Le chancelier allemand, Friedrich Merz, les coprésidents de la commission, Constanze Janda et Frank-Jürgen Weise, et la ministre du travail et des affaires sociales, Bärbel Bas, à Berlin, le 23 juin 2026. TOBIAS SCHWARZ / AFP

Retraites

Les experts mandatés par le gouvernement pour proposer une réforme du système de retraite suggèrent d'obliger assurés et entreprises à cotiser à une retraite par capitalisation et de lier la durée de vie active à l'espérance de vie. Un changement de paradigme pour l'Allemagne.

Les Echos - 23 juin 2026 - Par Emmanuel Grasland

 

L'exercice était à la fois délicat et explosif politiquement. Ce mardi, les 13 membres de la commission chargée de réfléchir à une réforme du système de retraites en Allemagne ont remis leur rapport au chancelier Friedrich Merz et à la ministre du Travail, Bärbel Bas.

Rédigé à l'issue de plus de 170 heures de discussions, ce rapport de 80 pages livre 33 propositions clés, élaborées avec le double objectif de garantir « une protection fiable pour les personnes âgées, sans pour autant imposer une charge excessive et de longue haleine aux cotisants, ni au budget fédéral ». La ministre sociale-démocrate Bärbel Bas a comparé le rapport à une « oeuvre d'art à part entière », tant il s'apparente à un travail d'équilibre entre toutes les parties prenantes.

Alors que la coalition dirigée par Friedrich Merz est à la peine dans les sondages et que des élections difficiles auront lieu en septembre dans trois Länder de l'est, le gouvernement a mis la pression sur la commission pour qu'elle rende son rapport plus tôt que prévu. Confrontée à une économie en quasi-stagnation et de plus en plus fébrile au vu de la montée de l'extrême droite, la coalition entendait mettre toutes les chances de son côté pour s'entendre, et faire passer au Parlement un ensemble de réformes touchant à la fois aux retraites, à la fiscalité et à l'Assurance Maladie, avant la pause parlementaire de l'été.

S'inspirer du « modèle suédois »

Les mesures proposées par la commission d'experts tiennent à la fois du changement de paradigme et de l'ajustement. Le point le plus important est l'introduction d'un volet de financement par capitalisation, en plus du régime actuel par répartition. Depuis 2002, les Allemands peuvent cotiser à une prévoyance vieillesse privée (la retraite Riester) subventionnée par l'Etat, mais la démarche n'est en rien obligatoire.

Dans son rapport, la commission sur les retraites propose de changer les choses et de s'inspirer du « modèle suédois », en prélevant une cotisation supplémentaire de 2 %, « financée à parts égales par les employeurs et les salariés ». Ces cotisations seraient gérées « de manière centralisée » et « investies sur les marchés financiers », explique le rapport.

Le tout avec l'objectif de générer des rendements de 3 à 5 %, afin de stabiliser voire d'augmenter le niveau des pensions à l'horizon 2040-2050. Le taux de cotisation serait de 0,5 % à partir de 2028 et monterait à 2 % en l'espace de quatre ans (en Suède, son montant est 2,5 %). Au moins une trentaine de milliards d'euros seraient ainsi investis chaque année sur les marchés, selon Friedrich Merz.

30 %

de la population active allemande sera à la retraite d'ici à 2040

Pour limiter l'ampleur des hausses du taux de cotisations (18,6 % aujourd'hui) induites par la démographie et l'introduction d'un volet de retraite par capitalisation, les experts suggèrent plusieurs mesures d'économies.

Alors qu'environ 30 % de la population active allemande actuelle sera à la retraite d'ici à 2040, la commission propose d'abord de lier la durée du travail à l'espérance de vie, selon la règle du « deux pour un ». Autrement dit, si l'espérance de vie augmente d'un an, les deux tiers de cette augmentation, soit huit mois, se traduiraient par une durée de vie active supplémentaire et un tiers, soit quatre mois, par une hausse de la durée de vie passée en retraite. Alors que l'âge légal de départ à la retraite s'élèvera à 67 ans en Allemagne en 2031, cette réforme augmenterait l'âge légal d'environ 6 mois entre 2031 et 2041.

Supprimer la retraite anticipée à 63 ans

Pour réduire les dépenses, les experts proposent aussi de supprimer la possibilité d'une retraite anticipée à 63 ans sans décote pour les personnes ayant travaillé quarante-cinq ans. Si tous les assurés repoussaient leur départ à la retraite anticipée d'un an, cela se traduirait par des économies d'environ 6,5 milliards d'euros par cohorte de départ à la retraite.

Pour augmenter les volumes de cotisations, les experts suggèrent aussi d'inclure les travailleurs indépendants dans le système de retraite obligatoire. Les fonctionnaires allemands, qui cotisent eux à une caisse privée, resteraient en dehors du système, mais verraient le montant de leurs pensions se rapprocher davantage du système d'assurance de retraite publique.

Les « minijobs » à 603 euros par mois ne seraient plus exemptés de cotisations à la retraite, sauf pour les mineurs à l'école. Enfin, les retraites avec décote pour les assurés ayant travaillé trente-cinq ans ne seraient plus accessibles à 63 mais à 64 ans. Cette limite évoluerait ensuite parallèlement avec celle de l'âge légal.

Cette série de propositions servira de pierre angulaire au projet de loi du gouvernement. Elles ont été plutôt bien accueillies par les experts, tout en suscitant des critiques chez les partenaires sociaux. La suppression de la retraite à 63 ans sans décote (pour ceux ayant travaillé quarante-cinq ans) a déclenché un tir de barrage des syndicats, tandis que la fin des exonérations pour les « minijobs » était applaudie.

Merz tente de rassurer

Le patronat a salué l'instauration d'un lien entre espérance de vie et vie active, tout en pointant du doigt l'approche sur la retraite par capitalisation. « Renforcer le financement par capitalisation dans le système de retraite est […] judicieux, mais cela ne doit pas se faire par la contrainte, ni par l'Etat, mais de manière volontaire, au niveau privé et au sein des entreprises », a déclaré Rainer Dulger, le patron de la Fédération des employeurs (BDA). Des réactions qui témoignent de l'aspect équilibré des contributions demandées aux uns et aux autres.

La réforme des retraites sera l'un des dossiers clés du mandat de Friedrich Merz et démontrera la capacité de la coalition à mettre en oeuvre des réformes d'ampleur. Le chancelier s'est employé à rassurer les Allemands sur leur impact. « Il n'y aura pas de réduction des prestations de retraite », a-t-il martelé tout en appelant à mettre en oeuvre cette série de propositions « rapidement » et « dans leur intégralité ». Ces différentes mesures « s'équilibrent mutuellement. Elles forment un concept global qui ne fonctionne que dans son ensemble ».

Emmanuel Grasland (Bureau de Berlin)