Réformes
Atavisme. D’Alain Madelin à David Lisnard en passant par Gaspard Koenig, les libéraux peinent à émerger dans le paysage politique. Un échec qui trouve ses racines dans l’histoire.
Le JDD - 12 avril 2026 - Par Victor-Isaac Anne
Vue des États-Unis, la France est un mystère. Comment le pays qui a vu naître Montesquieu, Bastiat et Tocqueville peut-il ne pas compter de grand parti libéral ? « Chez nous, ces auteurs sont vaguement enseignés. Chez eux, ils sont considérés comme des dieux. Ceci explique peut-être cela », pointe l’économiste Christian Saint-Étienne. Auteur d’un manifeste pour l’État libéral, il se désole de la faiblesse du libéralisme politique en France. La dernière expérience politique de ce type remonte, selon lui, au plan Rueff, du nom du haut fonctionnaire Jacques Rueff, auteur du plan de redressement de l’économie qui permit au général de Gaulle d’ouvrir la France à la concurrence en 1958. Un moment libéral prolongé sous Georges Pompidou avant que le pays ne bascule avec Valéry Giscard d'Estaing dans ce que Christian Saint-Étienne appelle « l’administrativo-déterminisme », soit la prise en charge de tous les risques sociaux, quoi qu’il en coûte pour l’économie. En clair : une
Emmanuel Macron, à ses débuts, a pourtant suscité des espoirs. En 2015, la loi portée par le ministre de l’Économie d’alors, pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, séduit les libéraux. « Enfin, quelqu’un avait le courage de faire péter des rentes de situation et d’injecter de la concurrence dans des secteurs économiques sclérosés », se souvient le député EPR Guillaume Kasbarian, libéral revendiqué. Même enthousiasme chez l’essayiste Olivier Babeau, séduit à l’époque par ce candidat pro-business qui promet de libérer l’économie.
Entre la suppression de l’ISF, le lancement du sommet Choose France pour attirer les investisseurs étrangers et la simplification fiscale avec le prélèvement forfaitaire unique, « les premières mesures allaient dans le bon sens », reconnaît-il. Mais très vite, le président renoue avec les vieux démons du social-étatisme, dégainant le chéquier au gré des crises, sans réel souci de l’état des comptes publics. Or, « il n’est de pensée libérale qui se tienne sans une attention constante à l’équilibre des finances publiques », insiste le maire de Cannes David Lisnard, seul candidat déclaré à la présidentielle se présentant comme libéral.
« Les politiques sacrifient souvent la liberté sur l’autel de l’égalité »
À la tête de son parti Nouvelle Énergie, l’ex-LR tente depuis des années d’évangéliser les Français à la pensée libérale, à coups de textes et de happenings plus ou moins inspirés. Avec un succès limité. Malgré 15 000 adhérents et 250 maires estampillés Nouvelle Énergie, le président de l’Association des maires de France peine encore à franchir le mur du son. D’où son plaidoyer pour une primaire, afin de se faire une place au soleil des prétendants sérieux.
Pourquoi réussirait-il là où ses prédécesseurs ont échoué ? En 2002, l’ancien héraut du libéralisme Alain Madelin ne recueille que 3,91 % des voix à la présidentielle. En 2022, le philosophe Gaspard Koenig, tenant d’un libéralisme plus social, n’obtient même pas les 500 parrainages. David Lisnard nuance le tableau en rappelant que si cette doctrine échoue électoralement, elle fonctionne dans l’exercice du pouvoir. En témoignent les lois Rueff évoquées plus haut, ou encore le redressement amorcé lors de la première cohabitation (1986-1988), sous l’effet des réformes libérales. À l’étranger, le maire de Cannes cite également en exemple l’Allemagne de Gerhard Schröder et le Royaume-Uni de Margaret Thatcher qui, nonobstant les vives critiques suscitées par son inflexibilité, « a été élue trois fois au suffrage populaire », souligne David Lisnard, en rêvant d’un destin similaire. Auteur d’une biographie sur la « Dame de fer », le député LR Jean-Louis Thiériot, libéral revendiqué, estime que les conditions ne sont pas réunies pour voir advenir un tel projet en France. Premier obstacle : l’incarnation.
Sans viser directement le patron de l’AMF, il ne voit guère de grandes voix libérales dans le paysage politique. L’ancien ministre délégué des Armées et des Anciens Combattants regrette aussi une forme de brutalité dans le discours : « Cette pensée n’est audible que si elle est stratège. Or, certains propos et attitudes alimentent la caricature qui en est faite dans les médias : celle d’un parti du laisser-faire tous azimuts. » Il vise notamment le soutien sans nuance de certains au président argentin Javier Milei : « On peut être favorable à un "afuérisme" [slogan de Milei, NDLR] modéré et intelligent sans être obligé de s’afficher avec une tronçonneuse. » Une allusion à la mise en scène d’Éric Ciotti lors du Forum des libertés de l’UDR en janvier 2025. Si David Lisnard ne va pas jusque-là, il ne cache pas son admiration pour Javier Milei, dont il vient de préfacer un ouvrage consacré à la pensée.
Un courant fragmenté
Au-delà de la question de l’incarnation, Christian Saint-Étienne craint que la passion de l’égalité soit trop profondément ancrée dans l’inconscient collectif pour laisser prospérer une offre libérale : « L’expérience montre qu’à l’épreuve du pouvoir, les responsables politiques de droite comme de gauche sacrifient souvent la liberté sur l’autel de l’égalité. » Selon l’ancien député centriste Jean-Louis Bourlanges, cette inclination trouve ses racines dans l’histoire. « La France a cette particularité que l’État y précède la nation. Par conséquent, la tradition étatiste y reste très forte. » Celle-ci se conjugue à une tradition égalitaire héritée du christianisme qui, dès le XIXe siècle, vient tempérer le libéralisme au nom de la protection sociale. « Aussi les libéraux doivent-ils composer avec ces deux pulsions s’ils veulent un jour accéder au pouvoir », conclut Jean-Louis Bourlanges.
Le philosophe Gaspard Koenig, qui reconnaît lui-même avoir porté ce combat pendant dix ans sans succès, estime que cette doctrine se confond encore trop souvent en France avec le néolibéralisme, soit « une entreprise capitaliste dépourvue de raison », aux antipodes de la pensée libérale classique. Effrayé par la mise en œuvre « brutale » de projets libéral-conservateurs en Argentine et aux États-Unis, il plaide pour un libéralisme intégrant les limites planétaires. La diversité des personnalités sollicitées dans cet article révèle une autre faiblesse de ce courant : son émiettement. Il existe des dizaines de chapelles, chacune convaincue de détenir le bon libéralisme, mais aucune cathédrale pour les réunir.
Déjà sous la IIIe République, l’ancien ministre Pierre Waldeck-Rousseau déplorait cette fragmentation. Pour Mathieu Laine, essayiste et conseiller politique, si la conversion ne se joue pas cette fois dans les urnes, elle viendra du terrain : « Les peuples deviennent libéraux après la faillite », estime-t-il. Or, à ses yeux, nous nous y dirigeons tout droit. Jean-Louis Thiériot espère ne pas en arriver là : « La politique du pire est toujours la pire des politiques. »
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