse erreur » en tardant à partir en campagne, juge un proche du Vendéen. « Le match a déjà commencé et chaque semaine va compter ». Signe, tout de même, que le Havrais surveille Bruno Retailleau de près, Horizons a vite réagi à ses annonces sur le narcotrafic et la natalité en le remerciant sur X... « pour son soutien à une proposition d’Edouard Philippe ».
« De toute façon, Retailleau n’a pas le choix, souligne un député LR. Il n’est plus ministre et ce n’est pas la présidence de LR qui suffira à faire parler de lui. Il faut qu’il parle matin, midi et soir ».
Pour un président de fédération LR qui observe ses efforts, « il a jusqu’en septembre : s’il est toujours dans le même étiage à ce moment-là, les élus vont partir. Ils iront chez celui qui peut gagner ». Un compte à rebours dont ce proche de Bruno Retailleau est bien conscient : « Si on stagne sous les 10 % d’ici juillet et qu’on ne progresse pas, ça deviendra compliqué ».
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